Indépendance et Françafrique

Tout soutien à la dictature togolaise est « politiquement incorrect et humainement condamnable »

par Eyidi Clara & Agou Wood , le 22 avril 2004, publié sur ufctogo.com

Article envoyé par l’auteur à la rédaction de ufctogo.com le lundi 28 juin 2004

 

- Dès le lendemain de la « démission forcée » de Jean-Bertrand Aristide, Jacques Chirac a reçu à l’Elysée, son homologue togolais en visite privée en France. Hasard du calendrier ou volonté de la Présidence française de rassurer ses amis, la quasi-coïncidence de ces évènements est troublante. D’un côté, notamment par la voix du Ministre des Affaires étrangères de l’époque, la France s’est montrée active dans la dénonciation et la chute d’Aristide. Elle est montée au créneau en affirmant que Aristide n’était plus qualifié pour diriger son pays. De l’autre, Jacques Chirac soutient sans état d’âme Eyadéma, un tyran de la pire espèce.

- Comment peut-on à la fois défendre la liberté, la démocratie et cajoler un régime sinistre et barbare ? Pour les autorités françaises, la démocratie aurait-elle plusieurs visages ou s’interprèterait-elle en fonction des pays ? Défendre la liberté et la dignité des peuples, partout où elles sont bafouées, fait honneur à la France et au Peuple Français. Soutenir une dictature quelle que soit la raison de ce soutien, n’honore ni les autorités françaises, ni la France. En outre, ce type de soutien peut être assimiler à une caution apportée aux auteurs de drames comme ceux du Rwanda dans lesquels le rôle des autorités françaises semble ambigu.

- Qui est le tyran qui sévit au Togo et qui est soutenu depuis 40 ans par la France ? En 1963, Eyadéma a participé au coup d’état militaire, le premier du genre sur le continent africain, ayant abouti à l’assassinat du Président Sylvanus Olympio. Pendant plusieurs années, il s’est vanté d’avoir personnellement exécuté le Président élu avant de se rétracter récemment. En 1967, Eyadéma a pris le pouvoir suite à un autre coup d’état ; il s’y est maintenu dès lors à coups de manœuvres et d’exactions. Pour décrire le système mis en place par Eyadéma, nous allons nous appuyer sur des rapports officiels publiés récemment. Nous montrerons ainsi que les termes utilisés pour désigner Eyadéma (dictateur, tyran sanguinaire, etc.) sont à la hauteur de ses faits et gestes.

Eyadéma et Reporters sans frontière (RSF)

- Depuis plusieurs années, Eyadéma fait partie des« prédateurs de la liberté » de RSF aux côtés de Ben Ali, Mugabe, Than Shwe, etc.. Ni les chefs d’état du Ghana et du Bénin (deux pays voisins du Togo) ni celui du Nigeria ne sont membres de ce sinistre club. En préambule de son rapport de l’année 2003, RSF a écrit : « Cette année encore, le Togo est l’un des pays les plus répressifs du continent en matière de liberté de presse. Les saisies de journaux sont devenues monnaie courante et plusieurs journalistes ont visité les cellules de la prison de Lomé. ».

- En effet, Eyadéma et ses hommes de main ne lésinent pas sur les moyens pour museler journaux et journalistes de la presse indépendante : modifications dans un sens très répressif de la loi sur la presse, obtenue grâce à un « Parlement » parfaitement monocolore et à la botte du dictateur ; saisies de journaux pour provoquer leur asphyxie financière ; incarcérations et lourdes condamnations de journalistes ; intimidations, menaces et agressions de journalistes par les hommes de main du pouvoir. Sauf à supposer que la liberté de la presse est dangereuse pour la démocratie, ce témoignage de RSF montre que Eyadéma est un farouche opposant à la liberté d’expression. Sur ce plan, Eyadéma est au moins aussi condamnable que Jean-Bertrand Aristide pourtant « débarqué » sans ménagement.

Eyadéma et Amnesty International

- Le régime Eyadéma entretient des rapports houleux avec Amnesty International depuis de nombreuses années. En effet, Amnesty International dénonce avec fermeté et constance toutes les violations des droits humains perpétrées par le régime d’Eyadéma. Amnesty n’hésite pas à interpeller la Communauté internationale pour qu’elle fasse pression sur les autorités togolaises en vue de l’instauration des libertés élémentaires des citoyens. Dans un document intitulé « Manifeste pour le Respect des droits humains au Togo » publié en septembre 2001 (AFR 57/015/2001), Amnesty International a écrit : « Alors que l’Etat togolais est tenu, en vertu des normes internationales et de sa Constitution, de garantir la sécurité, l’intégrité physique et le droit à la vie de toute personne vivant sur son territoire, des centaines de civils ainsi que des militaires ont été victimes d’exécutions extrajudiciaires au Togo au cours des dix dernières années. Les auteurs de ces crimes jouissent en outre d’une totale impunité. A la connaissance d’Amnesty International, le gouvernement togolais n’a ouvert aucune enquête indépendante, impartiale et efficace en vue de faire la lumière sur ces homicides, en particulier sur les massacres perpétrés en 1991, 1993, 1994 et 1998, dans le cadre desquels de nombreuses personnes avaient été tuées, notamment des défenseurs des droits humains et des membres de parti d’opposition ».

- En août 2003, plusieurs organisations de défense des droits humains ont co-signé un texte intitulé : « Il ne faut pas se taire en dépit des attaques et des intimidations (AFR 57/008/2003) » [1]. Ce texte porte essentiellement sur la dénonciation de la répression au Togo, notamment pour des motifs politiques. Un extrait de ce mémo jette un éclairage instructif sur les pratiques du régime d’Eyadéma : « Considérant la gravité de la situation de répression politique prévalant au Togo et le silence complice et coupable des partenaires du gouvernement togolais, nous estimons qu’il est impossible de garder le silence : à l’instar des Togolais qui ont décidé de parler, nous entendons dénoncer avec la plus grande force cette répression politique qui consacre le régime de l’arbitraire ». A nos yeux, le régime togolais n’a rien à envier à celui qui prévalait à Haïti (ou au Zaïre avec Mobutu ou encore au Rwanda avant 1994) jusqu’au début de cette année. Les méthodes appliquées ici et là sont similaires.

- Faudra-t-il attendre une autre « catastrophe humanitaire » pour réagir ? La réponse est évidemment non. En outre, dans leurs conclusions, les organisations signataires du mémo ont lancé un appel à la Communauté internationale et aux pays ayant des « liens étroits avec le Togo », notamment la France, pour qu’ils puissent faire pression sur Eyadéma et lui demander de renoncer à l’usage de la répression et de la violence.

- Les précédentes organisations, difficiles à considérer comme des nids de gauchistes ou d’idéalistes, condamnent avec fermeté les violences et violations perpétrées par Eyadéma et ses hommes de main. Que faudra-il de plus pour que le gouvernement français mette à l’index Eyadéma et s’écarte définitivement de ce régime caractérisé par l’arbitraire, la violence et les assassinats politiques ? La position des autorités françaises est d’autant plus incohérente, notamment avec leurs discours concernant l’Irak et Haïti, que l’Union Européenne et les Etats-Unis portent un jugement sévère sur la politique menée par Eyadéma.

Eyadéma et l’Union Européenne (UE)

- Sous la pression de certains pays membres (Allemagne, Angleterre, ...), depuis 1993, l’Union Européenne a suspendu ses aides au Togo en raison « du déficit de démocratie ». Des violations continuelles des droits humains ont donc été un frein à la poursuite d’une relation bilatérale. L’UE a opté pour cette solution radicale plutôt que d’apporter sa caution à un homme qui, depuis près 40 ans, bafoue sans vergogne les droits les plus élémentaires de ses concitoyens. Cette solution claire et empreinte de bon sens ne convient pas aux responsables de la politique africaine de la France. Ceux-ci n’ont pas compris que seul l’isolement de ce régime barbare peut contraindre son unique responsable à devenir plus humain. A ce niveau, il est bon de rappeler ce dicton imputé à un philosophe chinois : « un gouvernement tyrannique est bien pire qu’un tigre mangeur d’hommes ». Il s’applique bien au cas du Togo : les Togolais redoutent plus le tyran que la misère.

- Par ailleurs, le gouvernement togolais n’avait pas donné l’autorisation à l’UE de mener une mission exploratoire destinée à préparer l’envoi des observateurs dont le but consiste à « superviser » le bon déroulement des élections de juin 2003. De fait, l’UE n’a envoyé aucun observateur [2]. Les relations entre le Togo et l’UE sont pour le moins délicates. Nous soutenons la fermeté de l’UE envers la dictature togolaise et saluons la récente reprise de contact entre les deux partenaires. La question fondamentale demeure cependant : sur quoi peut-on négocier avec Eyadéma et quelle garantie peut-il apporter aujourd’hui sur le respect de sa parole alors qu’il a passé sa vie a renié ses engagements ? Pour mémoire, signalons qu’il a poussé le non respect de sa parole jusqu’à la remise en cause de la Loi Fondamentale. En effet, il l’a faite modifier dans le seul but de se maintenir au pouvoir.

Eyadéma et la diplomatie US

- On peut dire que les organisations de défense des droits de l’homme manquent de sens politique et ne sont pas des adeptes de la « real politic ». On peut également dire que l’UE est une « nébuleuse » qui n’a pas une histoire ancienne (en tant qu’entité) avec l’Afrique ou qu’elle est composée de pays trop portés sur l’humanisme. Peut-on supposer que les Etats-Unis d’Amérique ne sont pas des adeptes de la « real politic » ? De fait, les observations effectuées par la diplomatie américaine revêtent une certaine importance ici. Dans son dernier rapport publié en février 2004, le Département d’Etat, plus précisément le « Bureau of Democracy, Human Rights and Labor » a écrit [3] :

« Togo is a republic dominated by President Eyadema who came to power in 1967 following a military coup. Eyadema and his Rally of the Togolese People (RPT), strongly backed by the armed forces, continued to dominate political power and maintained firm control over all levels of the country’s highly centralised government....

Approximately 90 percent of the army’s officers and 70 percent of its soldiers are from the Presidents Kabye ethnic minority. President Eyadema effectively controlled all security forces. Members of the security forces committed serious human rights abuses....

The government’s human rights record remained poor and it continued to commit numerous abuses. Citizens’ right to change their government was restricted. Security forces committed unlawful killings and beat civilian. Impunity was a serious problem. The Government jailed and at times tortured political opponents and critics of the Government. Prison conditions remained very harsh. Arbitrary arrest and detention were problems. Several political arrests occurred, and prolonged pre trial detention was common. The judiciary did not ensure fair and expeditious trials. Security forces often infringed on citizens’ privacy rights. The Government and the security forces restricted freedom of speech and of the press and harassed journalists and political opponents. The Government restricted freedom of assembly, association, and movement, ....

Violence and societal discrimination against ethnic minorities remained a problem. The Government limited workers’ right to collective bargaining...”


- Le rapport établi par les services de Colin Powell est fort édifiant. Le régime d’Eyadéma y est décrit comme une dictature fondée sur des forces de sécurité qui n’hésitent pas à pratiquer des exactions et des liquidations extra - judiciaires en toute impunité. Les libertés y sont confisquées ; les droits élémentaires des citoyens y sont allègrement bafoués. Eyadéma est montré comme le pilier, l’ordonnateur et le principal responsable des exactions commises et de la situation actuelle du Togo. En particulier, il contrôle directement toutes les forces de sécurité, les principaux fauteurs de troubles et tortionnaires de leurs concitoyens. En outre, ce rapport met le doigt sur le caractère éminemment ethnique du régime : ainsi, alors que toutes les statistiques montrent que l’ethnie d’origine du Président Eyadéma représente au mieux 15% de la population, neuf officiers sur dix et sept soldats sur dix seraient issus de cette ethnie tout compte fait minoritaire. En d’autres termes, le régime mis en place par Eyadéma depuis près de quarante ans n’est pas différent de celui qui prévalait au Rwanda et qui a programmé le génocide de 1994. L’homme soutenu par Jacques Chirac n’est différent ni de Juvénal Habyarimana ni de Mobutu. Quel motif peut-on avancer pour justifier un soutien à un tel régime ? Faudrait-il attendre un autre génocide pour réagir ?
Eyadéma : un homme à mettre hors jeu

- Comme on vient de le voir, hormis le soutien des responsables politiques français, la condamnation du régime totalitaire d’Eyadema est unanime : la diplomatie américaine le fustige sans aucune retenue de même que Reporters sans frontière ou Amnesty International ; l’Union européenne le condamne et le sanctionne depuis plus de dix ans et soumet la reprise de leurs relations à conditions Les forfaits d’Eyadéma sont au moins aussi graves que ceux commis par Jean-Bertrand Aristide. Que le critère soit politique, économique, social ou culturel, le régime d’Eyadéma apparaît comme un désastre pour son peuple. De fait, Eyadéma est plus que disqualifié pour continuer de diriger le Togo.

- Aux yeux des responsables français, la « ligne de vérité... », évoquée par l’ancien Ministre des Affaires étrangères pour expliquer le rôle joué par la France dans le renversement de Jean-Bertrand Aristide, n’est pas valable pour le Togo. Or ce dernier vit une situation au moins aussi dramatique que celle d’Haïti. Comment les autorités françaises pourraient-elles justifier leur soutien inconditionnel à la dictature togolaise ? L’argument relatif à la stabilité du pays, parfois évoqué, ne tient pas la route. Stabilité ne signifie pas mettre les habitants sous le joug d’une dictature. Sinon, la France ne serait pas un pays stable !

- En confondant délibérément dictature et stabilité, la France cause un énorme tort au peuple togolais tout en fragilisant sa propre position au Togo voire sur le continent : le drame Rwandais est encore frais dans les mémoires ; la crise ivoirienne persiste et porte les germes d’une catastrophe humanitaire. On devrait en tirer des enseignements. Le jour où le vent de la démocratie soufflera sur le Togo et balayera la dictature actuelle, les années de frustration, d’humiliation et d’exactions subies par le Peuple, pourraient se transformer en une vague de violence inouïe. La réaction légitime du peuple face au régime dictatorial, ethnique et tribal d’Eyadéma pourrait conduire à une tragédie comparable à celle du Rwanda ou de la RDC. Personne n’y gagnera et personne ne le souhaite. C’est la raison pour laquelle tout soutien à ce régime doit être sévèrement proscrit.

- Les fondements de la République et le respect des droits de l’Homme cher à la France devraient inciter les autorités françaises à adopter une position ferme et non ambiguë face aux violations des droits humains où qu’elles se produisent. Les leçons du Rwanda et l’aveuglement coupable des responsables politiques d’alors devraient également conduire les autorités françaises à jouer la carte de la majorité de la population togolaise à l’encontre de celle du dictateur et de ses hommes de main. L’idéal de liberté et de justice, socle de la République, auquel nous adhérons, devrait entraîner la suspension et l’arrêt de tout soutien à Eyadéma.

- Le devoir d’ingérence, se traduisant par l’arrêt de toutes formes d’aides -civiles militaires ou financières- ou de subventions au régime togolais et sa condamnation sans appel, devrait être le leitmotiv de tous ceux qui veulent la disparition du régime sanguinaire qui sévit au Togo depuis près de quarante longues années. Sinon, la Communauté internationale va, une fois de plus, se retrouver face à un drame humain similaire à celle du Rwanda ou à un chaos comparable à celui de Haïti, de la RDC ou de la Côte d’Ivoire.

- Monsieur le Président de la République française, avec le respect dû à votre fonction, nous vous demandons d’arrêter de soutenir les tortionnaires et les sanguinaires de l’acabit d’Eyadéma. Cela vous honorera et grandira votre pays. C’est aussi le plus sûr moyen pour la France de conserver ses amitiés et de consolider sa place dans les pays Africains, libres, indépendants et démocratiques. Nous croyons fermement aux relations bilatérales fondées sur le respect mutuel, l’« equal partnership », seules bénéfiques à long terme pour les uns et les autres.

Paris, le 22 Avril 2004
Eyidi Clara & Agou Wood
Courriel : Agou_eyidi hotmail.com


Lire aussi : Le mois d’avril et les symboles

 

© Copyright Eyidi Clara & Agou Wood

Notes

[1] Il s’agit des organisations et associations suivantes : Action des Chrétiens pour l’Abolition de la Torture (ACAT) France ; Agir Ensemble pour les Droits de l’Homme (AEDH) ; Amnesty International ; Fédération Internationale des ACAT (FI-ACAT) ; Fédération Internationale des Droits de l’Homme (FIDH) ; Franciscans International ; Ligue des Droits de l’Homme (LDH) ; Organisation Mondiale Contre la Torture (OMCT) ; Reporters Sans Frontière ; Secours Catholique-Caritas France ; Survie.

[2] Un document d’Amesty International (« Un scrutin marqué par une escalade de la violence », AFR/57/005/2003) décrit fort judicieusement le climat dans lequel se sont déroulées les élections du 1er juin 2003.

[3] Le document est disponible sur le site dont l’adresse est : http://www.state.gov/g/drl/rls/hrrp.... C’est un site du Département d’Etat dirigé par Colin Powell. Les évènements condamnables survenus en Irak n’enlèvent rien à la pertinence de l’analyse de l’administration américaine.

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