Dossiers Secrets

Sylvanus Olympio : autopsie d’un coup d’Etat

par Jeune Afrique Livres , le 1er janvier 1989, publié sur ufctogo.com

Janvier 1963 appartient donc désormais autant à l’histoire d’un pays, le Togo, qu’à celle du continent.

 

Le 12 janvier 1963 à Lomé, avait été une de ces journées nor­males, sans aspérité. Au pied de la cathédrale, le marché réson­nait du rire joyeux des enfants chahuteurs. Sur le wharf, quel­ques adolescents se livraient aux subtilités de la pêche à la ligne sans trop y croire. Comme eux, la ville baignait dans une espèce de fatalité apaisée.

Dans les cercles politiques, pourtant, ce jour du samedi 12 jan­vier 1963 avait été marqué par un impalpable trouble. Ce jour là, le président de la République, Sylvanus Olympio, devait pro­céder à l’inauguration en grande pompe, aux côtés de l’ambas­sadeur de France au Togo, du centre culturel français. Depuis un an, cette inauguration était retardée, pour des motifs que d’aucuns jugeaient peu convaincants. En fait, le président Olympio prenait prétexte de cette affaire pour marquer son indé­pendance vis-à-vis de la France, en n’accédant pas à toutes ses demandes, fussent-elles protocolaires. Tant et si bien que le Goethe Institut avait été inauguré avant le centre culturel fran­çais, au grand dam de l’ambassadeur Henri Mazoyer, habitué dans les anciennes colonies françaises en Afrique, à davantage de prévenance.

Finalement, après un an d’atermoiements, l’inauguration de ce modeste bâtiment sur lequel avait été hâtivement placardée la raison sociale (« Centre culturel français ») était prévue pour ce samedi 12 janvier 1963, en présence du chef de l’Etat togo­lais. Mais au dernier moment, Sylvanus Olympio, sujet à on ne sait quel pressentiment, décida de ne pas assister à cette cérémo­nie tant attendue. Il demanda au secrétaire général du gouverne­ment et ministre de l’Information Rodolphe Trénou, de le rem­placer. Il est vrai que circulaient alors, dans certains milieux poli­tiques et diplomatiques de Lomé, d’étranges rumeurs : des mili­taires seraient sur le point d’arrêter le chef de l’État. Dans un passé récent, Sylvanus Olympio avait déjà fait l’objet de deux tentatives d’assassinat. La prudence s’imposait donc.

De ces militaires qui se montraient alors, en ce début d’année 1963, menaçants pour le président de la République, l’histoire a retenu les noms sous l’appellation peu flatteuse de « demi-­soldes ». Il ne s’agissait pas des officiers ou sous-officiers d’active de la petite armée togolaise, forte d’à peine un demi-millier d’hommes regroupés autour d’une compagnie d’infanterie, mais de jeunes Togolais enrôlés depuis 1953 dans l’armée française, avec laquelle ils avaient fait les campagnes d’Indochine ou d’Algé­rie. A l’époque, les Togolais dont le pays était sous tutelle des Nations unies n’étaient pas astreints au service militaire français. Ces engagés volontaires avaient donc été recrutés à titre indivi­duel, à partir du Bénin (alors Dahomey) et du Niger. Mais voici que depuis les accords d’Évian signés le 19 mars 1962 et qui avaient mis fin à la guerre d’Algérie, ces « demi-soldes » avaient été démobilisés. Ils étaient quelques centaines (entre quatre cents et sept cents, selon les sources) à vouloir rentrer au pays.

Les soldats des autres pays d’Afrique francophone, eux aussi démobilisés par l’armée française, avaient été reçus chez eux sans difficulté par leur gouvernement. Seuls, le Togo et la Guinée avaient pris des mesures restrictives, voire de refus, face au retour éventuel de ces soldats sur leur sol natal : pendant que les Gui­néens et les Togolais luttaient pour obtenir leur indépendance, les « demi-soldes », eux, combattaient avec l’armée coloniale, des peuples qui, comme le Viêtnam ou l’Algérie, se battaient eux aussi pour arracher leur indépendance. C’est ce qui leur était reproché. Le président Sékou Touré prit ainsi des mesures stric­tes pour empêcher le retour de ces soldats « perdus ». Les « demi­soldes » guinéens furent finalement accueillis au Sénégal.

Au Togo, le président Olympio avait adopté une stratégie dif­férente et ouvert des « négociations » avec ses compatriotes : les « demi-soldes » togolais, dont un bon nombre était quand même rentré, exigeaient d’être enrôlés dans l’armée nationale. Refus de Sylvanus Olympio qui ne voyait pas l’intérêt pour le Togo de
doubler les effectifs de son armée et qui souhaitait au contraire que ces hommes, auxquels la France avait versé des indemnités, investissent leur pécule dans des activités productrices et partici­pent ainsi au développement du pays, indépendant depuis seule­ment le 27 avril 1960.

Ces « négociations », menées à Lomé par l’intermédiaire de l’ambassadeur de France, ne laissaient espérer aucun compro­mis possible entre le président et les militaires. Quelques jours avant l’inauguration du Centre culturel français, l’ambassadeur Henri Mazoyer aurait informé les « demi-soldes », en attente à Cotonou et à Niamey pour la plupart d’entre eux, du refus défi­nitif de Sylvanus Olyropio d’accéder à leur demande en leur per­mettant d’intégrer les rangs de l’armée togolaise. Ce message transmis par l’ambassadeur aux exilés et aux milieux d’opposi­tion à Cotonou et à Niamey par l’intermédiaire d’un « demi-­solde » Emmanuel Bodjolle qui, avec les indemnités versées par la France s’était acheté un taxi, avec lequel il faisait le voyage et le transport entre Lomé et Cotonou, distantes de 150 kilomè­tres, précipita vraisemblablement les événements.

A Lomé, en ce mois de janvier 1963, le climat était donc empoi­sonné par cette affaire. Et les rumeurs qui circulaient, le samedi 12 janvier, sur un « coup » que prépareraient les « demi-soldes » ne pouvaient pas être prises à la légère mais pas davantage pro­voquer une quelconque panique. Le président Olympio préféra par prudence s’abstenir d’inaugurer le centre culturel, d’autant plus qu’il soupçonnait l’ambassadeur de France de n’être ni loyal ni impartial dans le conflit qui l’opposait à ses compatriotes ayant choisi, quelques années auparavant, de s’enrôler dans l’armée française mais il ne modifia en rien ses habitudes.

Sylvanus Olympio, ce soir là, travailla chez lui, dans sa villa de la route d’Aneho, gardée seulement par deux policiers. A la fin du week-end, le lundi 14 janvier, il devait effectuer une visite officielle au Liberia, à l’invitation du président Tubman. Les deux chefs d’État devaient mettre au point le projet de texte de la charte constitutive de l’Organisation de l’unité africaine (OUA), dont la rédaction avait été confiée à Sylvanus Olympio par le groupe de Monrovia, sorte de club des chefs d’État modérés, par oppo­sition aux « radicaux » du groupe dit « de Casablanca ». Olympio travaillait sur ce texte, auquel il attachait grand soin, dans son bureau du premier étage, lorsque son attention fut attirée par une violente altercation. Il était environ minuit et le quartier résidentiel où était située la villa du président était d’ordinaire, à cette heure tardive, plongé dans un calme tranquille à peine troublé par le bruit des vagues qui s’écrasaient mollement sur la plage de sable, toute proche.

La discussion, bruyante, opposait les deux sentinelles en fac­tion devant les grilles de la villa, à une dizaine de militaires, vêtus de battle-dress, armés de pistolets, de quelques fusils et de deux ou trois mitraillettes. Ils contraignirent sans difficulté les deux policiers à les laisser entrer. De son bureau, au premier étage de
la villa, Sylvanus Olympio comprit-il ce qui se passait ? Un premier coup de feu partit en direction de la fenêtre éclairée. Bien­tôt, un tir nourri brisa les vitres. Le président, vêtu d’un simple short en toile kaki et d’une chemisette, chaussé de sandales légè­res, se précipita vers la pièce où se tenait son épouse, Dinah et les jeunes nièces qui ce soir là logeaient chez lui, et leur demanda de se mettre à l’abri dans une chambre au fond de la villa. Olym­pio, quant à lui, descendit dans le jardin et escalada le mur de séparation derrière lequel se trouvait l’ambassade des États-Unis. Il tenta alors d’ouvrir les bureaux de l’ambassade. Mais ceux-ci étaient fermés. Il aperçut une voiture garée dans la cour, s’y pré­cipita et s’y réfugia, plié en deux sur la banquette arrière.

Pendant ce temps, les insurgés avaient envahi sa villa. La biblio­thèque, en haut de l’escalier, fut prise pour cible, et les livres cri­blés de balles. Le lendemain, on dénombrera plus de quatre cents impacts de balles. Après avoir fouillé la maison de fond en com­ble, les insurgés durent bien se rendre à l’évidence : Sylvanus Olympio n’était pas là. Un miracle : son épouse et ses nièces réfu­giées dans une pièce du rez-de-chaussée, sortirent indemnes de la fusillade. Apeurée, Dinah Olympio parvint à convaincre les militaires qu’elle ignorait où se trouvait son mari. Vers trois heu­res, l’ambassadeur des États-Unis, Léon B. Poullada, fut tiré de son sommeil et informé que des coups de feu avaient été enten­dus à proximité de son ambassade. Le diplomate se rendit alors sur les lieux. Le gardien togolais aurait alors vu l’ambassadeur s’adresser à Sylvanus Olympio, toujours caché dans la voiture en stationnement. N’ayant pas avec lui les clés des locaux, l’ambassadeur Poullada aurait alors dit au président : « Mon­sieur le président, ne bougez pas, je vais chercher les clés. Dans moins d’une demi-heure vous serez à l’abri. »

Entre-temps, et n’ayant pas trouvé ce qu’ils étaient venus cher­cher, les insurgés regagnèrent le camp militaire de Tokoin qu’ils avaient auparavant investi : l’armée togolaise, formée pour l’essentiel de Togolais du nord -les Kabrés - avait été infor­mée par les insurgés que le pouvoir était désormais contrôlé par des hommes du même bord. Le ralliement immédiat de l’armée avait permis l’arrestation rapide de presque tous les ministres du gouvernement, conduits au camp militaire. Seuls, le ministre de l’Intérieur et celui de l’Information avaient pu prendre la fuite et échapper aux hommes venus procéder à leur arrestation. Seuls deux ministres donc, mais aussi le chef de l’État, toujours réfu­gié dans la voiture de l’ambassade des États-Unis, manquaient à l’appel. Frustrés et dépités, quatre hommes parmi le groupe d’insurgés - Emmanuel Bodjolle, Janvier Chango, Robert Ade­houi et Étienne Eyadéma - décidèrent vers 5 heures du matin, alors que le jour se levait, de retourner à la recherche de Sylva­nus Olympio, qui, ils en étaient sûrs, ne pouvait être très loin de chez lui. Un chauffeur de l’armée les conduisit en jeep devant chez Olympio et repartit aussitôt pour le camp militaire de Tokoin. Les militaires avaient-ils été renseignés sur sa cachette ? Et pourquoi l’ambassadeur Poullada n’était-il pas retourné lui ouvrir les locaux ? Les informations concordent et indiquent que Léon Poullada aurait été intercepté par les militaires au moment où il retournait à l’ambassade. Sous la menace, il fut obligé de retourner chez lui. Ici une hypothèse : selon certaines sources, le diplomate américain aurait alors eu une conversation télépho­nique avec son collègue français Henri Mazoyer auquel il aurait fait un récit succint des événements et lui aurait notamment révélé la cachette du président. Le diplomate français aurait répondu : « Ne bougez pas, je m’en occupe. » Toujours est-il que cette fois ­ci, Sylvanus Olympio ne tarda pas à être découvert. Les quatre militaires escaladèrent le mur de l’ambassade et allèrent à la voi­ture stationnée dans la cour. Le président sortit du véhicule, les bras levés. Mais les « demi-soldes », qui avaient laissé repartir leur jeep, n’avaient plus de moyen de locomotion. Or leur inten­tion était d’amener le président au camp militaire, et de lui faire signer sa propre démission. Le camp Tokoin était à cinq ou six kilomètres de là. Ils prirent donc la décision d’arrêter le premier véhicule qui passerait. Ce fut une Volkswagen coccinelle. Les mili­taires firent signe au conducteur de stopper. La voiture était con­duite par un métis, Yves Brenner, directeur de l’Information, très clair de peau. Les militaires crurent avoir affaire à un Européen. Ils lui demandèrent de les conduire, avec l’homme en short et en chemisette que Brenner reconnut très vite, au camp militaire.
- Monsieur le président, s’inquièta Brenner, que se passe-t-il ?
Le malheur, pour Sylvanus Olympio, fut que Brenner s’adressa à lui en ewé et non pas en français. Les militaires comprirent qu’il s’agissait d’un Togolais et non d’un Européen. Ils le renvoyè­rent, non sans que Sylvanus Olympio ait le temps de lui répon­dre, en se débattant :
- Je ne sais pas ce que ces hommes me veulent !
De sa fenêtre, au premier étage de leur villa, Mme Olympio avait suivi la scène et s’était précipitée pour aller porter à son mari les exigences des militaires que certains dirigeants politiques du nord étaient venus lui confier dans la nuit. Au moment où elle tournait au coin de la rue qui devait la conduire devant le portail de l’ambassade des États-Unis, elle entendit trois coups de feu et vit les soldats s’enfuir à pied. Le corps de Sylvanus Olym­pio, criblé de trois balles d’arme automatique, gisait devant l’ambassade US. Un petit matin pâle se levait sur Lomé.

Le journaliste français Georges Menant publia, dans Paris­Match du 26 janvier 1963, le témoignage de l’un des acteurs du drame, l’ex-adjudant-chef Étienne Eyadéma : « Je l’ai descendu" parce qu’il ne voulait pas avancer », expliquait celui qui, quatre ans plus tard, deviendra le chef de l’État. Et Eyadéma de faire ainsi le récit de cette funeste nuit :
« On en avait assez, il y avait trop d’injustice. Alors on s’est réuni à une vingtaine, et l’on a décidé de changer le gouverne­ment. Il était minuit et demi, samedi soir, quand on est arrivé devant la maison d’Olympio. Notre idée, c’était juste de le faire prisonnier [...].
- Qui va là ? ont dit les deux sentinelles.
- C’est moi, adjudant-chef Eyadéma. On vient pour arrêter le président. »
Il y a eu un petit moment de silence.
« Entre frères d’armes, j’ai dit, on ne va pas se tirer dessus bêtement ?
- Vous êtes sûr de pouvoir le prendre ? ont demandé les sentinelles.
- La maison est cernée.
- Mais quand on est rentré, Olympio a tiré deux coups de revolver dans l’escalier et il a sauté par la fenêtre de sa chambre. Il est tombé sur le toit du poulailler, et il a filé dans le jardin. Comme tout était gardé, on a décidé d’attendre le jour. Vers 6 heures du matin, un de mes hommes a entendu claquer la por­tière d’une voiture. Je me suis approché. C’était Olympio. Il essayait de se cacher entre les coussins et le plancher. Je l’ai fait sortir de là, et je lui ai dit de marcher devant. Il a fait quelques mètres, jusqu’au portail de l’ambassade d’Amérique. Et là, il a refusé d’avancer. On a discuté. Il s’est mis à m’injurier. Il criait très fort. Le jour se levait et les gens commençaient d’arriver. Ça pouvait faire un incident. Alors j’ai tiré. »

Étrange confession, même si le témoignage d’un diplomate américain, proche témoin de la scène, la confirmera dans un rap­port parvenu au département d’État à Washington. Dix années plus tard, revenant sur ces événements devant le journaliste Claude Feuillet (Le Togo en général), le président Eyadéma expli­quait cependant la mort d’Olympio quelque peu différemment, par une sorte de mauvais hasard : les conjurés à la recherche du président n’étaient armés que de trois fusils ; l’un d’entre eux aurait tiré par mégarde un premier coup de feu, donnant ainsi l’alerte à Olympio. Celui-ci serait alors sorti de sa cachette et aurait tenté de s’échapper par le jardin pour se réfugier dans l’enceinte de l’ambassade des États-Unis. Atteint d’une balle, il se serait alors écroulé mort sur la chaussée. Dès le 16 janvier, Nicolas Grunitzky, successeur d’Olympio parle lui aussi de mort « accidentelle » dans une interview à la radio togolaise : « Per­sonne ne voulait tuer le président. C’est un accident. »

Le résultat est là : le continent africain vient de vivre son pre­mier putsch. Une ère nouvelle est née : celle des prétoriens. L’évé­nement brutal et sanglant devait semer, en Afrique, désarroi et consternation. En apprenant le drame de Lomé, le continent, stu­péfait, s’indigne et s’inquiète. Si trois fusils suffisent à renverser un régime établi, où va l’Afrique ? Les chefs d’État expriment leur réprobation unanime. Le président Houphouët-Boigny fait part de son indignation : « Nous ne pourrons jamais admettre que le crime politique devienne le moyen de supplanter ses adver­saires. » Son homologue de Haute-Volta, le président Yameogo parle « d’assassinat » : « Ce genre de règlement de comptes dés­honore l’Afrique et l’humanité. » Le chef de l’État guinéen, Sékou Touré, demande au secrétaire général des Nations unies, U Thant, qu’une enquête soit faite par l’ONU sur les circons­tances de la mort d’Olympio. Les présidents Yameogo et Hubert Maga de Haute-Volta et du Dahomey proposent que dans le cas où une telle affaire se reproduirait en Afrique, les autres États puissent intervenir. Pour le président Yameogo, les États qui reconnaîtraient le nouveau régime togolais « sont des complices de l’assassinat » de Sylvanus Olympio. Certains, en effet, ont assuré qu’ils ne reconnaîtraient pas le nouveau régime qui doit s’installer à Lomé. Ici, on exige qu’un « châtiment exemplaire » frappe les meurtriers du président Olympio ; là, on demande l’envoi d’une mission d’enquête interafricaine. Reflets d’une indé­niable émotion collective, ces menaces et ces adjurations seront vite oubliées.

Mais l’Afrique semble également saisie d’un sombre pressen­timent que l’avenir, hélas, justifiera pleinement. La mort d’Olym­pio est perçue par les plus lucides comme un mauvais présage, un signe annonciateur de futures tragédies. « Si jamais, prophé­tise alors Félix Houphouët-Boigny, le continent africain devait s’engager dans la voie de l’assassinat politique, on ne voit pas où pourrait s’arrêter la nuit de honte qui s’étendrait sur lui. »

Le putsch de Lomé incite d’autant plus les dirigeants de la région à la réflexion et à l’inquiétude que l’Afrique de l’Ouest jouit, à l’époque, d’une relative stabilité politique. Quelques bruis­sements pourtant se faisaient entendre, depuis peu, comme autant de mauvais clignotants : le 17 décembre 1962, c’était à Dakar une tentative de coup d’État contre le président Senghor. Puis circulaient en Côte d’Ivoire des rumeurs de putsch contre le pré­sident Houphouët-Boigny. Et Sylvanus Olympio lui-même avait récemment échappé, nous l’avons dit, à deux tentatives d’assassinat.

Consternation en Afrique, inquiétude à l’extérieur : les États­Unis, où le président Olympio avait effectué une visite officielle au mois de mars 1962, font état de leur « tristesse ». « Ce tragi­que assassinat est un coup sérieux porté au progrès de la stabi­lité en Afrique », déclara le président Kennedy. A Londres, le Foreign Office fit part de son « inquiétude ». La France, étant liée à Lomé par des accords de coopération, on craint à Paris une épuration et le débordement de la petite armée togolaise par une armée voisine qui obligerait la France à envoyer des troupes afin que soit respectée l’intégrité territoriale du pays.

Alors que sur les ondes de la radio nationale togolaise, plu­sieurs responsables du comité insurrectionnel qui s’est aussitôt formé à Lomé rappellent que les militaires libérés par l’armée française n’avaient trouvé auprès d’Olympio aucune solution, d’où leur mécontentement, qui semble bien être la seule cause réelle de ce coup d’État, les responsables africains, eux, décou­vrent avec effarement l’extrême fragilité de leur pouvoir. Ils mesu­rent en même temps l’inconstance du sentiment populaire à leur égard. Si les Togolais, en effet, ont été probablement choqués par la mort violente d’un homme qu’ils avaient triomphalement porté au pouvoir moins de deux ans plus tôt, ils ne se sont guère départis, au lendemain de ces journées dramatiques, d’une appa­rente indifférence. L’instauration immédiate du couvre-feu dis­suadait, il est vrai, d’éventuelles manifestations.

L’un des premiers journalistes à rejoindre la capitale togolaise après le coup d’État, Justin Vieyra, de Radio-Cotonou, crut déce­ler un certain « flottement » parmi les militaires. Ceux-ci agi­rent pourtant avec une étonnante rapidité. Dès le dimanche 13 janvier, à midi quinze, Radio-Lomé diffusait un communiqué lu par un instituteur détenu, libéré par les forces armées, Prosper Akati, affirmant notamment : « Le gouvernement impopulaire d’Olympio a été renversé cette nuit par un coup d’État militaire. Un organisme légitime, dont le président est M. Antoine Meat­chi, actuellement réfugié au Ghana, a pris le pouvoir. Nous demandons à M. Meatchi ainsi qu’à tous les autres réfugiés actuel­lement au Ghana de regagner le Togo. Le président Olympio, qui offrait de la résistance, a été tué. » En même temps qu’à Meatchi, les militaires adressaient un message à Nicolas Gru­nitzky, ancien chef du gouvernement togolais et beau-frère de Sylvanus Olympio, pour lui demander de rentrer à Lomé et lui offrir le nouveau gouvernement.

Les deux hommes, Nicolas Grunitzky, originaire du sud, et Antoine Meatchi, originaire du nord, aussitôt ralliés aux mili­taires, sont des hommes politiques connus au Togo. Principal animateur du Parti togolais du progrès (PTP) avec lequel il avait remporté les élections de 1952 à l’assemblée territoriale, Gru­nitzky, métis de père allemand et de mère togolaise, avait fait des études supérieures en France où il avait suivi l’école des tra­vaux publics de Cachan. A son retour au Togo en 1938, il vécut chez sa sœur, épouse de Sylvanus Olympio. Grunitzky et Olym­pio militaient alors ensemble au cercle de l’amitié franco-togolaise dont Olympio était le vice-président (le gouverneur du territoire était le président). Mais bientôt les premières divergences politi­ques opposèrent les deux hommes : pendant la Seconde Guerre mondiale, Grunitzky, conducteur de travaux au Dahomey, obtint la nationalité française. A son retour en 1946 il prit parti pour l’intégration du Togo dans l’Union française. C’est le mot d’ordre de son parti, le PTP, qui a le soutien des autorités administrati­ves du territoire. Olympio, lui, voulait que soit respectée la charte des Nations unies dont l’article 76 bis stipule que le régime de tutelle devait aboutir à l’indépendance. Puis un autre différent surgit, relatif au statut du peuple ewé. Le traité de Versailles en 1919 avait partagé le Togo entre la France et la Grande-Bretagne, sans tenir le moindre compte des frontières ethniques. Les Ewés étaient séparés par une frontière administrative injustifiée. Sylva­nus Olympio et son parti, le Comité de l’unité togolaise (CUT), avec sa section de jeunesse la Juvento, prônaient, en même temps que l’indépendance du Togo, la réunification du peuple Ewé. Ce qui compliquait passablement la situation et ne contribuait guère à faciliter les relations entre la France et Olympio qui, outre les répressions dont le CUT était constamment l’objet sur le terri­toire, s’affrontaient au Conseil de tutelle des Nations unies lors de l’examen annuel du rapport sur l’administration du territoire par l’autorité française. Certes, les relations s’étaient améliorées avec en 1958 le retour du général de Gaulle au pouvoir à Paris qui, le 28 octobre 1958, reçut Sylvanus Olympio pour lui dire : « Vous voulez l’indépendance ? Prenez la ! »

Mais Olympio n’était pas Sékou Touré, qui avait rompu avec la France lors du référendum du 28 septembre 1958. Ce qu’il vou­lait pour son pays, c’était une indépendance négociée, sans rup­ture avec la France. « Si c’était l’indépendance que je désirais, répondit Olympio, je ne serais pas ici. »

De ce jour s’instaura un climat de confiance entre les deux hom­mes. Olympio avait organisé au Togo la résistance contre le régime de Vichy et était détenteur d’une carte de la France libre. Pour cela, le gouverneur du territoire d’alors l’avait arrêté en 1942 et déporté au nord du Dahomey. En apprenant la mort d’Olym­pio de Gaulle dira : « C’était un sage. » Mais l’administration française, elle, n’avait pas suivi et partagé cette évolution. Elle continuait à favoriser les ambitions de Grunitzky contre Olympio.

Le coup d’État du 13 janvier marqua donc la revanche de celui qui, sur l’essentiel, s’opposait au président déchu. Mais à l’épo­que du coup d’État, Grunitzky, on l’a dit, vivait au Dahomey, où il travaillait dans les travaux publics. Il est à peu près assuré qu’il n’a pas été associé au coup d’État des « demi-soldes ».

C’est donc cet homme que les militaires, sans projet politique et sans appui, vont chercher pour trouver une improbable légitimité. Le calcul se révèle judicieux : en échange du pouvoir, Grunitzky et Meatchi devront accepter de créer une deuxième compagnie d’infanterie et donc de trouver aux « demi-soldes » la place qu’ils exigeaient dans l’armée togolaise. Son comman­dement serait confié à Étienne Eyadéma. C’était pour ce dernier, qui n’était pas le plus gradé des insurgés, une garantie contre tout éventuel jugement. Et de plus, les militaires auraient ainsi un droit de regard sur la politique du nouveau gouvernement. Ce plan fonctionna sans aucune bavure : l’invitation lancée dans la nuit à Nicolas Grunitzky, à Cotonou, et à Antoine Meatchi, à Accra, fut aussitôt acceptée par les intéressés. La Constitution du 9 avril 1961 fut abrogée. La première république avait vécue.

Dans une longue « proclamation au peuple togolais » lue le dimanche après-midi par le chef des insurgés, l’adjudant-chef Emmanuel Bodjolle, qui se proclama « chef du commando insur­rectionnel », sur les ondes de la radio, les militaires tentèrent de donner une dimension politique à ce qui aurait pu apparaître comme la simple manifestation d’une revendication « corpora­tiste » non satisfaite :

« Comme vous le savez, commença Bodjolle sur un ton assuré, la situation économique et politique de notre jeune État, dirigé par une équipe de profiteurs, s’était considérablement détério­rée. Depuis l’avènement de cette équipe la démocratie était bafouée et remplacée par un paternalisme autoritaire et arrogant.
« Sur le plan intérieur, le nombre des chômeurs a augmenté sans cesse. Les salaires des travailleurs du secteur public comme du secteur privé sont bloqués depuis des années. Les jeunes cadres de la nation sont mal utilisés. Plusieurs d’entre eux ont préféré s’expatrier. Le commerce, activité importante des femmes togo­laises, connaissait jusqu’à présent un véritable déclin.

« Nos prisons regorgeaient de détenus politiques, la plupart éléments valables nécessaires à la promotion et au développement de notre pays. Tout cela était pratiqué par un gouvernement qui bafouait ouvertement les droits fondamentaux de l’homme, au mépris de la Constitution de la nation et de la charte des Nations unies.

« En un mot, notre situation intérieure était des plus critiques. Du fait du régime autoritaire défunt, le bon peuple togolais gémis­sait, impuissant. »

Après cet exposé des motifs auquel le chef du comité insurrec­tionnel ajouta un volet sur la politique extérieure conduite par Olympio qui aurait mené à « l’isolement diplomatique du Togo » - l’orateur expliqua les mesures prises : « Voilà pourquoi un comité insurrectionnel militaire a énergiquement pris la situation en mains. Ce comité insurrectionnel dont j’ai pris la tête est com­posé de neuf membres issus des trois armées de la nation [...] L’état-major général du comité insurrectionnel comprend : moi­même, Emmanuel Bodjolle, adjudant-chef de l’infanterie togo­laise, chef du comité insurrectionnel, Kléber Dadjo, chef de batail­lon, chef des armées, Janvier Chango, mon premier adjoint, Étienne Eyadéma, mon deuxième adjoint [...] A partir de ce jour, le comité insurrectionnel détient tous les pouvoirs politiques, civils et militaires, sur toute l’étendue du territoire national. A l’heure où je vous parle, le chef de l’ancien gouvernement est mort pour avoir essayé de résister à la volonté du comité insurrectionnel ; la plupart de ses ministres sont arrêtés ; les autres sont en fuite [.00] Togolaises, Togolais [00.] Je vous annonce que nous tenons la situation en mains et vous préviens que tout acte d’insoumis­sion sera châtié avec rigueur et qu’aucune trahison ne sera tolé­rée [...] Je vous invite tous à garder le calme [...] Aucune répres­sion ne sera exercée sur aucun citoyen togolais du seul fait de ses anciennes sympathies politiques. »

Ces propos martiaux devaient permettre aux putschistes d’obte­nir la neutralisation d’une population apparemment désorientée devant ce coup de force sans précédent, et de donner un contenu politique à une initiative qui pouvait paraître isolée et sans grand fondement.

Malgré le calme qui régnait alors sur l’ensemble du territoire et dans la capitale, un couvre-feu fut établi de 20 heures à 6 heu­res du matin.Lesrues de Lomé, pour une fois, furent désertées dès la tombée de la nuit. Pendant ce temps, la radio émettait de façon pratiquement ininterrompue des marches militaires. Dès la fin de la soirée, Nicolas Grunitzky fit savoir qu’il acceptait de former le nouveau gouvernement et qu’il prévoyait de rega­gner Lomé dans la nuit. Antoine Meatchi envisageait son retour pour la journée du lundi.

Quelques heures après qu’ils eurent pris connaissance du coup d’État dans la matinée du 13 janvier, les pays voisins prenaient quelques mesures de sécurité : le gouvernement du Dahomey envoyait son ministre des Affaires étrangères, le Dr Zinsou, à Accra afin d’obtenir une promesse de non-intervention de Nkrumah, président du Ghana, dont on connaissait les visées annexionnistes sur le Togo. Simultanément une colonne d’infan­terie dahoméenne prenait position le long de la frontière togolaise. Et le général de Gaulle avait donné ordre qu’un contingent de l’armée française alors en service au Dahomey intervienne si nécessaire pour mater les insurgés. La France entendait mani­fester ainsi qu’elle n’était pas complice du coup de force. Bref, les pays francophones redoutaient de voir le désordre politique s’installer au Togo et craignaient d’éventuels débordements.

Pourtant, et malgré ces craintes, le calme continuait à régner. L’Agence France-Presse évoqua bien, au début de la semaine, l’existence de « quelques foyers d’agitation » qui subsistaient ça et là. Mais dès le mardi 15 janvier la reprise du travail fut déci­dée dans les secteurs où celui-ci avait été momentanément interrompu.

Apaisant, Nicolas Grunitzky tint, le 15 janvier, une conférence de presse et annonça qu’il entendait constituer un gouvernement de coalition représentatif de toutes les tendances politiques togo­laises, y compris des représentants du parti de Sylvanus Olym­pio, le Comité de l’unité togolaise. Il fit également part de son intention de rejoindre les organisations régionales, et notamment l’Union africaine et malgache (DAM) que son prédécesseur, qua­lifié d’« isolationniste » avait constamment boudées. Le même jour, les obsèques de Sylvanus Olympio, à Agoué, en terre daho­méenne en présence de nombreuses personnalités, (le président Maga, Mgr Gantin, archevêque de Cotonou, Mgr Dosseh, arche­vêque de Lomé, les ambassadeurs Poullada, Mazoyer et le corps diplomatique dans son ensemble) donnèrent à nouveau l’occa­sion à un porte-parole du comité insurrectionnel d’affirmer que la mort de l’ancien président était « accidentelle ». Un de ses col­lègues ajouta : « C’est parce que Sylvanus Olympio était anti­militariste que nous avons fait notre soulèvement. C’est notre 13 mai. »

Trois jours après le coup d’État, le mercredi 17 janvier, Gru­nitzky annonça l’organisation prochaine « d’élections libres » et présenta la formation de son gouvernement, auquel ne partici­paient pas les représentants du comité insurrectionnel. Dans un communiqué, celui-ci affirma que « le mouvement militaire n’entend pas faire de politique ».

Les choses reprirent leur cours, lentement. Le couvre-feu fut ramené de 20 heures à 23 heures, le nouveau gouvernement sol­licita la reconnaissance des grandes puissances et Nicolas Gru­nitzky annonça son intention d’accroître les effectifs des forces armées. Les « demi-soldes » avaient eu gain de cause.

Pourtant, déjà, un pressentiment : en indiquant que le Togo s’apprêtait à envoyer une délégation à la conférence des chefs d’État africains qui devait se tenir au mois de mai 1963 à Addis­Abeba pour la ratification de la charte de l’OUA, Grunitzky con­fia : « Seulement, je ne sais pas si je serai encore à la tête du pays à ce moment là ».

Le 13 janvier 1967, quatre ans jour pour jour après ces événe­ments, Nicolas Grunitzky était à son tour déposé, par Eyadéma. Cette fois, les militaires prenaient le pouvoir, tout le pouvoir.

Christian Casterman - Jeune Afrique Livre 1989 - isbn 2-85258-393-3

 

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