JUSTICE RECONCILIATION

CVJR : Reprise des audiences publiques à Lomé : les témoignages du professeur Léopold Gnininvi, Fambaré Ouattara Natchaba, Bamnante Komikpime, Messan Gabriel Agbéyomé Kodjo écoutés par le CVJR ce mercredi

par La rédaction UFCTOGO.COM , le 10 novembre 2011, publié sur ufctogo.com

Les auditions de la Commission Vérité Justice réconciliation ont repris le mercredi 9 novembre 2011 à Lomé.

Les audiences publiques, privées et à huis clos ont été consacrées aux événements liés à la tragédie de Fréau jardin, les expropriations foncières et un cas d’abus d’autorité, d’arrestation et détention arbitraires.

La rédaction ufctogo.com avec SavoirNews

 

Au sujet des évènements de la place Anani Santos, ex-Fréau Jardin survenue le 25 janvier 1993 alors que le COD II, le collectif de l’opposition démocratique, avait initié une manifestation pour exprimer son soutien à une mission de facilitation dépêchée à Lomé par l’Allemagne et la France. La CVJR a écouté quatre "grands témoins" : Messan Gabriel Agbéyomé Kodjo alors ministre de l’Intérieur, et le Professeurs Léopold Gnininvi, président du COD II ont livré leurs versions des faits par le biais d’audiences vidéos diffusées en différé. Leurs témoignages ont été suivis de ceux de MM. Fambaré Natchaba, ministre des affaires étrangères au moment des faits et Bamnante Komikpime, député à l’Assemblée nationale, cité par Agbéyomé Kodjo dans sa déposition.

Au total 9 personnes ont défilé devant la Commission. Concernant les expropriations foncières, l’audition a permis d’écouter les représentants des propriétaires terriens de la zone portuaire et de Lomé II. Ils ont également abordé le cas du campus de l’université de Lomé, de l’aéroport et de l’Etat-Major, notamment.

S’agissant de l’abus d’autorité, la victime, un commerçant, a porté à la connaissance de la CVJR, les tracasseries administratives et policières dont elle est l’objet depuis douze ans pour faire reconnaître ses droits à l’exploitation des ex-palmeraies de la SONAPH à Agou Gadja.

Quelques témoignages

Fambaré Natchaba, a été le premier à passer devant la commission pour donner sa version sur la tragédie de Fréau Jardin.

"Le chef de l’Etat Eyadéma était dans le nord. Il m’a été demandé de venir avec nos hôtes dans le nord : les ministres français allemand et français de la coopération. Mais peu avant l’heure du déjeuner, un coup de fil sonne, et le président Eyadéma prend le téléphone. On lui annonce qu’il y a une manifestation pacifique avec des bougies sur la place Fréau Jardin. Ce n’était pas le ministre de l’intérieur qui l’avait appelé. Le président a ensuite demandé à ce que le ministre de l’intérieur Agbéyomé lui soit passé. Et il a demandé à Agbéyomé, ce qui se passait à Lomé. Et Agbéyomé de répondre : +Nos gens veulent encore manifester+. Alors, le président lui a dit ceci :+Kodjo, fait attention.

Maintenant, prends mes instructions. Il faut dégager immédiatement tout ce que tu as mis là comme forces de sécurité (gendarmes, policier) et me rendre compte. Laisses la place libre. Ils n’ont qu’à manifester comme ils veulent+ Et quand Agbéyomé a fini, il a rendu compte au président que c’est ce qu’il a fait. Je ne crois pas un seul instant que les manifestants étaient armés pour tirer sur des gens (…) Si j’avais été ministre de l’intérieur, j’aurais démissionné. S’il estimait qu’il y avait des forces qu’il ne contrôlait pas, il lui était loisible de dire au président Eyadéma, qu’il y a des forces parallèles qui ne sont pas de la police qu’il ne contrôlait pas. Le président aurait pris des dispositions", a longuement raconté M.Natchaba.

Pour Bamnante Komikpime, Agbéyomé, n’avait pas cherché à l’écouter, alors qu’il s’était rendu à son domicile pour lui raconter ce qu’il avait vu sur place, peu avant la tragédie : "Des jeunes avaient des banderoles rouges. J’ai vu des policiers. Alors je me suis rendu chez Agbéyomé. Arrivé chez lui, il était sur le point de sortir. J’ai commencé par lui parler quand il est rentré dans sa voiture. Il est parti me laisser. C’est dommage. C’est ce qu’il a fait, alors que j’étais venu lui dire que j’ai vu sur place".

Léopold Gnininvi, a pour sa part indiqué que Agbéyomé lui avait téléphoné tôt ce jour-là.
"Agbéyomé m’a téléphoné tôt le jour pour me dire qu’il avait reçu notre lettre et qu’elle était tardive. Et il s’interrogeait du lieu retenu, parce que le HRC avait cessé de siéger au Palais des Congrès depuis sa séquestration le 22 octobre 1992 (…) J’ai appelé après M.Kodjo pour lui demandé s’il est au courant ce qui se passe à la place Fréau Jardin. Est-ce toi qui as pris la décision de faire tirer sur des gens. Fais attention, c’est très grave devant l’histoire. Il y a de nombreux morts. Agbéyomé répondit : +Non, les agents sont en train de tirer en l’air seulement pour disperser la foule+. D’où sont sortis les moyens impressionnants déployés ce jour-là ? Etant ministre de l’intérieur au moment des faits, qu’a-t-il fait pour empêcher cette tragédie ? Un ministre de l’intérieur, lorsqu’il sent vraiment que les évènements sont sérieux, il prend un arrêté d’interdiction. S’il ne peut pas assurer la sécurité de la manifestation et qu’il se sent dépassé, il donne sa démission", a souligné M.Gnininvi.

L’analyse des différents témoignages, la CVJR a permis à la CVJR de faire les observations suivantes :

A propos des événements tragiques de Fréau Jardin, il apparaît selon les personnes auditionnées, que le contexte très tendu des premières années de l’amorce du processus démocratique au Togo et les clivages qui opposaient le régime d’alors à l’opposition peuvent expliquer les développements regrettables de ce qui ne devait être qu’une marche pacifique. Il ressort aussi que les responsabilités de ce drame restent encore à élucider quand bien même des accusations sont portées contre les Forces Armées Togolaises dont certains éléments constitués en brigades autonomes cagoulées ont pu impunément profiter du contexte pour assassiner des manifestants.

La Commission a déploré qu’une manifestation pacifique autorisée pour soutenir des démarches de paix ait dégénéré en tuerie. Elle a présenté ses condoléances et sa compassion aux victimes, aux familles éplorées et renouvelle son engagement à poursuivre les investigations pour contribuer à la manifestation de la vérité dans cette affaire.

Au sujet des expropriations des propriétaires terriens dans plusieurs localités du pays, notamment sur les sites de Lomé II, de l’Etat major général des Fat, du Port et de l’aéroport de Lomé, la Commission a déploré l’appropriation arbitraire de terrains par l’Etat et compatit à la détresse des personnes expropriées. Elle a pris bonne note du souhait exprimé par les victimes de bénéficier de meilleures conditions de relocalisation et d’indemnisation au nom de la réconciliation.

La CVJR a recommandé à tous, des attitudes allant dans le sens de l’apaisement et encourage les parties prenantes pour une exploitation rationnelle des zones déclarées d’utilité publique.

Fidèle à sa mission, la CVJR a appelé les victimes de ces différents événements, malgré les séquelles que certaines traînent encore, à ne pas cultiver l’idée de vengeance. Elle a rappelé que c’est à la lumière des informations fournies par les différents intervenants au cours des audiences (publiques, in camera et privées) ainsi que des rapports de ses investigations, qu’elle fera ses recommandations finales à l’attention du peuple togolais dans le sens de l’apaisement.

Ces audiences se poursuivent ce jeudi et seront consacrées à des cas de traitements inhumains et dégradants, des enlèvements et disparitions, des tentatives d’assassinat et des agressions physiques

AFFAIRE FRÉAU JARDIN : INTERVENTION DU PROFESSEUR LÉOPOLD GNININVI DEVANT LA CVJR
Écrit par Prof. Gnininvi
Monsieur le Président de la CVJR, Son Excellence Mgr,

Mesdames Messieurs les membres de la CVJR

Permettez-moi d’avoir une pensée très forte pour tous ceux qui sont tombés ce jour-là.
Les massacres de Fréau Jardin s’étant déroulés sous les yeux de centaines de Togolais et de Togolaises, ces massacres auront laissé le plus grand traumatisme au sein de nos compatriotes.

Ces événements sont à l’origine de l’exode massif de toute une génération. Ils sont des milliers et des milliers répandus à travers le monde. Le cours de leur vie a été modifié à jamais par cette journée sanglante du 25 janvier 1993.
La tâche de réconciliation à laquelle nous sommes conviés en est rendue plus difficile.
Je voudrais avoir une pensée pour mon fils spirituel tué quelques mois plus tôt. J’ai nommé Tavio Amorin, abattu, je ne sais pourquoi au moment où son premier fils Eugenio allait avoir un an.

Je voudrais évoquer la mémoire de Isaac Gbikpi, ce jeune militant, enlevé, torturé puis exécuté, on ne sait pas pourquoi, tout simplement parce que l’on l’a souvent vu autour de moi. C’était le seul garçon de sa mère !

Je pense au jeune Tony Agbodjan, infirme d’un bras mais qui aussi tenait à apporter sa contribution pour l’avènement de la démocratie et de la justice sociale.
Une pensée pour ce jeune cousin de village dont l’assassinat ce jour du janvier 1993 à Lomé a mis en émoi tout Tokpli.

Je sais, Mgr, que vous êtes saisis de tous ces cas.

Je vous avais adressé mon témoignage écrit en 1994.

La déposition de M. Agbéyomé prouve à quel point le contenu est conforme à la vérité.
Je voudrais juste apporter quelques rectificatifs aux déclarations de M. Agbéyomé et quelques compléments d’explication. Tous les détails sont contenus dans mes mémoires rédigés et bientôt publiés.

1° A propos du passage du livre de Me Agboyibo cité par M. Agbéyomé à savoir qu’ « une grève plate n’a jamais fait partir un dictateur », je voulais informer Me Agboyibo que des négociations étaient déjà ouvertes avec le général Eyadéma en vue d’une issue à notre grève. En effet, Me Agboyibo était à l’époque un peu en marge du COD2 et n’était donc pas au courant des activités. MM. M.Barqué et E. Kodjo étaient en effet cooptés par les 2 parties pour préparer un avant projet d’accord.. Ils avaient fait le travail et déposé leur rapport.

La mission de l’U.E. intervenait à retardement. C’est par courtoisie que le COD2 a proposé de leur réserver un accueil avec des cierges et des habits blancs en signe de paix. Car l’espoir d’une issue était à l’horizon.

Mesdames, messieurs les membres de la CVJR, je voudrais que tous les Togolais sachent aujourd’hui que la fin de la grève était imminente quand ces malheureux événements du 25 janvier se sont produits.

2° M. Agbéyomé dit qu’il a rebroussé chemin pour venir m’informer quand M. Bamnate lui a avoué l’idée de leur forfait.

Mgr. C’est faux,

M. Agbéyomé ne pouvait pas mettre pied chez moi dans ces temps où chacun devait rester dans son camp.

3° M. Agbéyomé dit avoir conseillé au COD2 de tenir sa manifestation Place Fréau ?

C’est faux,

C’est M. Ernest Quam Kponton qui a pris cette initiative de suggérer aux manifestants de se replier provisoirement sur cette place en attendant que je règle le problème de k’accès à la place de l’Indépendance

A propos du livre de Me Agboyibo cité par M. Agbéyomé : « une grève plate n’a jamais fait partir un dictateur » Oui, j’ai dit cela à Me Agboyibo pour le rassurer comme quoi, nous avions conscience de cette donnée. N’oublions que nous étions à une époque où la souveraineté des Etats était sacro sainte.

Me Agboyibo n’était pas en phase avec le COD2 et s’abstenait de s’exprimer ou alors ne venait pas du tout aux réunions. Il ne savait pas que le COD2 avait déjà décidé de discuter avec Eyadéma pour une sortie rapide de la grève.

Je voudrais rappeler brièvement le film des événements.

Bien d’acteurs se souviennent encore de cette sortie qui déplut sur le champ, à mes camarades syndicalistes :

« Nulle part, on n’a jamais vu durer une grève générale pendant plus de 3 jours. Le peu de réalisations heureuses ou critiquables seront abimées. Légitimes ou pas, les autorités du Pays ont le devoir d’entrer en négociation. Il faut trouver le moyen d’abréger cette grève. »

Cette déclaration fut faite par moi, sur la même Place Fréau à l’issue d’une marche à laquelle Me Agboyibo devait être absent.

Là-dessus, je reçus un coup de téléphone de l’ancien Président de l’ex Dahomey, M. Maga. Il se proposait pour une médiation, mais exigeait l’arrêt préalable de la grève. Ce qui n’était pas possible.

Mgr Desmond Tutu aussi fit un passage à Lomé et me reçut en compagnie du professeur R. Tettekpoe.
Bref, je passe les détails qui se trouvent dans mes mémoires consacrés à cette période du COD2.

Finalement, c’est le général Eyadéma nous convia lui-même à Lomé2.
le général Eyadéma : « Il parait que vous voulez négocier, mais il faut d’abord arrêter la grève. »

L. Gnininvi : « oui justement, monsieur le président, nous arrêterons la grève aussitôt que nous aurons eu satisfaction »
Le général Bonfoh assis à la gauche du général Eyadéma voulut bondir sur moi : « Le professeur ne veut pas arrêter cette grève ? »

Et le général Eyadéma de lui faire signe pour qu’il se calme, puis d’ajouter : « le Professeur et moi, on se comprend à demi mot. Qu’est ce que vous proposez ? »
L.G. « Monsieur le Président, cela s’appelle une passerelle ; vous allez désigner quelqu’un et nous aussi on va désigner un des nôtres. Les deux vont prendre nos revendications pour les examiner. Ils rendront compte régulièrement chacun à son mandant. Le jour où les positions seront suffisamment proches, ils vont rédiger l’avant projet d’accord que nous appellerons ‘ordre du jour annoté’ Vous convoquez alors la réunion, sur la base de l’ordre du jour annoté, nous parvenons à un accord dans la même journée et nous levons la grève, comme cela vous n’avez pas perdu la face, nous non plus. »

Le général Eyadéma fit signe : « Barqué, puisque vous vous comprenez » Il désigna ainsi son représentant et nous aussi nous désignâmes M. Edem Kodjo.

Du coup, Edem Kodjo et Moussa Barqué se mirent au travail et avaient même fini de rédiger l’ordre du jour annoté. J’en eus une copie, le Général aussi reçut sa copie. M. Zarifou Ayéva, en charge des problémes de sécurité pour le COD2, se mit en devoir de prendre les rendez-vous auprès du ministre de la défense, M. Inoussa Bouraïma et auprès de l’Etat Major afin de les mettre dans le coup.

Nous allions donc ouvrir les négociations entre nous quand subitement on nous annonça la visite des émissaires de l’UE.

Mgr, Mesdames Messieurs les membres de la CVJR,

M. Agbéyomé savait-il cela ? Me Agboyibo lui était , je l’ai déjà dit, un peu hors course car isolé dans le COD2 où certains le soupçonnaient de faire un double jeu.

*Point 12 : Le 18 janvier 1993, au cours d’une réunion du CODII à Pa de Souza, Me Agboyibo rapporte dans son livre « Mon Combat pour le Togo », publié aux Editions Karthala, novembre 1999, pages 102 à 104, qu’il avait interrogé le Professeur Gnininvi, Président du COD II, sur le procédé par lequel une grève illimitée pouvait déboucher sur la démission du Chef de l’Etat. Il aurait obtenu du Professeur GNININVI la réponse suivante : je cite « la communauté internationale sera effectivement indifférente à notre sort, tant que la grève continuera à être plate. Que voudrais-tu dire par là ? Lui ai-je demandé précise Me AGBOYIBO ; J’ai compris à sa réponse qu’on allait vers des journées chaudes » poursuit Me AGBOYIBO.

L’explication a été donnée plus haut : Me Agboyibo était le mal aimé du COD2, il était isolé ou souvent absent et n’était pas au courant du débat interne qui opposait les ‘politques’ et les ‘syndicalistes’ sur l’opportunité d’entrer en négociation ou pas. J’étais le seul à lui parler en marge des réunions pour essayer de le retenir au sein du groupe. C’est le rôle d’un président, n’est ce pas ?

Me Agboyibo, interrogé à propos de ce passage de son livre, a déclaré qu’il tenait l’information d’Agbéyomé. Alors c’est M. Agbéyomé qui cite Me Agboyibo, ou c’est l’inverse ?

De toutes les façons, il suffit de relire dans le livre, les lignes qui précèdent ce passage cité. Me Agboyibo, sans le savoir, y explique pourquoi il en veut à Gnininvi ‘certainement le plus doué de la classe politique togolaise mais foncièrement dévoré par sa haine d’Eyadéma’.

Non, Me Agboyibo, haine du régime, certes, mais pas haine de la personne d’Eyadéma. Eyadéma est apparu sur la scène à un moment de guerre froide et de partis uniques. La guerre froide étant terminée, il faut tourner la page.

*Point 15 : Le 23 janvier 1993, Monsieur Alain Madelin, vice-président du Parti Républicain français, branche de l’UDF, de passage à Lomé déclare : « Je suis un ami de longue date de la démocratie africaine. J’exprime ici mon admiration et mon amitié pour les démocrates qui, ici où ailleurs en Afrique se battent pour la liberté et la dignité de la personne, souvent au péril de leur vie ».

Oui, effectivement, M. Edem Kodjo a réussi à faire venir son ami Alain Madelin. Ce dernier me pria de parler à notre compagnon de lutte Me Koffigoh, car disait–il, il parait que j’étais encore le seul qui pouvait lui parler pour le ramener en notre sein. J’ai effectué la démarche en compagnie de Madame Aduayom. Nous reçumes un accueil terrifiant, ce soir-là. Je n’en dirai pas plus car je ne vois pas le rapport avec les événements de Fréau Jardin, Mr le Président.

si demain l’opposition demande à ses militants de participer à une manifestation organisée par elle ils refuseraient ».

*Point 16 : Le 25 janvier 1993, au cours d’une manifestation pacifique rassemblant un nombre de personnes estimé à 300 000 dans la capitale Lomé, plus de 19 personnes (certaines sources évaluent leur nombre à une centaine) auraient été tuées par des éléments armés qui ont tiré de manière indiscriminée sur la foule.

Le replacement dans le contexte politique de l’époque que je viens d’exposer pour que la cohérence et la clarté n’échappent guère au travail actuel de déconstruction des nœuds de l’histoire, il importe à présent que je vous livre ma part de témoignage sur la trame de ces déchirants événements tragiques tels qu’ils se sont produits le 25 janvier 1993.

L’opposition réunie au sein du COD II avait informé le gouvernement par le biais du Ministère de l’Administration territoriale dont j’avais la charge à l’époque, de son intention d’organiser un rassemblement devant le palais des Congrès pour manifester son soutien à l’initiative des gouvernements français et allemand visant à trouver une solution à l’impasse politique entre le Chef de l’Etat, le gouvernement de transition et le Haut Conseil de la République.

Les émissaires français et allemand étant logés à l’Hôtel du 2 Février, le Gouvernement dans le souci de préserver leur quiétude avait demandé aux organisateurs de déplacer sur la place Fréau Jardin la manifestation qu’ils projetaient d’entreprendre.

Ainsi que l’usage administratif le requiert en matière de sécurité sur la voie publique, nous avons pris comme cela sied en pareille occasion, toutes les dispositions appropriées pour assurer la police de la manifestation prévue pour 15 heures.
Au moment de quitter ma résidence pour me rendre à mon Ministère afin d’assurer le suivi en temps réel du déroulement de la manifestation, une demi-heure avant que ne débute le rassemblement, j’ai été informé de l’existence d’un plan d’agression des manifestants, par Monsieur Komikpim BAMNATE Député à l’Assemblée Nationale, Secrétaire Général Adjoint du RPT - qui au moment des faits était proche du Colonel Narcisse DJOUA. Il m’a dit en substance ceci. Je cite : « ce qui va se passer
Je pris cette information très au sérieux avant même de chercher à faire des recoupements. Au regard du caractère gravissime de la communication qui me fut ainsi transmise, j’ai préféré rebrousser chemin pour instamment tenir informé le Professeur Gnininvi avant de me rendre à mon bureau au Ministère.

Le Professeur GNININVI ne reconnaitra publiquement qu’en 2009 soit 16 ans après les faits, la réalité de la démarche que j’ai entreprise à son endroit tendant à précisément l’informer sur l’heure, de la communication alarmante qui m’était parvenue.

Ainsi, j’avais à l’époque, rapporté au Président du COD II que j’étais en possession d’une information aux termes de laquelle le camp politique auquel j’appartenais aurait planifié des actes de violence déterminée, en vue de perturber la manifestation prévue. Aussi, avais-je insisté pour que le Président du COD II procède par précaution à l’annulation de la manifestation. En outre, je lui avais recommandé de préférablement inviter les manifestants à se rendre à l’aéroport pour saluer les émissaires européens au moment de leur départ, afin de leur exprimer leur sentiment de désarroi et de colère contre les violences et les persécutions dont ils sont l’objet, et de dénoncer explicitement les obstacles au processus de démocratisation du Togo.

Malheureusement je ne suis pas parvenu à convaincre le Professeur GNININVI car il avait estimé que mes propos procédaient d’une récurrente manœuvre dilatoire visant à empêcher l’opposition de manifester.

Enfin, je précise que j’ai en des termes clairs, indiqué au Président du COD II qu’il sera tenu pour responsable de ce qui adviendra car je l’aurais prévenu.
Par suite, j’ai vainement tenté de joindre le Général Eyadema afin de lui rendre compte de la situation mais le standard de Pya où il se trouvait m’a répondu qu’il était en audience. J’avais donc compris qu’il était avec les émissaires européens.

Le Professeur Gnininvi a cependant certainement rendu compte des échanges que j’ai eues avec lui à ses collègues puisqu’ils s’étaient rassemblés au domicile du Président de l’UTD et Président sortant du COD II, Edem KODJO, avant le début des fusillades.
Les premiers éléments d’information du drame qui nous ont été transmis à la fin de cette journée éprouvante du 25 janvier 1993 indiquaient que des policiers auraient riposté en tirant sur les manifestants suite à la mort d’un de leurs collègues abattu par un coup de feu en provenance de la foule.

Cette information a fait l’objet d’une conférence de presse que j’ai organisée dans le vif de l’actualité à mon Ministère pour expliquer les circonstances du drame survenu au Peuple togolais.

Il se trouve que suite à une enquête administrative interne, diligentée par mes soins dès le lendemain du drame, les explications fournies par la police aux premières heures du drame s’avérèrent inexactes. En effet :

Ø Le policier qui a trouvé la mort dans le car de police l’a été accidentellement par une maladresse d’un de ses coéquipiers.

- Les armes dont les assassins ont fait usage ne relèvent pas de la dotation officielle de la police nationale.

- Une poignée d’éléments isolés de la police nationale impliqués dans ce drame appartenait à un groupuscule dénommé « BRIGADE ROUGE » qui fort de ses appuis au sein du pouvoir était insoumis à l’autorité de la hiérarchie, notamment du Commissaire Central de la ville de Lomé. Le chef de file de ce groupuscule était le Commissaire ALAZA, chargé du Jalonnement du parcours présidentiel, aujourd’hui décédé.
Monsieur le Président, voici enfin ce que nous attendions de M. Agbéyomé. Qui a tué ? Et pourquoi ?

Il m’a déjà cité le nom de M. Bamnate en 2003 ; l’accusation était très grave et par prudence, je me suis gardé d’en faire état à moins que lui-même ne la répète un jour devant une juridiction compétente.

Il se demande pourquoi je n’ai pas confirmé plus tôt qu’il m’a mis en garde. A-t-on besoin de relever des contre vérités lorsqu’elles sont si flagrantes ? Néanmoins je l’ai fait à l’occasion d’une conférence de presse, non pas pour répondre à M. Agbéyomé mais pour réagir à ce que Me Agboyibo avait écrit dans son livre en 1999.
Je voudrais pourtant relever encore quelques inexactitudes :

- M. Agbéyomé déclare : « , j’ai préféré rebrousser chemin pour instamment tenir informé le Professeur Gnininvi avant de me rendre à mon bureau au Ministère.. »
Si M. Agbéyomé veut dire par là qu’il s’est rendu chez moi pour m’informer, je dis que cela n’est pas possible. A l’époque, M. Agbéyomé ne me fréquentait plus depuis qu’il a retrouvé un porte feuille ministériel. Sa dernière visite date des premiers moments de la Transition où il est venu me dire une première fois : « Fo Léo, si c’est toi qu’on avait choisi comme PM à la CNS, je suis sûr que tu ne m’aurais pas laissé en chômage ». Une deuxiéme fois, lors de la 2è déstabilisation du PM de la transition, il m’a vu en train de me préparer pour aller au secours de Me Koffigoh, il me déclara : « Pourquoi tu te mêles de cela ? C’est nous mêmes qui l’avons fait PM et maintenant, il ne veut plus nous obéir, c’est pour cela que nous lui tapons dessus »

Non, M. Agbéyomé n’est pas venu chez moi, il n’aurait pas pu. Le contexte de l’époque ne l’y autorisait pas. Chacun devait rester dans son camp politique et non dans sa famille biologique. Je n’ai été seul un seul instant ce 25 janvier 1993. Outre mon épouse, les jeunes escortes étaient devant le portail. J’ai reçu toute une série de personnes qui pour un compte rendu, qui pour des instructions, MM. Kponton, Occansey … il parait que M. C. Ameganvi a aussi tenté de venir. Par 3 fois M. I. Latzoo est venu et a cherché à me parler, il n’a pas pu car j’étais accroché au téléphone avec M. Agbéyomé.

M. Agbéyomé a téléphoné au lieu d’écrire ou de prendre un arrêté pour interdire la manifestation. C’est par écrit que le COD2 a saisi le ministère.

Si le « ministre » a une raison sérieuse de redouter des incidents graves, il prend un arrêté d’interdiction de la manifestation et le notifie aux organisateurs,
Ou il neutralise les suspects, ou s’il se sent dépassé et incapable de le faire, il démissionne comme l’a fait quelqu’un dans un passé récent.

Je ne comprends que M. Agbéyomé puisse laisser massacrer les gens, attendre des semaines avant de parler de démission. Pourquoi nous a-t-il servi ce soir-là des versions qui couvraient les assassins alors qu’il prétend avoir été bien informé par eux de leurs intentions ? Dans ces conditions, est-ce une erreur ou une connivence ?

- M. Agbéyomé dit vrai en rapportant :

il avait estimé que mes propos procédaient d’une récurrente manœuvre dilatoire visant à empêcher l’opposition de manifester.

En effet, M. Agbéyomé a du métier, il a déjà été ministre de la Jeunesse et Sports, il sait comment fonctionne l’Administration, par écrit et non par téléphone.

Monsieur Agbéyomé n’était pas en mesure de nous faire des confidences à l’époque. Il était bien fidèle à son camp.

Permettez-moi de relater cette anecdote :

En 2005, un soir je reçus des appels téléphoniques comme quoi, la marche de la coalition prévue pour le lendemain allait être endeuillée. Tard dans la nuit, M. Hilaire Logo m’appela du Canada pour me donner la même information en me priant de relayer cela afin d’éviter la réédition de Fréau Jardin. Je rapportai l’information à la réunion de mise au point avant qu’on aille sur le lieu du départ de la marche. M. Akitani- Bob, hélas, il n’est plus aujourd’hui, feu Akitani-Bob mit la question aux voix, à l’unanimité, nous décidâmes de maintenir la marche. Puis soudain, Me Agboyibo qui était assis à côté de moi, me demanda un bout de papier. Il griffonna quelque chose puis remit le papier à son escorte.

Nous nous levâmes pour aller à la marche. Celle-ci se déroula sans aucun incident et se dispersa place Fréau. « Ouf, ça s’est bien passé », ai-je lancé en direction de Me Agboyibo. Il me demanda de deviner ce qu’il a fait de mon bout de papier. Puis de dire
 : « j’ai rédigé mon testament que j’ai remis à mon escorte au cas où ». Et oui c’est le même Me Agboyibo !

Les émissaires français et allemand étant logés à l’Hôtel du 2 Février, le Gouvernement dans le souci de préserver leur quiétude avait demandé aux organisateurs de déplacer sur la place Fréau Jardin la manifestation qu’ils projetaient d’entreprendre

M. Agbéyomé Kodjo dit avoir conseillé au COD2 de tenir la manifestation Place Fréau ? Non, c’est faux, c’est M. Ernest Kponton qui a pris l’initiative de demander aux participants de se replier provisoirement sur cette place en attendant que je finisse les tractations avec le ministère de l’Intérieur pour avoir accès à la place de l’Indépendance.

Il n’a jamais été question pour le COD2 de tenir une manifestation Place Fréau. Il n’y avait aucune raison pour qu’on aille tirer sur eux alors qu’ils ne faisaient qu’attendre là bas.

Une question que peut se poser la population : « Pourquoi aucun dirigeant du COD2 n’était sur cette place au moment du drame ? »

Tout simplement, parce que nous avons appris le retard de l’avion qui devait ramener nos hôtes depuis Kara. Les responsables attendaient au point de regroupement avec l’espoir que mes tractations aboutissent.

Des frères et des sœurs à moi y étaient, des proches des dirigeants du COD2 y étaient.
Non, je vous assure, très sincèrement qu’aucun responsable du COD2 ne pouvait penser à un tel acte de barbarie alors que le cessez le feu était prêt, l’accord préparé dans l’ordre du jour annoté attendait sur ma table pour être signé.

Pourquoi ? Pour qui ? Quels sont ces gens cagoulés qui ont abattu si sauvagement ce jour-là ?

Je remercie M. Agbéyomé de nous avoir soulevé un coin du voile.

Nous comptons sur vous, Mesdames, Messieurs de la CVJR pour que toute la lumière soit faite.

Encore une fois, je pleure les martyrs de cette mémorable journée.

Faudra t il baptiser cette place, Place des martyrs ?

Pour plus de détails sur le film de cette journée, je vous avais déjà fait parvenir mon témoignage écrit. J’ai décidé de mettre à la disposition de tous les Togolais, mes mémoires sur cette période douloureuse. Je m’en excuse auprès de mes compagnons de lutte. Ce n’est pas pour dénoncer qui que ce soit. Je mets toutes les péripéties sur le compte du stress d’un champ de bataille car la lutte a été longue et très pénible.
Mais des leçons peuvent en être tirées par ceux qui nous suivent.

Je vous remercie pour cette occasion d’hommage à tous ces martyrs, mais aussi d’hommage à toute cette génération de jeunes Togolais aujourd’hui éparpillés de par le monde, Allemagne, Canada, USA, Pays Scandinaves, …. à cause de ce 25 janvier 1993. Ils n’ont pas choisi de s’exiler, ne l’oublions pas. La misère est plus facile à supporter chez soi.

 

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