Chirac et l’Afrique

Pius Njawé :« Jacques Chirac s’apparente à un gouverneur de colonies »

par La Croix (France) , le 23 juillet 1999, publié sur ufctogo.com

Alors que le président français devait arriver au Cameroun ce week-end, après la Guinée, le Togo et le Nigeria, le célèbre journaliste camerounais Pius Njawe revendique pour l’Afrique le droit « à la démocratie tout de suite ». ENTRETIEN : Pius Njawe 42 ans, camerounais, directeur du tri hebdomadaire Le Messager (opposition).

 

Vous qui êtes le journaliste le plus célèbre du Cameroun, après avoir été « le prisonnier le plus célèbre » du pays pendant un an pour « propagation de fausses nouvelles », que pensez-vous du nouveau périple africain du président Jacques Chirac ?

Pius Njawe : Le voyage du président Jacques Chirac en Guinée, au Togo et au Cameroun aurait pu être une bonne chose pour les Africains et la démocratie sur notre continent. Mais quand on entend le président français dire qu’il faut respecter le rythme de l’Afrique par rapport à la démocratie, que cette démocratie ne peut se faire du jour au lendemain, suggérer par là qu’il faille attendre plus d’une centaine d’années _ ainsi en a-t-il été en France _, pour moi, c’est une injure au continent ! L’Afrique n’a donc pas le droit à « la démocratie tout de suite », à des chefs d’Etat respectables ? Jacques Chirac traite de « dictateur » Milosevic, le président yougoslave, lui dit carrément de partir, mais nous, les Africains, qui avons des Milosevic en puissance, eh bien ! nous devons les garder !

A sa première escale, en Guinée, le chef de l’Etat n’a-t-il pas demandé la libération du principal opposant, Alpha Condé ?

Pius Njawe : Oui, mais j’attendais plus du président français qui a fait du thème de son voyage « l’enracinement de la démocratie en Afrique ». Il est resté sans voix quand le président Lansana Conté lui a certifié que le procès d’Alpha Condé, l’opposant guinéen, serait un procès transparent et que la justice demeurerait sereine. Tout le monde sait ce qui se passe pour ce genre de procès. Que va-t-il dire alors au Cameroun _ s’il en parle _ sur le cas des 60 opposants camerounais arrêtés dans le Nord il y a trois ans et dont le procès a débuté en avril dernier ? Paul Biya, notre président, va lui répondre que, là aussi, « c’est un procès équitable ». Sur ces 60 personnes, plus de 10 d’entre elles sont mortes de mauvais traitements et de faim. Les autres sont aujourd’hui des loques humaines. Jacques Chirac devrait venir faire un tour dans nos prisons, il verrait alors ce qu’il en est de l’Etat de droit en Afrique...

Il n’y aurait donc rien de positif dans ce voyage, notamment au Cameroun ?

Pius Njawe : Vous voulez du positif, en voilà ! Chez nous, au Cameroun, Jacques Chirac va pouvoir admirer de belles cités. A Yaoundé, toutes les maisons qui longent le parcours emprunté par le chef de l’Etat français ont été repeintes en couleur ocre ; les géants nids-de-poule _ de vrais ravins _ ont été comblés. A Douala (NDLR : une ville côtière), il n’y avait plus d’éclairage de l’aéroport au centre-ville depuis cinq ans. Pour la venue de Jacques Chirac, on a enfin trouvé des ampoules. Nous, les Camerounais, finalement, nous nous consolons en nous disant que grâce à Chirac, nous allons avoir des belles routes avec de vrais remblais. Voyez où nous en sommes ! Nous disons même : « Merci à Jacques Chirac ! » Il devrait d’ailleurs venir plus souvent. Car on a trouvé de l’argent pour ça alors qu’on n’en trouve toujours pas pour envoyer des enfants à l’école ou pour avoir une politique de santé correcte et à la portée de tous les Camerounais.

Il n’y aurait rien d’autre à attendre ?

Pius Njawe : Jacques Chirac, dit-on, arrive au Cameroun avec 35 hommes d’affaires français... dont la plupart sont engagés dans le processus de privatisation des entreprises au Cameroun. Ces hommes d’affaires français auxquels appartiennent ces sociétés ont chacun un homologue camerounais sur place. Qu’on ne nous parle pas alors de « l’aspect économique » du voyage en nous parlant sans cesse de ces 35 hommes d’affaires français qui arrivent au Cameroun. Sur ce plan, on va assister à une rencontre franco-française en terre camerounaise. Quand notre banane camerounaise _ l’une de nos richesses _ se porte mal, on envoie des Camerounais la défendre à Bruxelles. Mais, en fait, ce sont des Français qui sont à la tête de ces mêmes sociétés bananières, les petits exploitants camerounais en ayant été dépossédés les uns après les autres. Chirac s’apparente ainsi, par ce voyage, à un gouverneur de colonies qui viendrait faire un tour d’inspection dans ses propriétés. Il y a là un vrai problème franco-camerounais.

Il y a seulement huit mois que vous êtes sorti de prison à la suite d’une grâce présidentielle, ne craignez-vous pas que votre franc-parler vous pose des problèmes ?

Pius Njawe : J’ai le « malheur » de dire ce que je pense. Il est toujours bon de dire quelques vérités. C’est ma manière à moi de faire évoluer les choses. Car si personne ne dit les choses telles qu’elles sont, si on les cache, rien ne changera.

Recueilli par Julia FICATIER - La Croix

 

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