POLITIQUE

Hommage : Nelson Mandela, le citoyen du monde, l’Africain du XXe siècle

par UFCTOGO.COM , le 6 janvier 2014, publié sur ufctogo.com
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JPEG - 1918-1930 : l’enfance d’un chef

Nelson Mandela s’est toujours considéré comme un country boy, un « garçon de la campagne », attaché à ses racines au point qu’il s’était fait construire une maison là où il avait vu le jour, dans le Transkei, à un millier de kilomètres au sud de Johannesburg. « Un homme, dit-il, doit mourir là où il né. » L’endroit s’appelle Qunu, mais le lieu précis de sa naissance est le village de Mvezo, à quelques kilomètres de là. Mandela est venu au monde le 18 juillet 1918. Il reçut le prénom de Rolihlahla, mais, à l’âge de 7 ans, dans la mission britannique où il allait à l’école, on le « baptisa » Nelson. D’autres l’appelaient Dalibunga ; lui, préférait son nom de clan, Madiba.

Hendry, son père, était analphabète, païen et polygame : il avait quatre épouses. La mère de Rolihlahla, Nosekemi Fanny, était la troisième. Hendry était un chef héréditaire, petit-fils de Ngubengcuka, le grand roi du peuple tembu, mort en 1832. Ce sentiment d’appartenir à une famille royale contribua certainement à forger l’extraordinaire solidité mentale de Madiba. Mais il s’y mêlait déjà la conscience d’une injustice indélébile. Depuis Ngubengcuka, les chefs tembous avaient été dépouillés de leur autorité, par les Britanniques d’abord, puis, après la création de l’Union sud-africaine en 1910, par les Afrikaners.

En 1927, le père de Mandela mourut et sa mère le conduisit à Mqhekezweni, chez le régent Jongintaba. C’est le régent qui financerait ses études. C’est là que Madiba s’imprégna de la notion d’ubuntu, ou de fraternité humaine. Elle sera plus tard inscrite dans la Constitution sud-africaine et constituera le principe clé de la Commission Vérité et Réconciliation. C’est là aussi qu’il se familiarisa avec l’histoire des Xhosas, dont les Tembus étaient l’une des tribus. « Je savais, lorsque je suis parti pour l’université, racontera Mandela, que notre société avait eu ses héros noirs et j’en étais fier. »

Missions chrétiennes

Après la traditionnelle circoncision à l’âge de 16 ans, en 1934, à Oalibunga, il poursuivit ses études dans les écoles des missions chrétiennes : Clarkeburg, Healdtown, Fort Hare.

Il était en ce temps-là peu politisé, contrairement à son condisciple Oliver Tambo, futur président du Congrès national africain (ANC).

Il travaillait plutôt ses spécialités sportives, le cross country et la boxe, participait aux soirées de danse et aux spectacles. Il étudiait l’anglais, le droit, l’économie politique et suivait des cours d’interprétariat. Il fut renvoyé de Fort Hare pour avoir obstinément soutenu ses condisciples, révoltés contre la mauvaise nourriture qu’on leur servait, et s’enfuit à Johannesburg pour échapper au mariage que lui avait organisé le régent.

Là-bas, il trouva un emploi dans les Crow Mines, comme veilleur de nuit. Il gardera toujours la fierté d’avoir travaillé dans une mine. Il se lia alors avec un des personnages clés de sa vie, qui fut l’un de ses maîtres à penser et qui sera encore l’un des invités à son mariage avec Graça Machel, en 1998 : Walter Sisulu, le fils d’un magistrat blanc et d’une Xhosa abandonnée avec ses deux enfants. L’un des talents de Mandela sera d’avoir su garder ses amis de jeunesse.

Sisulu le présenta à l’un de ses amis juifs, Lazar Sidelsky, qui l’engagea comme stagiaire dans son cabinet d’avocats, lui prêta 50 livres - une somme importante - et lui fit cadeau d’un costume, qu’il portera pendant cinq ans. « Sidelsky, écrira Mandela, est le premier Blanc qui m’ait traité comme un être humain.

Au début de 1943, il s’inscrivit à l’université de Witwatersrand. Il y étudia six ans et y connut bien des humiliations. Il se retrouvait souvent chez Sisulu et sa femme Albertina Thetiwe. C’est chez eux qu’il rencontra celle qui devait être sa première épouse, Evelyn Mase. Ils se marièrent en 1944 et eurent, l’année suivante, un fils, Thembi.

JPEG - 1940-1950 : l’engagement dans l’ANC et la lutte contre l’apartheid

Le premier contact direct de Mandela avec le Congrès national africain (ANC) se situe en août 1943, lorsqu’il participa au boycottage des bus d’Alexandra (township de Johannesburg). Sous la conduite d’un nouveau président élu en 1940, le Dr Alfred Xuma, l’ANC, fondé en 1912, commençait alors à sortir de la torpeur où il avait sombré dans les années 1930.

Aux élections de 1948, l’alliance du Parti national du Dr Daniel Malan et du petit Parti afrikaner battit d’une courte tête - huit sièges - le Parti uni de Jan Smuts. Pour la première fois, des nationalistes afrikaners se retrouvèrent en mesure d’exercer le pouvoir sans l’appui, mais aussi sans l’influence modératrice, des anglophones. Certains, comme Tambo, se réjouirent de cette victoire, pensant qu’elle obligerait les Noirs à s’unir contre un ennemi déclaré. Personne, pas même Mandela, n’imaginait que pendant quarante ans les gouvernements successifs du Parti national enchaîneraient les lois qui permettraient de jeter en prison les dirigeants noirs ou les contraindraient à l’exil. Les premières furent votées en 1949 : tous les Sud-Africains seraient classés selon leur race ; les différentes races habiteraient dans des quartiers différents ; les mariages mixtes seraient interdits. Ce serait l’apartheid, la « séparation » réclamée depuis quelques années déjà par les Afrikaners pour lutter contre l’afflux dans les villes de travailleurs noirs.

Élégance et militantisme

Alors commencèrent pour Mandela, jusqu’à son arrestation en 1962 et son emprisonnement après le procès de Rivonia en 1964, une douzaine d’années de militantisme et de luttes de plus en plus rudes qui finiraient par empiéter complètement sur sa vie privée.

Dans les années 1950, les townships de Johannesburg, Soweto en tête, connaissaient une grande animation, intellectuelle et culturelle. Mandela, qui commençait à gagner de l’argent comme avocat, y participa tout d’abord volontiers. Il fréquentait les restaurants chic qui acceptaient les Noirs. Il accordait, comme il le fit toujours, un soin particulier à sa toilette et se faisait habiller, sur mesure, par Alfred Kahn, le tailleur du milliardaire Hany Oppenheimer. Il s’abstenait de boire et ne fréquentait guère les bars, les shebeens. Il était grand admirateur du légendaire boxeur Joe Louis et du poids mouche sud-africain Jack Tuli, champion de l’Empire britannique. Lui-même poids lourd - il mesurait 1,88 mètre-, il s’entraînait une ou deux heures tous les week-ends dans une salle d’Orlando.

JPEG Mais sa vie, désormais, c’était la politique. Harcelé, dans l’impossibilité d’exercer sa profession, Mandela fut à plusieurs reprises interdit de parole, emprisonné ou assigné à résidence. En décembre 1956, il fait partie des leaders de l’ANC arrêtés pour « haute trahison ». Ils seront relâchés sous caution.

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- 1960 : le massacre de Sharpeville et le bannissement de l’ANC

L’année 1960 fut pour beaucoup d’observateurs, de diplomates et de journalistes, « l’année de l’Afrique ». La domination blanche était partout battue en brèche et une succession de colonies françaises et britanniques avaient acquis ou allaient acquérir leur indépendance.

La période fut également capitale pour l’Afrique du Sud, pour l’ANC et pour Mandela lui-même. Dans sa vie personnelle d’abord. Lorsqu’il était revenu chez lui après avoir été remis en liberté sous caution, en 1957, sa femme Evelyn n’était plus là. On lui connut, dans les mois qui suivirent, plusieurs liaisons, mais c’est avec une jeune assistante sociale de seize ans sa cadette, Winnie Nomzamo Madikizela, elle aussi originaire du Transkei, qu’il devait se remarier, en juin 1958.

C’est alors aussi que, pour la première fois, Mandela définit clairement sa vision d’une société démocratique et multiraciale qui serait jusqu’au bout au cœur de son action, et qu’il se démarqua du panafricanisme comme du communisme. Militants de l’ANC, les « africanistes » étaient partisans d’un nationalisme noir exclusif et hostiles à l’alliance avec les « non-Africains » : les communistes blancs, les Indiens et les Métis. Minoritaires, ils fondèrent leur propre parti, le Pan African Congress (PAC), en avril 1959. Ils se sentaient proches des autres nationalistes du continent.

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En mars 1960, les militants du PAC, qui pensaient qu’on pourrait se débarrasser des Blancs, se montrèrent particulièrement actifs. Les boycottages et les protestations qu’ils organisaient avec, malgré tout, le soutien de l’ANC, dégénèrent à Sharpeville. Le 21 mars 1960, une dizaine de milliers de manifestants assiégèrent le commissariat de police. Les policiers ouvrirent le feu, faisant 69 morts. Le département d’État américain (sous Kennedy) critiqua vivement Pretoria, le Conseil de sécurité de l’ONU condamna le gouvernement sud-africain, la France et la Grande-Bretagne s’abstinrent. Le 8 avril, dix ans après celle du Parti communiste, le gouvernement prononça l’interdiction de l’ANC et du PAC. Elle durera trente ans.

Dès juin 1959, l’ANC avait décidé qu’en cas de crise grave son secrétaire général Oliver Tambo prendrait le chemin de l’exil. Ce qu’il fit immédiatement après le massacre de Sharpeville. Il ne retournerait en Afrique du Sud qu’en 1990. Tout au long de ces trente années, la survie de l’ANC et la lutte contre l’apartheid allaient dépendre du sens politique de Tambo et de la confiance qui régnerait entre lui et Madiba en prison.

Décidé à utiliser tous les moyens de pression, Mandela se prépara à la lutte armée. Il fit adopter, malgré les réserves du nouveau président de l’ANC, Albert Luthuli, le principe d’une organisation militaire, l’Umkhoto we Sizwe (MK), « la Lance de la nation ». Et entreprit, en janvier 1962, une tournée à l’étranger pour recueillir de l’argent et organiser la formation des combattants du MK. Elle le mena en Tanzanie, au Ghana, en Ethiopie, en Tunisie, en Égypte, en Algérie, au Maroc, à Londres. Il rentra en Afrique du Sud le 24 juillet, via l’Éthiopie, et fut arrêté le 5 août. Le 7 novembre, il fut condamné à trois ans de prison pour incitation à la violence, plus deux ans pour être parti à l’étranger sans autorisation.

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- 1963-1964 : le procès de Rivonia

Entre-temps, en juillet 1962, le gouvernement sud-africain, de plus en plus déterminé à écraser l’opposition noire, avait fait adopter par le Parlement la loi sur le sabotage. Elle prévoyait la peine de mort pour tout acte de sabotage, même pour des destructions mineures.

Les dirigeants de l’ANC, dont Sisulu, et leurs alliés communistes, dont l’avocat d’origine lituanienne Joe Slovo, ainsi que Govan Mbeki, se réunissaient régulièrement à la ferme de Lilliesleaf, à Rivonia, où Winnie et ses enfants étaient venus voir Madiba à son retour de l’étranger. Ils y avaient conçu l’Opération Mayibuye, un plan de « renversement du pouvoir blanc par la force et la violence » Au début de juillet 1963, Lilliesleaf fut cerné et les conjurés arrêtés.

Même s’il n’était pour rien dans le projet Mayibuye, imaginé pendant qu’il était à l’étranger, l’affaire était très grave pour Mandela. Il était le chef du MK et il avait laissé à Rivonia des masses de documents rédigés de sa propre main.

"Un idéal pour lequel je suis prêt à mourir"

Le procès s’ouvrit à Pretoria en octobre 1963. La nature des documents était telle - y compris des citations recopiées par Mandela de textes de Staline et de Liu Shao Chi - que sa culpabilité, comme celle de ses coaccusés, ne pouvait faire de doute. Seraient-ils condamnés à mort ?

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Le premier plaidoyer de la défense fut un discours de Mandela lui-même, qui dura quatre heures. Il expliqua qu’il n’avait jamais été communiste et qu’il ne s’était allié avec eux que comme Churchill s’était allié avec Staline. Il souligna que les communistes avaient été le seul parti politique à traiter les Africains comme des êtres humains. « Je me suis voué à cette lutte du peuple africain, a-t-il déclaré. Je me suis battu contre la domination blanche et je me suis battu contre la domination noire. J’ai chéri l’idéal d’une société libre et démocratique dans laquelle tous les hommes vivraient en harmonie et avec des chances égales. C’est un idéal que j’espère défendre ma vie durant. Mais s’il le faut, c’est un idéal pour lequel je suis prêt à mourir. »

La sentence fut rendue le 12 juin 1964. Mandela ne fut pas condamné à mort, mais à la prison à vie. Il avait 46 ans. Pretoria comptait bien que, quelques années plus tard, tout le monde l’aurait oublié.

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- 1964-1982 : dans la prison de Robben Island

Mandela restera en prison d’abord sur l’île de Robben Island, de juin 1964 à avril 1982, puis à Pollsmoor, jusqu’en décembre 1988, et enfin à la prison Victor Verster, jusqu’au 11 février 1990. Mais loin d’être oublié, fort de sa conviction que « l’homme se fait lui-même » et qu’il est « le maître de son destin » (selon les vers de William Ernest Henley qu’il aimait à répéter), il s’y forgerait, face au gouvernement sud-africain et aux yeux du monde entier, une autorité et un prestige qui allaient changer le cours de l’Histoire.

Avec Mandela arrivèrent à Robben Island six autres prisonniers condamnés à perpétuité, dont ses amis Walter Sisulu et Ahmed Kathrada, ainsi que Govan Mbeki. Il y retrouvèrent une trentaine d’autres prisonniers politiques. Le gouvernement avait jugé bon de les rassembler « pour éviter la diffusion du poison ». Ce sera, dira Mandela, son erreur la plus grave, car les échanges entre les groupes rivaux - ANC, PAC, marxistes, Indiens, Métis – allaient leur permettre de s’entendre sur un front commun. Robben Island s’est transformée en laboratoire politique et en université.

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Les conditions de vie étaient très dures : réveil à 5 h 30, un seau d’eau froide pour la toilette, petit déjeuner dans la cour avec un bol de porridge. Les prisonniers devaient ensuite casser des cailloux jusqu’au sommaire repas de midi, et recommencer jusqu’à 16 heures. Une demi-heure de toilette, et ils rentraient dans leurs cellules. Le couvre-feu était à 20 heures, mals elles étaient éclairées toute la nuit par une ampoule de 40 watts.

En janvier 1965, les prisonniers furent contraints de travailler dans une carrière de calcaire. La chaleur y était écrasante et la lumière aveuglante. Ils durent attendre trois ans pour avoir droit à des lunettes noires, et la vue de plusieurs d’entre eux, dont Mandela, en souffrit.

Sous la pression internationale et notamment celle de la Croix-Rouge, les conditions de vie des prisonniers s’améliorèrent par la suite. Un nouveau directeur, le colonel Willie Willemse, nommé en décembre 1971, reçut de Pretoria l’ordre de « changer l’atmosphère ».

Mandela lui-même avait appris l’afrikaans et le parlait couramment, même si c’était avec un accent « atroce ». Il s’informait sur l’histoire et la littérature afrikaners. Il cultivait un jardin où il faisait pousser tomates et laitues, radis et pastèques. En 1980, Mandela put reprendre ses cours de droit à l’université de Londres. L’année suivante, il faillit même en être élu chancelier, ne le cédant qu’à la princesse Anne.

Coupé de sa famille

Le plus dur pour Madiba était d’être coupé de sa famille. Et Il en serait ainsi jusqu’à la fin. II souffrait, en particulier, de ne pas voir son fils aîné, Thembi, qui avait 16 ans lorsqu’il fut condamné. Thembi ne lui écrivait même pas. Il se maria très jeune, eut deux enfants et trouva la mort dans un accident de la route en 1969. Mandela envoya à la mère, Evelyn, une lettre de condoléances. C’est le seul contact qu’il eut avec elle en vingt-sept ans. Elle-même persécutée par la police, Winnie eut le droit de le voir pendant une demi-heure en août 1964, sous surveillance. On autorisa une deuxième visite deux ans plus tard. Ils décidèrent de mettre leurs deux filles en pension dans une école multiraciale du Swaziland.

Par la suite, Winnie fut interdite de séjour pendant cinq ans, mais eut droit à une troisième visite en 1971. Elle put encore revenir avec leurs deux filles en décembre 1975. Mandela et Winnie avaient l’autorisation, cependant, de s’écrire, et elle resta jusqu’à sa libération sa fontaine de Jouvence et sa principale source d’informations politiques.

Sur le fond, la situation resta bloquée pendant les années qui suivirent. Paradoxalement, avec la pression morale exercée sans relâche par tout le continent africain, mais aussi avec les sanctions internationales qui frappaient l’économie sud-africaine à partir de la fin des années 1970, le temps jouait en faveur de Mandela. En février 1981, le nouveau ministre de la Justice, Kobie Coetsee, demanda un rapport détaillé sur le prisonnier de Robben Island. La conclusion : « Il ne fait pas de doute que Mandela possède toutes les qualités pour être le leader noir numéro un de l’Afrique du Sud. Son séjour en prison n’a fait que renforcer, au lieu de diminuer, sa position psycho-politique, et il a acquis en prison le charisme caractéristique des grands leaders des mouvements de libération contemporains.

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- 1982-1990 : les négociations avec le pouvoir blanc

Tandis qu’en juillet 1988, au stade Wembley de Londres, un concert de rock, avec Harry Bellafonte, Whitney Houston et Stevie Wonder, célébrait son soixante-dixième anniversaire devant 72 000 spectateurs et 200 millions de téléspectateurs, Mandela était alité dans sa cellule de Pollsmoor. Il était menacé de tuberculose. Soigné au Tygerberg Hospital de Stellenbosh, il fut transféré au bout de six semaines à la prison Victor Verster, à une soixantaine de kilomètres au nord du Cap. Il n’était plus logé, cette fois, dans une cellule, mais dans un spacieux bungalow, avec une piscine et un grand jardin.

C’est de là qu’il mena à son terme la négociation entamée en 1987 avec le Parti national. Il n’y eut pas moins de douze rencontres, de 1987 à 1990, entre les deux hommes. Ce fut pour Mandela une épreuve particulièrement délicate. Le 12 juin 1987, le président Pieter Willem Botha avait proclamé l’état d’urgence. En outre, secrètement, Pretoria armait les Zoulous de Mangosuthu Buthelezi, le président de l’lnkatha Freedom Party (IFP) et le favori de Margaret Thatcher, pour qui Mandela était un révolutionnaire communiste. L’objectif était de créer une force paramilitaire dirigée contre l’ANC. Mais parallèlement à ces manifestations de force, notamment sous la pression des États-Unis, Botha commençait à se faire à l’idée qu’il n’avait pas d’autre choix que de négocier avec l’ANC - et de libérer Mandela.

Le moment d’agir

Grâce à ses informateurs, grâce, surtout, à son sens politique, Mandela avait compris que le moment était venu d’agir. Mais lui, qui avait jusqu’ici tout fait dans le consensus, était coupé de ses partenaires de l’ANC et il se trouva dans l’obligation de prendre sa décision seul. L’initiative souleva l’inquiétude de Tambo, lorsqu’il eut vent de négociations secrètes entre Mandela et le pouvoir. Mais il fit confiance à Mandela et persuada les autres leaders d’approuver son action.

Via Willemse, Mandela demanda un rendez-vous à Pieter Botha, lequel envoya Coetsee préparer le terrain. Mais en janvier 1989, Botha eut une attaque. Il fut remplacé à la tête du Parti national par le ministre de l’Éducation, Frederik de Klerk, tout en restant président de la République.

De Klerk et le Parti national remportèrent une courte victoire aux élections générales de septembre 1989. De Klerk comprit qu’il ne pouvait plus reculer. Il lui fallut, cependant, jusqu’au 1er février 1990 pour annoncer au Parlement que son gouvernement avait « pris la décision irrévocable de libérer Mandela sans aucune condition ».

C’est Winnie qui lut à Johannesburg le message de Mandela annonçant sa libération. Et c’est la main dans la main que Winnie et Nelson franchirent les portes de Victor Verster, le 11 février 1990 à 15 heures. Mandela avait 71 ans et venait de passer plus de dix mille jours en prison.

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- 1990-1999 : l’exercice du pouvoir

L’Histoire aurait pu s’arrêter sur l’image de la sortie de prison et Mandela rester un héros mythique. L’autre facette du miracle est qu’il a été, en outre, un redoutable manœuvrier et un remarquable homme d’Etat.

Dans les deux années qui suivirent sa libération, Mandela reprît en main l’ANC pour en faire un parti de gouvernement. Trois jeunes se joignirent à la vieille garde : Thabo Mbeki, fils de Govan, qui avait fait des études d’économie en Grande-Bretagne et conseillé Tambo dans l’exil ; Cyril Ramaphosa, secrétaire du syndicat des mineurs, qui se tournerait vers le privé en 1996 ; Chris Hani, ancien chef du MK, secrétaire général du Parti communiste, qui serait assassiné par un Blanc en avril 1992. Mandela lui-même prit la présidence du mouvement.

Dans le pays, cependant, en particulier au Kwazulu-Natal de Buthelezi, les violences et les massacres se multipliaient. Mandela était convaincu - et l’on saurait, plus tard, qu’il n’avait pas tort - qu’ils étaient encouragés en sous-mains par les Afrikaners. Il n’hésitait pas à dénoncer une « troisième force qui tentait délibérément d’empêcher des négociations » entre l’ANC et le gouvernement. Et il accusait publiquement De Klerk de double jeu. L’ANC lui-même organisait des groupes paramilitaires, les « unités d’autodéfense » (SOU), pour répondre à cette violence.

Nerfs d’acier

C’est dans ce contexte que s’ouvrit, à la fin de 1991, ce qui devait être la dernière phase des négociations. D’un côté, De Klerk, soumis à la pression des généraux et des extrémistes réclamait la confrontation dont ils rêvaient depuis plus de quarante ans ; de l’autre, Mandela, était entouré de militants qui ne vivaient que dans l’attente du Grand Soir. Mais les Afrikaners étaient divisés, alors que Mandela tenait son équipe en main. « Quand il avait pris une décision, dira Ramaphosa, il était inébranlable. Sans lui, et ses nerfs d’acier, nous n’aurions jamais pu négocier la fin de l’apartheid.

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Les pourparlers se poursuivirent jusqu’à la fin de 1993. Dans la nuit du 17 au 18 novembre, Mandela et De Klerk s’affrontaient encore sur le vote majoritaire et la protection des minorités. L’accord se fit, et en décembre, après Albert Luthuli en 1960 et Desmond Tutu en 1984, les deux hommes se virent attribuer le prix Nobel de la paix. Sans que leurs relations personnelles se soient vraiment améliorées. Lorsqu’on lui demanda, à la télévision norvégienne, si De Klerk était un « criminel politique », Mandela répondit : « Quasiment tous les membres de ce gouvernement sont des criminels politiques. » Il avait plus d’estime et de respect pour le « vieux crocodile », Pieter Botha, auquel il rendit visite dans sa retraite de Wilderness, près du Cap, en février 1994, à l’ouverture de la campagne électorale.

Cette campagne, il l’entama à l’âge de 75 ans, deux ans de plus que n’avait Ronald Reagan à la veille de son second mandat. La route était toute tracée vers la victoire et l’élection du premier président noir d’Afrique du Sud, le 27 avril 1994.

À la tête de l’État, laissant à son vice-président Thabo Mbeki la gestion des affaires courantes, Mandela se donna comme tâche prioritaire de consolider l’unité de la nouvelle nation. Les guerres civiles qui déchiraient les pays voisins, l’Angola et l’ex-Zaïre, montraient bien que sans la paix intérieure, rien n’était possible. Par les contacts qu’il avait eus, tout au long de ses 80 ans, avec les tribus rurales, les mineurs, la population des townships, les africanistes et les communistes, les Indiens, les gardiens afrikaners, les grands patrons et les chefs d’État, il était le seul capable d’empêcher l’explosion. Comme Senghor, et contrairement à d’autres, il saurait se retirer au terme de son mandat et faire élire en douceur son vice-président Thabo Mbeki, 55 ans.

Une vie privée tumultueuse

Même militant semi-clandestin, même prisonnier, Mandela avait réussi à avoir une vie personnelle. Septuagénaire, il était encore manifestement attiré par les femmes.

Ses relations avec Winnie s’étaient rapidement envenimées à sa sortie de prison. Elle le trompait et, surtout, elle était mêlée à différents scandales, dont le meurtre d’un adolescent de 14 ans, survenu en 1988. Populaire, elle n’hésitait pas à défier les dirigeants de l’ANC. Après avoir fait preuve d’une longue patience et d’une extrême indulgence, Mandela divorcerait en mars 1996.

En juillet 1990, en visite au Mozambique, il fit la connaissance de Graça Machel, la veuve du président Samora Machel. Elle avait vingt-sept ans de moins que lui et six enfants, dont le tuteur était Oliver Tambo. Après la mort de celui-ci, Mandela les prit en charge. Il ne revit Graça qu’en 1992, mais dès lors, les rencontres se multiplièrent. En 1995, lorsque fut entamée la procédure de divorce avec Winnie, il ne cacha plus leur liaison. Tutu était choqué, Winnie parlait avec mépris de « la Portugaise » et Evelyn, sa première femme, affirmait que Madiba était toujours son époux devant Dieu (elle-même devait se remarier à 77 ans).

A partir de 1997, Graça l’accompagna, et il l’accompagna, dans des voyages officiels. Elle repoussait toujours l’idée de mariage, mais pour son quatre-vingtième anniversaire, le 18 juillet 1998, elle lui fit un beau cadeau : elle accepta. Deux mille invités assistaient à la cérémonie, dont Christo Brand, son ancien gardien de Robben Island, où il tenait maintenant une boutique de souvenirs. Mais pas De Klerk, ni Winnie.

JPEG - 1999-2013 : la troisième vie
Le 26 mars 1999, Nelson Mandela commence sa troisième vie. Il a 80 ans, et voilà déjà longtemps qu’il a été érigé au rang de héros. Ce jour-là, le chef de l’État fait ses adieux aux représentants du peuple, juste avant que se tiennent les élections générales qui verront un nouvel homme diriger le pays. Après « Nelson Mandela », le jeune avocat xhosa qui s’engage dans la lutte contre l’apartheid et passe vingt-sept ans en prison, après « Mister President Rolihlahla Mandela », le premier chef de l’État noir de la nation Arc-en-Ciel, voici venu le règne de « Madiba », ou « Tata » (« papa » en zoulou). Le grand-père, dorénavant, de tous les Sud-Africains.

Dès son élection, en 1994, Nelson Mandela avait prévenu qu’il ne briguerait pas de second mandat. Avant de laisser la place à Thabo Mbeki, le 16 juin 1999, il réitère son souhait de vivre une retraite paisible, loin de la fureur du monde, qu’il ne connaît que trop bien. Ses yeux sont abîmés par ses années de détention, ses oreilles un peu éteintes, ses jambes fatiguées ont du mal à le porter. Il estime avoir trop délaissé sa famille et veut se consacrer à sa nouvelle épouse, Graça Machel. Il souhaite se retirer avec elle à Qunu, non loin de son village natal, où les noces traditionnelles ont finalement eu lieu presque soixante ans après que Mandela a fui la région pour échapper à un mariage arrangé.

Les crevettes de Maputo

« J’ai joué mon rôle et ne demande qu’à m’effacer dans l’obscurité », annonce en juin 1999 le jeune retraité, qui se retire avec la majesté de ceux qui n’ont plus rien à prouver. Malgré ses dires, le couple ne sera jamais très enclin à aller s’enterrer là-bas, dans le Transkei, où le clan des Tembus attend de pied ferme qu’il vienne jouer son rôle, comme son père qui avait été conseiller du roi des Xhosas. Les Mandela vivront davantage entre Johannesburg et la capitale mozambicaine, Maputo, où le vieil homme avoue déguster avec délice les crevettes locales. Au début de sa retraite, Madiba s’occupe de ses 17 petits-enfants, comme un grand-père normal. L’humour et la générosité n’ont jamais quitté l’âme du héros et voilà qu’il en fait enfin profiter ses proches.

Lors de la passation des pouvoirs, Thabo Mbeki avait déclaré dans un éclat de rire  : « Il faut que je trouve un petit boulot à Madiba, parce que les vieillards oisifs ont souvent tendance à faire des bêtises. » La boutade n’est pas si innocente. Conscient de son statut si particulier, Mandela sait qu’il n’a qu’à bouger le petit doigt pour que les caméras du monde entier se tournent vers lui et laissent dans l’ombre ceux qui tentent, difficilement, de lui succéder. Mais le héros planétaire sent encore vibrer en lui le génie du combat contre le racisme et les injustices. Il intervient à nouveau dans le débat national, comme en 2001, lorsqu’il sollicite une interview dans un grand journal pour fustiger l’arrogance de l’élite noire et pour prier le Congrès national africain (ANC) de venir à bout des divisions raciales. Il fait inévitablement de l’ombre à Mbeki et se permet de critiquer sa politique dans les réunions du parti. À chaque fois qu’il ouvre la bouche, le pays s’arrête et écoute.

À l’étranger, même topo. Officiellement, au début du XXIe siècle, Mandela n’est plus rien  : ni chef d’État, ni chef de parti, ni même chef de clan. Et pourtant, les plus grands de ce monde se pressent à ses côtés pour capter un peu de son aura morale.

Il ne cache pas son opposition à la guerre en Irak. Il voyage beaucoup, à Washington, New-York, Londres, en Europe, en Afrique (il est resté proche des processus de paix en RD Congo et au Burundi)… Il dénonce la volonté de puissance et de domination des États-Unis, fustige la politique israélienne en Palestine. Regrette que l’ONU soit méprisée, en partie parce que son secrétaire général, Kofi Annan, est noir, estime-t-il.

Lutte contre le sida

Fort de son influence, Madiba s’engage surtout dans le combat qu’il estime le plus urgent du nouveau siècle  : la lutte contre le sida. Il critique d’abord le gouvernement sud-africain pour n’avoir pas assez agi contre la pandémie, se présente à toutes les conférences internationales, appelle au petit déjeuner les milliardaires pour leur demander de contribuer à ses projets.

Mais la fatigue physique commence à avoir raison du résistant. Un cancer de la prostate en 2001 et les conséquences des longues années de détention ont usé ce grand corps. Le 1er juin 2004, il annonce publiquement « une réduction significative » de ses activités publiques. Pour les Sud-Africains, le couperet est tombé. « Je suis sûr que personne ne m’accusera d’égoïsme si, alors que je suis encore en bonne santé, je demande à passer du temps avec ma famille, mes amis et aussi avec moi-même. » Encore ce mélange détonant d’humour et de vanité dont il a fait preuve toute sa vie.

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Mandela devient invisible. Quelques apparitions, de temps à autre, rappellent au monde qu’il n’a pas encore rejoint la terre poussiéreuse de Qunu. Il a été nommé ambassadeur de bonne volonté par l’Unesco en 2005, puis ambassadeur de conscience pour Amnesty International en 2006. La même année, il a laissé les autorités de son pays utiliser son image pour que l’Afrique du Sud remporte l’organisation de la Coupe du monde de football en 2010. Il a même fait une apparition cette année-là – la dernière publiquement – dans le stade, lors de la cérémonie de clôture.

Mais la dernière fois qu’il s’est fendu d’un véritable message à l’intention du monde entier, c’était en janvier 2005, lors des funérailles de son dernier fils encore en vie. « Mon fils est mort du sida », a-t-il dit de sa voix plus rocailleuse que jamais. « Une maladie normale dont il faut parler ouvertement. » Et la seule bataille de sa vie que l’un des plus grands hommes du XXe siècle n’aura pas remportée…

NB : l’essentiel de ces textes sont tirés de Mandela, The Authorized Biography, par Anthony Sampson, publié pour la première fois en 1999 et plusieurs fois réédité depuis (HarperCollins Publishers, 2011, 704 p.)

 

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