Panafricanisme

Sékou Touré : le « non » légendaire

par Marc K. Satchivi , le 26 mars 2004, publié sur ufctogo.com

Le 26 mars 1984, l’ancien président guinéen, à qui ses innombrables admirateurs ont donné le sobriquet de grand « Syli », s’éteignait dans un hôpital de Cleveland, aux Etats-Unis. Deux décennies après sa mort, si Ahmed Sékou Touré suscite toujours des passions, il reste cependant, dans le débat politique guinéen et africain, une figure controversée.

 

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Ahmed Sékou Touré, héros et dictateur

« Touré (Sékou), 1922-1984, homme politique guinéen. Un des fondateurs du Rassemblement démocratique africain. Député à l’Assemblée nationale française, il fut le champion du « non » au référendum sur l’institution de la Communauté française organisé par De Gaulle en 1958. Président de la République de Guinée la même année, il établit un système de type socialiste qui glissa très vite vers une sanglante dictature (...) ». Voilà ce que le Grand dictionnaire encyclopédique Hachette dit du premier président guinéen.

Depuis sa disparition de la scène politique africaine, le 26 mars 1984, dans les nombreux ouvrages et articles qui lui sont consacrés, on retient souvent de lui que l’homme du « non » à de Gaulle et le tyran, oubliant qu’il fut aussi l’un des plus virulents défenseurs de la lutte anti-coloniale. Si on lui reconnaît une certaine audace pour s’être opposé à De Gaulle, on lui reproche, par contre, d’avoir instauré un régime dictatorial une fois à la tête de son pays. En tout cas, qu’on l’ait aimé ou pas, Ahmed Sékou Touré a, tout au long de sa vie, soulevé des passions. Diabolisé, il a été traité de communiste, de gauchiste, de totalitaire, et dans le même temps accusé de compromission avec les forces du capitalisme et de l’impérialisme, doctrines qu’il dénonçait. Souvent présenté à travers le prisme déformant des préjugés idéologiques, Sékou Touré a rarement été vu sous l’angle de l’homme, sa vie, sa personnalité, son combat pour l’émancipation de l’Afrique en général, de la Guinée en particulier. Il a plutôt été traité de « vulgaire agitateur politique, relégué au banc de l’infamie, voué aux gémonies ou jeté dans la poubelle de l’histoire »...

Né en 1922 à Faranah, apparenté par sa mère au légendaire Almany Samory Touré, Ahmed Sékou Touré, a été plus enclin à suivre la voie de l’austérité que celle du faste. Après de modestes études primaires et professionnelles, il devient commis aux écritures, puis postier et, enfin, cadre du Trésor. Dès la fin de la guerre, en 1945, il participe à la création de syndicats liés à la CGT française. Il participe au Congrès de Bamako où est créé, en 1946, le Rassemblement démocratique africain (RDA), dont la section guinéenne, le Parti démocratique de Guinée (PDG), voit le jour l’année suivante. Sékou Touré en devient, en 1952, le secrétaire général. Il est député à l’Assemblée nationale française en 1956, maire de Conakry la même année, vice-président du Conseil de gouvernement en 1957, membre du Conseil de l’Afrique occidentale française (AOF) à Dakar...

Syndicaliste, Sékou Touré était convaincu que la lutte de libération nationale était avant tout une lutte économique et sociale. « Le syndicalisme implique une action contre ce qui est contraire à l’intérêt des travailleurs », dira-t-il. Il maîtrisait bien la législation du travail, et s’est souvent opposé aux autorités coloniales qui le redoutaient ; aussi, son « absence du territoire constituait-elle toujours un grand soulagement pour l’administration et les employeurs ». Lorsqu’il fut élu conseiller territorial de Beyla, en 1954, le « Syli » fit montre de ses capacités à diriger les affaires du pays. Mais pour De Gaulle, « Sékou Touré et son équipe n’étaient pas capables de créer un Etat en Guinée ». C’est sans compter avec la détermination du leader guinéen et son poids dans le pays...

« Nous préférons la liberté
dans la pauvreté à la richesse dans l’esclavage »

Le général (De Gaulle) l’apprend à ses dépens lors d’un voyage qu’il effectue en août 1958 à Conakry où il est, non seulement, reçu avec froideur. Pire, une vieille dame soulève sa jupe sur son passage et crache sur sa voiture. De retour à Paris, De Gaulle déclare : « Puisqu’ils veulent l’indépendance, eh bien qu’ils la prennent, mais ils n’auront plus un sou ». La brouille entre les deux hommes est consommée... Le « non » du peuple de Guinée lors du référendum du 28 septembre 1958 a succédé à l’affrontement du 25 août (1958) entre le général et le bouillant leader guinéen. « Il n’y a pas de dignité sans liberté : nous préférons la liberté dans la pauvreté à la richesse dans l’esclavage » est l’une des phrases clés du discours de Sékou Touré, à qui De Gaulle, lassé, répond que « l’indépendance est à la disposition de la Guinée [mais] la France en tirera les conséquences ».

La Guinée devient indépendante le 2 octobre 1958, et Sékou Touré est très vite « mis au coin » par le colonisateur, ainsi que par plusieurs leaders africains, Léopold Sédar Senghor du Sénégal et Félix Houphouët-Boigny de la Côte d’Ivoire. Mais avec vigueur, souvent avec rigueur, Sékou Touré imprime son empreinte d’homme d’Etat sur la Guinée qui, faut-il le rappeler, a obtenu son indépendance dans des conditions très particulières, contrairement aux autres pays francophones. Il convient aussi de souligner que c’est la première fois qu’une colonie se sépare totalement et brutalement de la Métropole. Même si cette séparation a essuyé, par la suite, des représailles systématiques. Peut-être se basant sur ces phrases de l’hymne national de son pays qui disent en substance : « Guinéens, c’est l’unité qui nous a libérés, la Guinée appelle tous ses frères de la grande Afrique à se retrouver », Sékou Touré a aussi donné priorité à l’unité africaine. Ceci s’est matérialisé, par son soutien aux mouvements de libération nationale (avec le coup de pouce à la Guinée Bissau, à l’Angola ; l’aide à la Swapo et au Frelimo), la lutte contre l’impérialisme et au non-alignement.

Subitement, le 26 mars 1984, Sékou Touré mourut, des suites d’une opération cardiaque, aux Etats-Unis. Une semaine plus tard, le 3 avril 1984, l’armée prit les rênes du pouvoir. Parmi les hommes en uniforme ayant opéré ce jour-là un coup d’Etat en évinçant le Premier ministre, Lansana Béavogui, le successeur constitutionnel du grand « Syli » se trouvait un certain Lansana Conté qui, devenu prédateur avec bientôt ses vingt ans passés au pouvoir, use de la répression pour garder son fauteuil. Bien que rongé depuis par un diabète chronique, l’homme ne veut pas passer la main...

Sékou Touré, un dictateur ? Les circonstances ont joué un rôle non négligeable pour qu’il le devienne... Vingt ans après sa mort, l’homme qui a eu l’audace de dire haut « non » à De Gaulle reste encore un héros pour les uns, un tyran pour les autres. Somme toute, l’histoire africaine retiendra qu’Ahmed Sékou Touré fut un homme courageux et rigoureux, un leader syndical incomparable ayant évolué dans un contexte international marqué par l’adversité d’abord dans la lutte pour l’indépendance, et ensuite pour la gestion de l’indépendance contre laquelle l’ancienne métropole n’a cessé d’œuvrer en s’appuyant, comme elle a toujours su le faire, sur des complices extérieurs et intérieurs.

Marc K. Satchivi - Belgique, le 26 mars 2004

 

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