Interview de Jean-Pierre Fabre

Togo : "La communauté internationale préfère une paix artificielle"

par Le Journal Du Dimanche JDD (France) , le 12 mars 2010, publié sur ufctogo.com

Une semaine après le scrutin présidentiel au Togo, l’opposition, emmenée par Jean-Pierre Fabre et le Franco-Togolais Kofi Yamgnane, dénonce toujours la réélection annoncée du président sortant, Faure Gnassingbé. Pour leJDD.fr, le candidat Jean-Pierre Fabre revient sur les violences et les intimidations dont son camp fait l’objet. Et dénonce la "complaisance" de la communauté internationale.

 

Quelle est la situation actuelle au Togo ?

La situation est tendue du fait que le pouvoir en place, dans sa volonté acharnée de se maintenir au pouvoir, ne cesse de violer les droits de l’Homme et de commettre des exactions. Les manifestations ont été dispersées à l’aide de grenades lacrymogènes et de bombes assourdissantes. Les policiers font preuve d’une brutalité inouïe. Plusieurs personnes ont été arrêtées et envoyées dans une prison située à plus de 500 kilomètres de Lomé. Le comble de l’action a été atteint mardi dernier quand des responsables de l’UFC [Union des forces pour le changement, le principal parti d’opposition, ndlr] ont été arrêtés au motif qu’ils s’apprêtaient à modifier les résultats des procès verbaux des bureaux de vote.

Vous accusez la police d’avoir saisi des documents. Qu’en est-il ?

Le matériel informatique a été saisi, de même que tous nos procès verbaux des bureaux de vote. Aujourd’hui, nous n’avons plus aucun document attestant de notre victoire. Mais finalement, nous n’avons plus besoin de la prouver, car par son action, le RPT [Rassemblement du peuple togolais, le parti au pouvoir, ndlr] vient de démontrer que nous avons remporté les élections !

Quels sont les recours dont vous disposez désormais ?

Au moment où ces documents ont été saisis, on était toujours dans les temps pour saisir la Cour constitutionnelle et déposer un recours. Nous l’examinions, mais nous n’étions pas très chauds, connaissant le fonctionnement de cette institution. Mais désormais, nous n’avons plus la possibilité de déposer ce recours. On nous en a empêchés.

Des observateurs européens étaient sur place lors du scrutin. Quelles sont leurs conclusions ?

Le rapport préliminaire est sans complaisance vis-à-vis de l’organisation des élections. Sur la base de ce rapport, le scrutin devrait être invalidé. Il fait état des manœuvres du pouvoir et des violations du code électoral. Si la Cour constitutionnelle faisait son travail - car l’un des candidats a pu répertorier les violations et déposer un recours - le scrutin devrait être annulé. Mais nous sommes au Togo et il ne le sera pas…

Que pensez-vous de la réaction de la communauté internationale ?

La communauté internationale est trop complaisante vis-à-vis du pouvoir togolais. Elle se contente seulement de financer des réformes, par exemple la modernisation de l’institution judiciaire. Mais il suffit que le pouvoir pense que ses intérêts sont en cause pour qu’il arrête des gens et fasse ce qu’il veut. Il n’y a même pas une volonté d’instaurer un état de droit au Togo. Mais la communauté internationale, elle, se satisfait d’engloutir des millions d’euros du contribuable européen dans une prétendue modernisation de l’institution judiciaire. Elle se donne bonne conscience en engloutissant de l’argent pour rien. Le pouvoir togolais se moque de la communauté internationale.

Vous parlez de "complaisance", le terme est fort…

Je comprends qu’on puisse être fatigué de gérer un pays, de gérer la crise togolaise. Mais on a l’impression que ces derniers temps, Bruxelles - et les autres - cherche à se débarrasser de la patate chaude. Tant que certains préfèreront jouer leurs intérêts personnels contre ceux de la population africaine, population qu’on prétend aider et aimer, l’Afrique n’évoluera jamais.

Pour l’heure, la France a refusé de se prononcer sur la victoire du président sortant, disant attendre les résultats définitifs et les rapports des missions d’observation électorale. Qu’en pensez-vous ?

La France joue finement. Elle ne peut pas se prononcer avant la validation des résultats par la Cour constitutionnelle. Elle se tait et elle a raison. Elle ne veut pas faire comme l’Union africaine qui prend position alors que les résultats définitifs ne sont pas publiés [l’UA a confirmé la victoire de Faure Gnassingbé] ou comme le président Blaise Compaoré [Burkina Faso] qui est allé encore plus loin. Il est censé être le facilitateur [dans la crise politique togolaise], il ne devrait donc pas se prononcer à la légère mais c’est pourtant ce qu’il a fait [en félicitant le sortant pour sa réélection]. Pour l’instant, on n’a pas à féliciter la France ou à la blâmer. Mais bon, je ne crois pas au Père Noël…

Justement, qu’elles sont vos attentes ?

J’attends que la communauté internationale se prononce sinon pour la victoire du candidat de l’UFC [lui-même, donc] du moins pour l’invalidation du scrutin.

Si Faure Gnassingbé se maintient au pouvoir, souhaitez-vous des sanctions de la communauté internationale ?

Bien entendu. On ne peut pas en rester là. Malheureusement, la communauté internationale se contente du fait qu’il y ait eu un vote. Elle pense : ’On a voté, c’est terminé, il faut tourner la page.’ Dans ces conditions, c’est toujours le pouvoir en place qui l’emporte. Mais si on continue comme ça, il n’y aura jamais d’état de droit en Afrique.

Avant le scrutin, votre camp semblait pourtant confiant sur le respect des règles par le pouvoir en place…

Oui mais l’espoir est déçu parce que la communauté internationale ne fait pas ce qu’il faut. Elle a d’autres chats à fouetter que de s’occuper du problème du Togo. Les problèmes du Togo, c’est aux Togolais de les résoudre. Elle ne regarde pas en profondeur mais à la surface et se contente de ce qu’elle voit, préférant une paix artificielle à la tension. Or, c’est une explosion sociale qui va se produire au Togo.

Craignez-vous de nouvelles violences ? Craignez-vous pour votre vie ?

Je suis quelqu’un de très déterminé, je ne me laisserai pas faire. Je demande qu’on ne confonde pas ma détermination avec la violence. Nous organiserons des manifestations et nous utiliserons tous les moyens permis par la Constitution de notre pays. Je serai dans la rue. Si on me tire dessus, je serai le premier à terre. Je n’ai pas peur. Nous n’allons pas nous laisser intimider.

Marianne Enault - leJDD.fr

 

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