Analyse

Une transition inachevée du "poste colonial" à la radio mondiale

par Le Monde (France) , le 7 novembre 2003, publié sur ufctogo.com

Après l’assassinat de Jean HELENE en Cote d’Ivoire, l’expulsion de Sophie MALIBEAUX du sénégal, le quotidien Le Monde analyse « les relations complexes » entre RFI et l’Afrique.

 

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Paradoxalement, c’est au moment où la voix de la France s’est muée en une "radio mondiale tout info" qu’elle est rattrapée par un passé africain qui, apparemment, n’est pas passé.

Professionnelle, rythmée par le pouls du monde, avec des bulletins d’informations très complets, RFI est aujourd’hui l’équivalent de France-Info à l’échelle planétaire. Mais la radio publique française est également, et en Afrique plus qu’ailleurs, un attribut de puissance, un émetteur de vérités soupçonnées d’être des versions officielles, sinon des "manipulations". Jean Hélène en est mort. Pris pour une sentinelle de l’Etat français, dans un pays que les miasmes de "l’ivoirité" - la haine de l’autre - ont plongé dans la guerre civile, il a été abattu, victime d’une décolonisation des esprits qui ne semble pas achevée.

Tout a changé après la chute du mur de Berlin. Avant 1989, RFI était la voix de la "Françafrique". Elle n’avait alors pas un seul bureau de correspondant sur un continent où elle comptait 90 % de ses auditeurs, des "accros" du transistor qui suivaient ses grésillements sur les ondes courtes. De part et d’autre, on s’inscrivait alors dans la logique néocoloniale d’un centre de décisions rayonnant à destination de ses satrapies dépendantes : basés à Paris, les journalistes de RFI diffusaient le son de cloche d’une puissance tutélaire ; tournées vers la capitale française, les élites de l’Afrique francophone puisaient leurs nouvelles à la meilleure source, celle qui importait pour leur destin mais aussi celle qui, malgré tout, était la plus fiable. Car, même colorées en bleu-blanc-rouge, les nouvelles disaient tout de même la réalité qui, à cette époque, était niée sur les ondes nationales verrouillées.

La guerre froide avait permis à la France, "gendarme" de l’Afrique pour le compte du monde occidental, de prolonger son règne tutélaire entre Dakar et Djibouti, Brazzaville et Bangui. Après la chute du mur de Berlin, RFI a amorcé une mue profonde. Désormais, il importait à la France d’être entendue sur toute la planète et, en priorité, là où la bataille des cœurs et des esprits décidait de son rang dans le "nouvel ordre mondial", c’est-à-dire partout ailleurs davantage qu’en Afrique.

SEULE EN PREMIÈRE LIGNE

De cette tension entre son héritage et sa nouvelle vocation est née la nécessité d’une mutation. A l’instar de la Voice of America ou de la BBC, elle est devenue une radio véritablement internationale. Mais sa transition inachevée n’est pas venue à bout de l’ambiguïté : aujourd’hui, RFI n’est ni la voix officielle de la France, au même titre que sa sœur américaine s’assume comme la Voix de l’Amérique, ni une radio aussi indépendante que la BBC ou la Deutsche Welle, qui dispose d’un statut garantissant sa liberté éditoriale malgré son financement public.

Pourtant, RFI s’est "normalisée". Comme ailleurs dans le monde, elle compte désormais de nombreux bureaux en Afrique, y compris à Johannesburg. L’information "remonte" du continent. Elle est traitée par des journalistes qui sont souvent les meilleurs spécialistes dans leur domaine. Désormais, elle s’adresse au plus grand nombre. Il n’y a plus guère une grande ville africaine où RFI ne soit pas diffusée en modulation de fréquence. Son "jingle" résonne dans les taxis, les bureaux et restaurants à Nouakchott, Lomé, N’Djamena et Kinshasa. Chaque demi-heure, son point d’actualité fait le tour du monde, cependant que de nombreuses éditions spécialement africaines sont consacrées aux nouvelles du continent qui, sans ce domaine réservé, passeraient rarement la barre des bulletins d’information.

Cependant, les drames du continent sont de moins en moins répercutés par d’autres médias extérieurs. RFI est ainsi souvent seule, en première ligne. S’y ajoute la redondance propre à une chaîne d’information continue, ressentie comme "matraquage" - surtout quand la nouvelle n’est pas bonne... - dans une Afrique noire qui ne vit pas encore au rythme saccadé de la modernité. D’ailleurs, aucun des Etats maghrébins n’a pris le risque d’autoriser la diffusion de radios étrangères sur sa bande FM.

Mais pourquoi la libération des ondes africaines et l’éclosion d’une presse privée locale qui se permet toutes les audaces n’ont-elles pas eu raison de l’attention maniaque prêtée à RFI ? La question ramène à la difficile transition entre dépendance et indépendance, et pas seulement du côté africain. RFI continuera d’être identifiée à l’Etat français, tant que - pour ne citer qu’un exemple - les protestations d’un mini-Etat comme le Togo y trouveront une oreille attentive, en raison de "l’amitié" entre Jacques Chirac et le président-général togolais Gnassingbè Eyadema.

Stephen Smith - Le Monde


RFI prise dans les liens complexes de l’Afrique et de la France

Après le meurtre de Jean Hélène en Côte d’Ivoire et l’expulsion de Sophie Malibeaux du Sénégal, le PDG de Radio France internationale, Jean-Paul Cluzel, évoque les difficultés de travail des journalistes, plus exposés que jamais.

Radio france internationale (rfi) vient d’être frappée deux fois en afrique, par le meurtre, le 21 octobre, de son envoyé spécial permanent en côte d’ivoire, jean hélène, et par l’expulsion peu après de son homologue au sénégal, sophie malibeaux.

Comment analysez-vous ces événements ?

Il est évident qu’ils font apparaître au grand jour l’aggravation des conditions de travail des journalistes en Afrique. Après les grandes conférences de réconciliation nationale de 1994-1995, on a vu éclore une multiplicité de médias sur place et arriver des radios internationales. Mais, depuis, ce n’est plus la même ambiance politique, plusieurs régimes ont évolué vers moins de multipartisme, vers la guerre civile. Les conditions d’expression des médias sont fatalement moins bonnes.

Deux de nos quatre bureaux en Afrique sont donc aujourd’hui fermés. Au Sénégal, nous avons encore deux pigistes et nous pouvons missionner des envoyés spéciaux. La situation n’est pas comparable avec la Côte d’Ivoire. Là, une réflexion collective doit être entreprise. A Abidjan, tous les médias étrangers s’interrogent.

Le continent noir est-il particulièrement dangereux ?

En Irak, en Afghanistan où nous avons perdu Johanne Sutton, au Pays basque, presque tous les pays du monde posent un problème de sécurité désormais. Pour nous comme pour l’AFP, Reuters, Associated Press et les autres radios internationales, c’est une question de fond. Aussi je me refuse de pointer tel ou tel pays africain.

Je ne dis pas que Jean Hélène a été assassiné du fait des médias ivoiriens. Le lien n’est pas établi, même si ces derniers ont une attitude réellement inacceptable. Deux jours après sa mort, j’ai lu dans des journaux d’Abidjan qu’il n’y avait que deux façons de traiter les journalistes français : l’"intelligente" conduisant à les expulser comme l’a fait le Sénégal et la stupide consistant à les tuer à la manière ivoirienne.

RFI n’est-elle pas plus exposée en Afrique que d’autres médias ?

En effet. Parce qu’elle est la seule station en français qui a une audience très importante, de 30 % à 40 % dans des villes comme Libreville, Abidjan, Kinshasa. Et parce qu’à nous seuls nous sommes l’équivalent de France-Inter, France-Info, RTL et Europe 1 réunis. Nous avons même un impact comparable à celui du journal de la télévision française dans les années 1960. Et puis dans ces pays où tout le monde n’est pas en mesure de lire un quotidien, la radio reste un mode d’information privilégié. Enfin, en dehors de l’AFP, c’est nous qui y avons le plus de journalistes.

Précisément, l’Afrique ne continue-t-elle pas à mobiliser proportionnellement beaucoup vos ressources internes ?

En plus des bulletins d’information, nous réalisons des émissions sur la culture, les médias, la santé, l’école... 170 journalistes salariés et correspondants et 40 producteurs de magazines s’y consacrent. Les trois quarts de nos auditeurs de langue française sont africains, il nous faut en tenir compte. Nous faisons des efforts parce que nous visons un public de masse.

RFI diffuse des programmes en vingt langues, pourquoi pas dans celles de l’Afrique ?

Il est vrai que la BBC, la Deutsche Welle, Voice of America s’expriment aussi en swahili, haoussa, etc. Pas nous. Il ne s’agit pas d’une volonté d’imposer le français. La raison en est purement financière, Notre budget est égal au tiers de celui de la BBC, par exemple.

L’installation d’émetteurs en modulation de fréquence sur place ne fragilise-t-elle pas votre diffusion ?

Bien sûr que la FM nous rend plus dépendants des gouvernements. Nous n’avons pas le choix. La question n’est pas de voir nos émetteurs coupés ou pas - cela nous arrive de temps en temps, dans ce cas il reste la possibilité de diffuser en ondes courtes ou par satellite. Notre défi est de séduire, alors que la concurrence s’accroît. Dans les grandes villes, les gens ont le choix entre dix à vingt stations tout à fait convenables.

Quelles sont les relations de RFI avec le ministère des affaires étrangères français, qui finance 70 millions d’euros sur les 129 millions de votre budget annuel ?

La vérité pure et simple est qu’il ne pèse pas. Ce n’est pas un partenaire difficile. Les diplomates constituent une grande source d’information pour nos journalistes.

Les traces de la décolonisation se répercutent-elles sur votre travail ?

Aux anciens liens coloniaux se sont substitués des liens diplomatiques, économiques, de toutes natures. Les relations passionnelles n’ont toujours pas faibli. Tout cet héritage s’applique à RFI. Mais notre vrai problème actuel est de nous adapter à ce continent après l’euphorie suscitée par l’arrivée de démocraties.

Propos recueillis par Martine Valo


Le TOGO et L’Elysée voulaient imposer le silence radio à RFI

La rédaction de Radio France internationale a dû, à la mi-septembre, menacer de se mettre en grève pour empêcher un cas flagrant de censure. Il s’agissait de l’interview d’un opposant au régime du Togo, que les dirigeants de RFI avaient renoncé à diffuser à la suite des pressions de Lomé, soutenues...par l’ambassadeur de France sur place.

Le 3 septembre, des journalistes du service Afrique de RFI rencontrent, à Paris, Agbéyomé Kodjo, ancien Premier ministre du Togo. Trois mois plus tôt, en effet, Kodjo a démissionné et fui son pays, dont le président, Gnassingbé Eyadema, défraie souvent la chronique d’Amnesty International et des associations de droits de l’homme. L’entretien doit être diffusé le 9 septembre.

Le 6 - mais pour une affaire n’ayant aucun lien avec l’interview -, la rédaction appelle Koffi Panou, ministre togolais des Affaires étrangères. Et tombe des nues : « Je sais que vous avez enregistré Kodjo, s ’emporte-t-il, (...)
Je sais ce qui se passe à RFI. (...) Je peux vous dire que cette interview n’a aucun intérêt. Cela ne sert à rien de la diffuser. Combien vous a-t-il payés ? »
Stupeur, le lendemain, quand Gilles Schneider, directeur d’antenne de RFI, demande au service Afrique de ne pas diffuser l’entretien.

Raison invoquée. la sécurité de l’épouse et des enfants de Kodjo, restés à Lomé. C’est en tout cas, expliquera-t-il le 9 septembre, ce que l’ambassadeur de France au Togo a fait savoir à Jean-Paul Cluzel, patron de RFI.
Mais, deux jours plus tard, un dirigeant de la chaîne lâche le morceau : " L’ordre vient de l’Elysée », confie-t-il. Le Château refuse de commenter, et pour cause : le président Eyadema est un ami très cher de Chirac.
Il faudra attendre le 17 septembre Pour que la direction de RFI cède, devant la menace d’une grève des journalistes.

L’obstination des patrons de la radio était d’autant plus étrange que « Le Figaro » avait, quelques jours plus tôt, tranquillement interviewé le même Kodjo.
La présidence togolaise ne considère sans doute pas que ce quotidien puisse incarner, comme RFI, la « voix de la France »

Le Canard enchaîné du 2/10/2002

 

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