Débats

Togo : qui manipule qui ?

par Libération (France) , le 4 août 2006, publié sur ufctogo.com

Les raisons invoquées par Chirac pour condamner le rapport d’Amnesty sont infondées.

 

Lors de sa visite officielle au Togo le 23 juillet, c’est Amnesty International que le président Chirac a choisi d’accuser. Selon lui, le Togo a « eu raison de porter plainte » contre Amnesty.

Le rapport « Togo : Etat de terreur » publié le 5 mai constituerait « dans une certaine mesure, une opération de manipulation, car il n’y a aucun témoignage et on peut se demander d’où proviennent les informations et qui en est à l’origine ». Et le Président de souligner que les faits rapportés tant par les ambassades et les associations que par les observateurs internationaux n’avaient pas permis d’étayer nos accusations.

Notre rapport rendait compte d’une mission menée pendant trois semaines en novembre et décembre 1998 au Togo, mais aussi au Ghana et au Bénin, par deux chercheurs d’Amnesty et un avocat sénégalais. Le passage contesté relatait qu’« en juin 1998, pendant la campagne pour les élections présidentielles, et après la proclamation des résultats, des centaines de personnes ont été exécutées de manière extrajudiciaire. Des corps ont été retrouvés sur les plages au Togo et au Bénin, des cadavres ont été vus en haute mer durant au moins quatre jours au large du Bénin ».

Dans une conférence de presse tenue à Paris le 30 juin, le gouvernement togolais et son collectif d’avocats conduits par Me Vergès annonçaient que la justice togolaise poursuivrait le secrétaire général d’Amnesty, notamment pour diffusion de fausses nouvelles. Pas de témoins ? C’est mettre en cause l’honnêteté des trois membres de la mission d’Amnesty qui rapportent les propos d’agriculteurs togolais, de pêcheurs togolais et béninois. C’est passer sous silence le fait que l’hebdomadaire togolais le Reporter du 28 août 1998 titrait « La mer rejette encore des cadavres ». C’est également récuser l’enquête de Patrick de Saint-Exupéry qui, dans le Figaro du 1er juillet, cite plusieurs témoignages de pêcheurs de différents villages béninois. C’est refuser d’admettre le résultat de l’enquête menée par quatre membres de la Ligue des droits de l’homme béninoise, en juin et juillet 1999.
Dans son rapport du 19 juillet, on relève : « Dans tous les villages visités, toutes les personnes interrogées sont unanimes : il y a eu beaucoup de cadavres d’hommes presque nus, en slip. Nous avons pu pêcher et enterrer certains, nous avons abandonné d’autres... » Les villageois confirment que « l’apparition des cadavres est toujours consécutive à un phénomène constant : à la tombée de la nuit ou au cours de la nuit [...] il y a des avions en provenance de l’Ouest qui volent jusqu’à la hauteur de Grand-Popo puis rebroussent chemin. Quelques jours (trois ou quatre) après ces vols bizarres, on commence à découvrir des cadavres refoulés par le vent ». Le rapport fourmille d’autres témoignages.

Par ailleurs, le rapporteur spécial de l’ONU sur les exécutions extrajudiciaires affirmait, une fois de plus, en 1998, « être préoccupé par les allégations d’exécutions extrajudiciaires qui continuent d’être reprochées aux militaires et par l’impunité dont ils bénéficient ». Le silence diplomatique ? Nous ne pouvons évidemment dévoiler les auteurs de propos reçus sous le sceau de la confidence. Bornons-nous à citer les propos d’un diplomate en poste à Lomé recueillis par Patrick de Saint-Exupéry : « L’essentiel du rapport est vrai [...] Mais le pouvoir pratique la fuite en avant. Au lieu d’enquêter, il se livre à la surenchère et déploie une activité frénétique de propagande. » Le silence des associations ?

La Ligue des droits de l’homme béninoise, indépendante et adhérente de la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH), ne serait pas une association ? Bref, la quasi-totalité des faits allégués par le chef de l’Etat pour parler de manipulation sont pour le moins inexacts.

Qui donc manipule qui ?
Comment comprendre que le président français, en approuvant la saisine de la justice togolaise, paraisse accréditer un simulacre de justice ?
Car qui peut croire à l’indépendance et à l’impartialité des juges togolais ?
En 1994, le Comité des droits de l’homme de l’ONU était d’avis qu’« il faut prendre les mesures nécessaires pour garantir l’indépendance et le bon fonctionnement du système judiciaire ». En janvier, dans un rapport rédigé par un magistrat français et un avocat camerounais, la FIDH écrit « la corruption et une forme de clientélisme politique gangrènent le système judiciaire [...] Les magistrats sont recrutés puis nommés beaucoup plus en raison de leur couleur politique ou de leur appartenance à la région nord du pays - celle du Président - qu’en raison de leurs compétences ».

Peut-être M. Chirac pourrait-il, au nom de leur vielle amitié, suggérer au général Eyadéma de saisir une justice indépendante s’il veut un débat judiciaire et non une mascarade. Et puisqu’il se dit que le Togo accepte une commission d’enquête, il serait souhaitable que celle-ci soit menée avant d’en tirer les conclusions.

Amnesty appelait de ses vœux une enquête internationale dans les recommandations de son rapport. Une telle enquête, si elle est conduite par des experts compétents et indépendants, dans des conditions garantissant la sécurité des témoins, pourrait mettre un terme à trente ans d’impunité des violations des droits humains au Togo.

Denis Robillard, président de la section française d’Amnesty International.

 

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