Dictature

Togo : quand Eyadema prend son pays en otage

par L'Observateur Paalga (Burkina) , le 10 juin 2003, publié sur ufctogo.com

Depuis le 2 juin, le Togo a un « nouveau » président en la personne de son éternel Gnassingbé Eyadéma, élu à 57% à la majorité simple. Le RPT, son parti, en le reconduisant, l’avait « remercié pour son énième sacrifice » à l’endroit du peuple togolais.

 

Trente-six ans de pouvoir devraient avoir usé le président togolais. Pourtant, en faisant sauter le verrou constitutionnel pour s’ouvrir le chemin du pouvoir à vie, il a prouvé une fois encore que le règne sans partage a de beaux jours devant lui. Voyage au coeur d’un pays pris en otage par son prétendu libérateur des années 1960.

"Durant la campagne électorale de 1998, le journal Le Monde dans un entre- filet, n’avait pas pu résister à cette critique envers le fils de Pya, alors que le général Eyadéma entreprenait un voyage en Israël : il passe des heures d’exercices devant les caméras (...) « Comme s’il en avait encore besoin après 31 ans de dictature ». Pour ce qu’il a été jusque-là, et avec un système de gouvernement rare au monde, le président Eyadéma n’a plus besoin de s’entraîner à l’art de prendre la parole à la télévision ou en public. Toutefois, pour le « Grand Timonier », aucun prétexte n’est de trop pour la confiscation du pouvoir. Cet amateur de viande de brousse n’a jamais tenu promesse quand il s’agit de céder son fauteuil et ne veut aucune forme d’opposition. Les adversaires politiques envoyés en prison, humiliés ou ayant échappé aux attentats sont légion.Les Togolais et surtout l’Union des forces du changement (UFC) ont encore en mémoire la tentative d’assassinat de Gilchrist Olympio. Pris pour cible par Ernest Gnassingbé, fils aîné du président en 1998, en pleine élection présidentielle à Sourou, l’homme est devenu aujourd’hui le premier martyr vivant du régime en place.

Cette fois-ci, il a été écarté de la course au pouvoir, avec la complicité de l’actuel président de l’Assemblée nationale, Natchaba, et du Français Débâche, conseiller juridique du fils de Pya. Comme si cela ne suffisait pas, il fallait interpeller Jean-Pierre Fabre, secrétaire général de l’UFC, dans une affaire d’incendie de station d’essence.Massacres, intimidations et faux témoignagesPendant 36 ans, le général Eyadéma a travaillé à l’anéantissement - physique et moral - de son opposition, à commencer par Sylvanus Olympio, père de Gilschrist. A l’ouverture démocratique des années 1990, ce sont les proches collaborateurs jugés « dangereux » qui ont souffert le martyr, à travers les intrigues, et faux coups d’Etat. Depuis l’ère de la démocratisation, imposée à tous les dictateurs au Sommet de la Baule, les adversaires du régime togolais paient cher leurs ambitions d’alternance.Après la découverte des nombreux corps venus s’échouer au large de la lagune de Bê et une partie sur les côtes béninoise voisines, après que l’opinion internationale (l’Union européenne notamment) a manifesté son indignation et sa condamnation des meurtres, de jeunes gens font une surprenante apparition à la télévision togolaise. Dans leurs « aveux », ils accusent « l’opposition » d’avoir perpétré ces massacres et jeté les corps sur les rivages.

Ces genres de témoignages sont monnaie courante, et leurs auteurs sont payés à prix d’or. Autre cas similaire : sous le mandat du Premier ministre de la transition, Joseph Kokou Koffigho, le frère du président Eyadéma, le colonel Toyi, est fusillé à la primature. Longtemps après, les criminels militaires qui s’étaient réfugiés au Ghana reviennent témoigner et avouer leur forfait et demander pardon au président de la République. Le tout dans une pompeuse cérémonie de réconciliation. Pardon accordé par le président et affaire classée.Dans les deux cas de figure, les criminels qui avouent agir sur l’instigation de l’opposition ne citent aucun nom. Ils ne sont pas non plus jugés ni condamnés. Pendant ces quatre décennies de régime sans partage son entourage a appris à s’en accommoder. Eyadéma est rarement contesté, ou mis en cause. Outre Dahuku Pérè, baron du RPT, parti présidentiel, tombé en disgrâce pour avoir critiqué le système de gouvernement du RPT, et candidat à la présente élection, le cas de l’ex-Premier ministre a surpris plus d’un observateur. En effet, Agbéyomé Kodjo a cru en la sincérité du fils de Pya et a très vite parlé d’alternance. Kodjo qui a eu les plus grandes faveurs du chef de l’Etat a été contraint à l’exil.

Homme de confiance du chef de l’Etat, il a été tour à tour directeur général du Port autonome de Lomé, directeur général de la Douane, président de l’Assemblée nationale et Premier ministre. Il a été bloqué à la dernière marche qui l’aurait guidé vers la présidence. C’est également Agbéyomé Kodjo qu’Eyadéma a « utilisé » lors du dernier emprisonnement de Maître Yawovi Agboyibor. Opposant de carrière, Agboyibor, président du Comité d’action pour le renouveau (CAR), est l’une des figures de proue de l’opposition togolaise. Sur instigation du général de Pya, il a été accusé en 2000 par Agbéyomé Kodjo de diffamation. S’en suivit une longue descente aux enfers pour l’opposant : « Il s’agissait d’une sorte de théâtralisation de mon emprisonnement, raconte-t-il après sa libération. Eyadéma m’a fait déshabiller, enchaîner et jeter dans une bâchée. Le long de la voie, une foule était attroupée pour m’humilier ». A son procès, il a été menotté et escorté par plus de 100 gendarmes, tel un criminel.Il y a à peine trois semaines, le célèbre colonel Biténéwé, ancien patron de la FIR (Force d’intervention rapide), a dû fuir le Togo vers une destination inconnue. Il s’agit de cet homme qui a sauvé le Togo lors du débarquement des mercenaires venus du Ghana en 1986.

Le colonel Biténéwé les a repoussés à 40 km à l’intérieur du territoire ghanéen. L’année dernière, accusé d’avoir soustrait des armes, il a subi les intrigues d’Ernest Gnassingbé. Convoqué devant le père pour cette autre affaire de complot, le colonel Biténéwé a été remis au fils, et battu à coups de cross, en lui brisant les vertèbres. Sorti de cette période de torture, le colonel a fui le Togo comme tant d’autres, suite aux violations quotidiennes des droits de l’Homme.Les prêtres vaudous annoncent le « sauveur » et les chefs traditionnels veillent au grainDans un tel environnement, l’on se bouscule pour manifester son dévouement au leader togolais. C’est ainsi qu’en début mai courant, les prêtres vaudous du Togo font une déclaration : « C’est le général Eyadéma que les astres ont choisi pour être le prochain chef de l’Etat du Togo ». Tant pis pour ce prêtre qui ne ferait pas cette révélation. Dans tous les cas, les prédicateurs vaudous ont été gracieusement récompensés, sous la houlette des militaires assistant à ces cérémonies vaudous.Dans ce même climat de soumission, les ministres, dès quatre heures du matin, font la queue à Lomé 2, son bureau, pour recevoir les instructions.

C’est donc dire que pour ces élections, chacun d’eux devra jouer son va-tout. Soit à travers le bourrage des urnes, soit par la falsification des listes électorales, soit encore par la mise à la disposition du RPT des sommes faramineuses nécessaires à la victoire. D’ailleurs, les recettes du Port autonome de Lomé, de la société de cimenterie CIMTOGO, de la vente des phosphates, de la Trésorerie ont constamment été grevées dans ces genres d’opération. Il est même arrivé que le président ait fait arrêter son directeur financier, M. Louky, pour l’avoir escroqué. Il en a eu pour 2 ans de détention à la gendarmerie.Il arrive aussi que les barrons du régime téléphonent à telle ou telle banque pour réclamer rapidement une quantité d’argent en grosses coupures. Tous les dévots y trouveront leurs parts.

Ces largesses vont jusqu’au chefs traditionnels, que le général nomme et qu’il gère. Il peut les destituer comme bon lui semble. Ils doivent veiller à ce qu’aucun parti politique autre que le RPT tienne un meeting ou une conférence dans leurs cantons respectifs. Avec une Fonction publique où les agents manquent de salaires une année durant, avec une armée à 90% composée des gens de sa région, avec une France qui joue les gardiens de la République, Eyadéma a fait le lit d’un pouvoir absolu. Il se dit effectivement fidèle entre les fidèles amis de Jacques Chirac. Il a fait de Chirac son homme à lui seul, sa chasse gardée. Le come back brutal d’Eyadéma est donc simplement dû à la réélection de Jacques Chirac, un homme qui se moque de la démocratie africaine comme de sa dernière culotte. L’opposition dans tout cela ? Elle n’existe pas en tant que force inquiétante. Le général a réussi à la fissurer par la corruption ou à les « diviser pour régner ». Face à l’aile radicale se présente une opposition style tube digestif.

La nuit tombante, elle est conviée à la table somptueuse de l’homme de Pya et congratulée avec de larges billets de banque. En attendant la suite des événements politiques, le pouvoir RPT a mijoté d’autres stratégies hors du commun.Risques de sang frais pour le TogoPour justifier toutes ces oeuvres politiques et se donner bonne conscience, Eyadéma a le courage d’adresser cette prière de comédie au Tout-Puissant : « Si ce que je fais est mauvais, que Dieu écourte mes jours ; si c’est bon, que Dieu me laisse continuer à guider mon peuple » ; oubliant que Dieu est lent à la colère.Gilchrist lui coupe l’appétit. C’est surtout à cause de lui qu’il ne quittera plus le pouvoir. Une revanche du président de l’UFC signifie le péril d’Eyadéma et de tous ceux qui ont assassiné Sylvanus Olympio.

Depuis le 5 juin Olympio fils annonce le scénario malgache en déclarant vainqueur son substitut et dauphin, Emmanuel Bob Akitami. Mieux, il parle de la nomination d’un Premier ministre et de la formation d’un gouvernement. Comme à Madagascar. Or le Togo n’est pas la grande île. Il évolue inexhorablement vers une effusion de sang ou une catastrophe sociopolitique.Même avec une armée dont la quasi-totalité est acquise à la cause se son général du fait de la prédominance de l’ethnie kabyè, des signes noirs assombriront le ciel togolais.Déjà, les soupçons d’ »attaque du Togo par un pays » (cf. l’Observateur Paalga du 2 juin), prouvent à plusieurs égards que cette élection risque d’apporter du sang frais au Togo. Soit les partisans de Gilchrist et les candidats perdants et agitateurs y périront, soit des tensions perturberont la sous-région du fait des soupçons de rébellion de Lomé II..

Isidore Laclé

 

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