Fraudes

Un faux héritage, une vraie dette

par Radio Canada , le 3 janvier 2006, publié sur ufctogo.com

Une nouvelle fraude en provenance d’Afrique est récemment apparue et elle est particulièrement efficace. Les fraudeurs joignent leurs victimes sur leur propre téléphone cellulaire. Ils connaissent aussi leurs adresses récentes. Lina a reçu ce genre d’appel téléphonique. L’appât était de taille : un héritage de plusieurs millions de dollars. Dès qu’on a commencé à lui demander de l’argent, elle a tout de suite cherché conseil auprès de son institution financière. Et c’est là que l’affaire devient tout à fait incroyable : on n’a pas tenté pas de dissuader Lina d’envoyer de l’argent en Afrique. Au contraire, on l’a rassuré, on lui a prêté de l’argent. L’institution financière a même négocié directement avec les fraudeurs !

 

Reportage réalisé par l’émission "La Facture" de Radio Canada

Fin juillet dernier, Lina a reçu un appel téléphonique qui a changé sa vie. Le directeur financier de la Banque commerciale du Togo, en Afrique, lui annonçait qu’il était à sa recherche depuis deux ans.

« Il s’est mis à me raconter qu’un de mes oncles était mort et que j’héritais de 5 millions de dollars américains, se souvient Lina. Pour moi, c’était plausible parce que dans la famille de mon père, il y avait des gens qui, côté argent, étaient en moyen. »

Depuis le décès de son père, il y a 20 ans, Lina n’avait plus de contact avec cette branche de sa famille. C’est donc le directeur de la Banque commerciale du Togo qui lui a appris que son oncle était devenu entrepreneur dans la capitale de ce pays africain, Lomé. Il y a fait fortune en construisant un terrain de golf. Et cet oncle a fait d’elle son héritière.

« Je leur ai demandé une preuve comme quoi j’étais bien l’héritière, alors ils m’ont envoyé une procuration. »

En plus de la procuration, Lina reçoit l’acte de décès de son oncle et une lettre de la Banque commerciale du Togo. On lui demande de se rendre à Lomé pour toucher son héritage ou de se faire représenter par un avocat.

« Ils m’ont dit qu’il fallait que je prenne un avocat de leur banque pour me représenter là-bas, c’est ce que j’ai fait. »

Lina choisit Me Jean-Luc Dupon. Aussitôt, ce dernier communique avec elle par courriel et par téléphone. Il lui dit que ses services vont lui coûter 2200 $US, une somme que Lina n’a pas.

Sa banque la rassure

« Je suis allée voir ma gérante à la banque et je lui ai demandé : ’’Qu’est-ce que je fais avec ça ? Est-ce qu’on est capable de savoir si c’est plausible, si c’est vrai ?’’ »

La directrice des services financiers de sa succursale de la Banque Nationale du Canada lui répond qu’elle a fait certaines recherches et que tout est plausible. Le 4 août, Lina ouvre donc une marge de crédit de 5000 $ à sa banque. La directrice des services financiers communique alors, par courriel, avec Me Dupon pour lui demander comment il faut lui faire parvenir ses honoraires.

Ce dernier lui répond que son cabinet a opté depuis un certain temps pour le transfert par voie express, et que ce transfert s’effectue le plus souvent par l’agence Western Union.

Toujours le 4 août, en début de soirée, Lina se rend dans un comptoir de Western Union. Elle fait parvenir 3200 $ en argent comptant au cabinet de Me Dupon à Lomé. Le lendemain, ce dernier réclame 2400 $ de plus, pour des frais de manutention et des assurances. Lina envoie l’argent, mais elle demande encore une fois conseil à la directrice des services financiers de sa banque.

« Chaque fois qu’ils me demandaient de l’argent, elle s’informait. Ça faisait partie de la démarche à suivre pour être enfin capable de récupérer mon héritage. »

Quatre jours plus tard, Me Dupon fait une nouvelle demande : 2000 $ pour un transfert de compte. Lina et la directrice des services financiers s’inquiètent.

Toujours par courriel, cette dernière écrit à l’avocat qu’elle et sa cliente aimeraient avoir une confirmation que c’est vraiment la dernière fois qu’elles sont obligées d’envoyer des fonds pour libérer l’argent de l’héritage.

Me Dupon lui répond qu’au Togo, tout le monde se mêle du dossier. Le gouvernement réclame des impôts impayés, même le président de l’Assemblée nationale réclame des taxes supplémentaires.

L’affaire est devenue très complexe. L’avocat se voit dans l’obligation de remettre le dossier dans les mains du capitaine Kondo Belei, directeur de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest. C’est maintenant à cette banque que se trouve l’héritage. Le capitaine Belei fait parvenir à Lina et à la directrice des services financiers de sa banque plusieurs lettres officielles.

« Les papiers semblaient tellement crédibles, avec même les sceaux du gouvernement. Il y avait même [un document] de la Commission nationale des luttes contre la corruption. Toutes les pièces avaient l’air tellement authentiques que je me suis dit que c’était vrai. »

L’agence soupçonne une fraude

Le capitaine Belei règle directement avec Lina et la directrice des services financiers de sa banque les détails du transfert de l’héritage. Les contacts téléphoniques se prolongent d’ailleurs pendant des semaines. La facture est en même témoin lors de son passage chez Lina.

Chaque fois qu’il téléphone, le capitaine Belei ajoute de nouvelles conditions pour que Lina puisse toucher son héritage. Les demandes d’argent sont de plus en plus pressantes et élevées. Le 10 août, Lina envoie 6500 $ au Togo. Le lendemain, elle fait deux versements, un de 5800 $ et un autre de 6000 $. Cet argent, Lina l’emprunte, au fur et à mesure, à sa banque.

« Chaque fois, j’allais voir [la directrice des services financiers] et elle disait : ’’Il n’y a pas de problèmes. On grossit la marge de crédit et vous allez voir, vous allez être capable de nous rembourser quand l’héritage va arriver’’. »

En sept jours Lina envoie 30 000 $ au Togo. Le 16 août, elle se présente une fois de plus au comptoir de Western Union. Elle veut transférer 6500 $ à Lomé, mais cette fois-ci, la transaction est bloquée.

La préposée explique à Lina que la compagnie, soupçonnant une fraude, refuse son transfert de fonds. Lina en fait part à la directrice des services financiers de sa banque. Cette dernière s’inquiète, mais plutôt que d’interrompre les paiements, elle décide de s’informer auprès du capitaine Belei lui-même ! Celui-ci, bien entendu, fait tout pour la rassurer.

« Si l’agence parle de fraude, c’est bien normal, mais dans votre cas, je ne trouve pas ce qu’il y a de frauduleux, car tous les dossiers [...] sont légals (sic), écrit-il dans un courriel. Je vous donne ma parole en tant que militaire et vous promet en toute sincérité le transfert de votre héritage une fois la caution acquise. »

La fraude était évidente, pourtant...

La directrice des services financiers est rassurée par les propos du capitaine Belei. Elle trouve même une solution pour faire acheminer les deux dernières demandes de fonds, qui totalisent 10 000 $. L’argent est envoyé par télex.

Après avoir envoyé 40 000 $ en trois semaines au Togo, Lina n’a toujours pas son héritage et les demandes de fonds continuent. C’est à ce moment-là que Lina décide de stopper tous les envois d’argent. Elle a perdu ses dernières illusions. Elle comprend qu’elle n’aura pas d’héritage et qu’elle a donné 40 000 $ à des fraudeurs. Une somme qu’elle doit maintenant rembourser à sa banque.

« Si l’héritage existait vraiment, je l’aurais déjà dans ma possession. »

La facture a joint la directrice des services financiers au téléphone pour avoir des explications sur cette fraude. Elle continue de justifier sa démarche.

« Nous avions des numéros de téléphone avec des noms de personnes, même que j’ai appelé à la banque commerciale et tout nous semblait crédible, se défend-elle. Mais bien sûr que les numéros de téléphone, nous ne pouvions pas les vérifier ».

La facture a décidé de faire ses propres recherches. Un coup de fil au standardiste international a suffi. Aucun avocat ne porte le nom de Jean-Luc Dupon à Lomé, et la Banque commerciale du Togo n’existe tout simplement pas.

Pour ce qui est de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest, elle n’est pas située à l’adresse indiquée sur les documents envoyés par le capitaine Belei. Ce dernier n’y travaille pas, et son nom ne figure pas dans l’annuaire téléphonique du Togo.

La banque fautive ?

La Banque Nationale du Canada refuse de commenter le rôle joué par la directrice des services financiers de la succursale de Lina. Sa porte-parole, Josée Lagacé, a toutefois expliqué comment l’entreprise procède habituellement en cas de fraudes.

« S’il y a des informations qui sont clairement identifiées comme étant frauduleuses, par exemple si l’institution financière n’existe pas, alors la transaction est arrêtée », affirme-t-elle, en ajoutant qu’en cas d’erreur, la Banque Nationale admettrait ses torts.

Pour Marc Lacoursière, professeur à la faculté de droit de l’Université Laval et spécialiste du droit bancaire, les banques ont des obligations vis-à-vis de leurs clients. « La banque est un commerçant dans le domaine du crédit, elle doit normalement connaître, être au fait des développements récents en matière de fraude. »

« Lorsque la banque soupçonne qu’il y a des raisons de croire qu’il y a une fraude derrière certaines activités que le client peut faire, que le client soit impliqué ou non, elle ne devrait pas embarquer dans cette fraude, ajoute-t-il. Et si elle le faisait, ce serait évidemment une faute. »

Lina est indignée d’avoir été aussi mal conseillée par la directrice des services financiers de sa banque. D’autant plus que c’est elle qui subit aujourd’hui toutes les conséquences financières de cette fraude.

« Je me ramasse avec une dette de 40 000 $, en plus des intérêts ! Présentement, j’en veux autant aux fraudeurs togolais qu’à la banque. »

En conclusion

Ce genre de fraude réussit malheureusement plus souvent qu’on ne le pense.

La fraude nigériane, par exemple, ces courriels qui demandaient de déposer plusieurs millions de dollars à la banque et qui promettaient 25 000 $ en retour pour le service, a été très profitable à ces auteurs.

Selon la Gendarmerie royale du Canada, de 10 000 à 15 000 de ces lettres et courriels sont parvenus au Canada au cours des 10 dernières années. Des Canadiens ont perdu environ 30 millions de dollars dans ces combines.

Deuxième partie

Les fraudeurs ne lâchent pas prise, ils veulent presser le citron jusqu’au bout. Peut-on les retrouver ? Lina ne reverra-t-elle jamais la couleur de son argent ? Et ce n’est pas tout : en plus de lui extorquer 40 000 $, les fraudeurs ont réussi à s’emparer de son identité. Encore une fois, aussi incroyable que cela puisse paraître, c’est avec l’aide de son institution financière que Lina a fait parvenir aux fraudeurs ses renseignements personnels.

Octobre 2005. Plus de deux mois après avoir reçu le premier appel téléphonique des fraudeurs togolais pour la première fois, Lina est toujours en contact avec eux.

« Ils me harcèlent encore, avoue-t-elle. Hier, [le capitaine Kondo Belei], m’a téléphoné trois fois. Ce matin, il a téléphoné deux fois de suite, puis il a retéléphoné vers midi. Je commence à être un peu épuisée. »

Les fraudeurs n’ont par qu’extorqué de l’argent à Lina, ils lui ont aussi volé son identité. Tout ça à cause d’un formulaire qu’elle a rempli conjointement avec la directrice des services financiers de sa succursale de la Banque Nationale du Canada.

« Ils ont tout par rapport à mon compte de banque : mon numéro de compte, le transit, le numéro de la banque. Ils ont vraiment tout, indique-t-elle. C’est un petit peu inquiétant. Si ces gens-là ont été capables de me voler 40 000 $, jusqu’où est-ce que ça peut aller ? »

Ce qui est inquiétant également, c’est qu’on ne sait pas où ils sont, comme le reconnaît le gendarme Sylvain L’Heureux, agent sociocommunautaire à l’Équipe intégrée sur la sécurité nationale de la Gendarmerie royale du Canada à Montréal.

« Ils peuvent être n’importe où, explique-t-il. Ils peuvent être à Montréal dans un hôtel, ils peuvent être à Toronto, ils peuvent être à New York, ils peuvent être à Los Angeles. »

Où sont les fraudeurs ?

La facture a voulu savoir d’où venaient les courriels du capitaine Belei. Pour ce faire, elle a demandé à Jacques Viau, directeur à l’Institut de la sécurité de l’information du Québec, de l’aider.

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Cet ancien policier spécialisé dans les crimes technologiques a inséré un pixel, invisible à l’œil nu, dans un courriel envoyé au fraudeur. Cela a permis de refaire le parcours de ce message. Surprise : le capitaine Belei est bel et bien à Lomé, au Togo !

« C’est là qu’il a ouvert le courriel qu’il a reçu, affirme Jacques Viau. Si on regarde le tracé, on part de Lomé, au Togo, on transite par l’Europe de l’Est, ensuite par Paris, ça revient en Europe de l’Est, [ça passe par] Chicago, et ensuite [ça arrive à] Montréal. »

La facture était aussi curieuse de voir ce qui se trouvait sur les lieux des adresses données par les fraudeurs. Une collaboratrice togolaise, qui a réalisé un tournage, a été mise à contribution.

Jean, l’oncle de Lina qui lui aurait légué 5 millions de dollars, aurait habité rue Malfakassa. Or, sur les images tournées à Lomé, on cherche en vain une demeure de multimillionnaire dans cette rue.

La Banque commerciale du Togo, on le sait depuis les recherches effectuées auprès du standardiste international par La facture, n’existe pas. C’est plutôt la Banque togolaise de développement qui a pignon sur rue à l’adresse donnée par les fraudeurs. Enfin, l’adresse du cabinet de Me Jean-Luc Dupon correspond... à un marchand de crème glacée. Tout est faux !

Les fraudeurs n’en continuent pas moins de téléphoner à Lina et de lui promettre le versement de son héritage... moyennant encore et toujours des envois d’argent pour finaliser l’affaire.

Peu d’espoir de récupérer l’argent

En désespoir de cause, Lina a fait une plainte à la Sûreté du Québec (SQ). Le corps de police a-t-il bon espoir de retrouver les fraudeurs ?

« On va tenter très fort de le faire, soutient le capitaine Michel Forget, du Service des enquêtes sur les crimes économiques. Par contre, il ne faut pas que les gens croient que la SQ ou un quelconque corps de police va récupérer l’argent. C’est très difficile dans ces cas-là. L’argent a bien souvent navigué dans d’autres pays, et ce sont des opérations qui sont quasi irréalisables. »

À l’heure actuelle, sans aucun espoir de retrouver son argent, Lina a commencé à payer les intérêts sur la somme empruntée à sa banque.

« Dans un mois, je vais peut-être avoir 600 $ ou 700 $ d’intérêts à payer. C’est quelque chose que je ne serai même pas capable de continuer à payer, avoue-t-elle. En quelque part, je me dis que c’est vraiment exagéré. »

« Ces temps-ci, les nuits sont très longues. Il n’y a pas vraiment un soir où je ne pleure pas, ajoute-t-elle avec tristesse. Va-t-il y avoir une fin à ça ? Vais-je me ramasser toute seule avec les 40 000 $, plus les intérêts ? »

En conclusion

Jusqu’à maintenant, Lina a fait 5 versements de 265 $ à sa banque.

Au lendemain de la visite de La facture dans les bureaux de la Banque Nationale du Canada, l’ombudsman de l’entreprise a contacté Lina. Cette dernière a eu deux conversations téléphoniques avec lui. Depuis, aucune nouvelle.

La facture a de nouveau communiqué avec la Banque Nationale. On lui a répondu que, pour le moment, il n’y avait pas de nouveau dans le dossier de Lina.

Journaliste : Claire Frémont - Radio Canada
Réalisateur : Louis Faure - Radio canada

 

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