Gilchrist Olympio

Nous n’avons pas peur d’assumer le pouvoir

par Fraternité Matin (Côte d'ivoire) , le 19 mars 2005, publié sur ufctogo.com

 

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29 août 2003, alors » que la presse étrangère annonçait que le Président Gnassingbé Eyadéma se faisait soigner à Milan (Italie) d’un cancer de la gorge et que l’on semblait craindre le pire, je demandais votre réaction et vous me répondiez : "sa mort ne serait pas une victoire pour nous ". Etes-vous déçu aujourd’hui de la façon dont il vient de quitter le pouvoir ?

Notre problème avec Eyadéma n’est pas un problème personnel. Et certainement, nous ne voulions pas avoir une situation où un président est mort. Donc nous ne nous réjouissons pas de sa mort. Nous disons que nous avons eu ce despote sur le dos pendant 38 ans et selon nous, cela fait même 42 ans, si l’on compte à partir de l’assassinat par lui du premier président du Togo, M. Sylvanus Olympio, en janvier 1963. Eyadéma était jeune sergent de l’armée coloniale française quand il a commis ce crime dont il s’est d’ailleurs vanté. Ceci dit, la mort d’Eyadéma n’est pas un problème politique pour nous, mais un problème pour sa famille. Ce qui nous intéresse, nous, c’est : qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

Pourquoi dites-vous "le premier président du Togo" et non pas " mon père " ?

Parce que ce n’est pas de mon père dont on parle mais bien du premier président du Togo qui était au pouvoir depuis moins de deux ans avant cet assassinat. Ceci dit, nous avons maintenant un problème. Bien sûr Eyadéma est mort mais existe la structure qu’il a mise en place, à savoir une armée non seulement prétorienne mais également familiale. Son fils Ernest Eyadéma s’occupe de la brigade motorisée, un deuxième dirige le port autonome de Lomé, et un troisième est le patron de la garde présidentielle, etc. Mais nous avons en ce moment de jeunes militaires togolais instruits, qui sont sortis de grandes écoles, et qui ne sont pas tout à fait d’accord avec ce qui se passe et qui demandent quelle est la solution. Par conséquent, nous disons que l’Afrique de papa est terminée. La réaction de la CEDEAO a été très bonne.

Aviez-vous imaginé un seul instant que lorsqu’il disparaîtrait un jour, sa famille récupérerait immédiatement le pouvoir ?

On savait que l’armée qui lui est fidèle depuis 38 ans se manifesterait, comme cela se passe souvent dans les régimes militaires. Mais ce qui nous a réconforté, c’est le ralliement de la communauté internationale, notamment celle de la CEDEAO. Je savais qu’elle agirait ainsi parce que je suis en contact avec certains chefs d’Etat. Je n’en ai donc pas été surpris.

Mais que la contestation puisse venir aussi des Etats-Unis et précisément du président Bush qui a ordonné à Faure Eyadéma de demissionner rapidement, je dois dire que je ne l’avais pas imaginé et cela a dépassé nos espérances. Bush a fait une déclaration très forte, très structurée dans laquelle il a dit clairement au fils Eyadéma de quitter le pouvoir. Nous n’avons malheureusement pas eu la même réaction de la part de notre partenaire principal, à savoir la France. Elle a réagi trop mollement, mais nous sommes convaincus qu’elle non plus n’était pas très contente de la façon dont les choses se sont passées en février au Togo.

En tous cas, pour nous, il fallait un changement dans ce pays. Malheureusement, ce changement n’a pas pris la tournure qu’on voulait. Vous savez, nous avons une constitution adoptée et votée en 1992 lors de la conférence nationale par 95% des Togolais, donc par Eyadéma, par le gouvernement et par les populations. Cette constitution a été ensuite tripatouillée par le président Gnassingbé Eyadéma. Son parlement, est très majoritairement RPT (Rassemblement du Peuple Togolais, le parti présidentiel). Donc très souvent, il la faisait modifier à sa guise. Nous avons essayé, sans succès, avec la CEDEAO, de dire qu’il fallait revenir à une constitution consensuelle. Résultat : certains candidats ne peuvent pas être acceptés à l’élection présidentielle.

Cette victoire sur le nouveau régime adoubé par l’armée est-elle celle des Togolais qui se sont fortement mobilisés pour contester ou celle de la communauté internationale qui a refusé le schéma du fils remplaçant du père ?

C’est la victoire des deux réactions. Les Togolais ont réagi aussi parce que le peuple était fatigué de cette dictature et ne réclamait que la paix et la liberté au Togo. C’est pourquoi hommes, femmes et enfants se sont soulevés pour qu’enfin il y ait un début de démocratie dans ce pays. Croyant qu’avec un gouvernement responsable devant son peuple, on peut avancer pour une fois en 40 ans. Et cette détermination a surpris beaucoup de gens, y compris le gouvernement français. Nous espérons aujourd’hui que dans un avenir proche, la France sera à nos côtés pour nous aider à mettre la démocratie sur les rails. Car nous croyons que la France est notre partenaire principal et qu’elle doit le rester.

Maintenant que le père et le fils Eyadéma ont quitté le pouvoir, vous sentez-vous capable de l’exercer immédiatement et prêt à cela ?

Je ne veux pas le pouvoir de cette façon-là. Il faut d’abord des élections libres, transparentes et sans exclusive. Quant à l’UFC il a un programme de gouvernement qui date de 1993 et que nous avons révisé en 1998 et actualisé aujourd’hui. Je le dis clairement, nous n’avons pas peur du pouvoir, nous avons les hommes qu’il faudra pour l’exercer et nous avons un bon programme. Mais avant cela, nous devions tous trouver d’abord un candidat avec cette armée que Eyadéma a dirigée et soumise pendant 42 ans. On doit comprendre que l’âge des caporaux et des sergents est terminé. Il faut renouer avec la communauté internationale, c’est-à-dire couper notre dette de 1,5 milliard d’euros jusqu’à un niveau acceptable. Ensuite il faut commencer un développement absolument rationnel. Le Togo est un petit pays, tout en longueur mais qui peut se développer, il faut pour cela avoir un plan de développement assez cohérent, par exemple sur une période de dix ans dans un premier temps.

M. Olympio, auriez-vous été candidat pour l’élection présidentielle annoncée du 24 avril 2005 ?

Oui, mais je savais qu’avec les tribunaux et institutions judiciaires que nous avons au Togo surtout la Cour Constitutionnelle coiffée par un monsieur du nom de Louis Amégan qui est aux ordres du RPT, ma candidature serait rejetée. Mais cela ne me gêne pas car l’UFC est organisée. Nous ne sommes pas des Indiens de l’Amazonie où quand on tue le chef, c’est la fin de la bataille.

Certains observateurs vous donnaient pourtant favori pour cette élection...

Je n’aime pas focaliser les problèmes sur ma personne. Nous avons au Togo des gens très capables et de toute façon, mon numéro deux sera élu et il n’y a pas de problème. Au Togo, si vous alignez quiconque contre Eyadéma et sa famille dans une élection régulière, il gagnera. Nous devons jouer avec beaucoup de dextérité.

Pourquoi la date du 24 avril pour l’élection a t-elle été dès son annonce, contestée par votre parti. N’êtes-vous pas prêt ?

L’UFC est prête depuis longtemps. Nous voulons, je le répète, des élections libres, démocratiques et transparentes. Ce que nous disons, c’est que maintenant que la date a été annoncée, il faut voir les étapes à franchir avant qu’elles ne se déroulent. Réviser d’abord la liste électorale, cela ne peut se faire en une semaine. Il nous faut de l’assistance financière et technique, or notre pays est complètement en faillite et cette assistance ne peut venir que de l’extérieur. Donc pour mettre tout cela en place, il faut plus de deux mois. Je crois que si nous travaillons avec de la bonne volonté à l’organisation de ces élections, il nous faudrait au mieux la faire vers mai-juin.

Six partis de l’opposition avaient déjà accepté la date...

Notre parti comme ceux de l’opposition réelle de Gnininvi et de Agboyibor avaient émis les mêmes réserves.

Croyez-vous que le dialogue en vue de ramener l’armée à une adhésion à la légalité sera facile ?

Oui, car je l’ai dit il y a dans l’armée véritable de nombreux officiers intellectuels qui savent faire la part des choses et qui je le redis parce que je le sais, ils ne sont pas forcément d’accord avec la façon dont les choses se passent depuis la mort de Eyadéma. Ils sont différents de ces vétérans de guerres coloniales.

L’actuel chef d’état-major n’est pas un vétéran de ces guerres...

Vous savez, dans les armées africaines, les chefs d’état-major sont de grands généraux mais ce n’est pas eux qui forment l’armée, ce sont les jeunes officiers et sous-officiers. C’est eux qui constituent la colonne vertébrale.

Pour l’UFC, le plus important n’était-il pas de se battre pour votre candidature plutôt que de contester une date ?

Mais l’UFC se bat pour cela ! Vous savez, Nelson Mandela a fait 26 ans de prison, mais la lutte de l’ANC ne s’est pas arrêtée pour autant. Nous avons, nous 42 ans de prison, mais on a continué à se battre. Moi, j’ai été condamné à mort deux ou trois fois. Eyadéma a lancé des mandats d’arrêt internationaux contre moi, j’ai été arrêté plusieurs fois et mis en prison. On m’a fait passer pour un terroriste de type Ben Laden.

Serez-vous, M. Olympio, le Mandela du Togo, le martyr et l’espoir des Togolais, après le règne Eyadéma ?

Ce sera aux Togolais d’en décider. Mandela est un grand monsieur, reconnu et admiré localement et sur le plan international. Moi je suis un petit monsieur, fils d’un petit pays de 4,5 millions d’habitants. Je n’oublie pas mes compatriotes qui m’ont suivi dans ma lutte et dont beaucoup sont morts depuis ou qui ont perdu maisons, familles, etc. Sachez que nous avons presque 150 à 200.000 réfugiés togolais qui sont en Afrique dans les pays voisins ou en Europe. Donc il faut faire la part des choses. J’ai été victime du régime Eyadéma c’est vrai, mais je ne suis pas la seule victime. Nous sommes des milliers.

Accepterez-vous que Faure Eyadéma soit candidat à la prochaine élection présidentielle ?

Pourquoi pas ? Mais il faut d’abord que le cadre électoral soit acceptable. Si le peuple le choisit, on lui laissera la place. Or je ne crois pas que ce sera le cas.

Les jours qui viennent seront importants pour vous-même et pour l’UFC. Quel sera votre programme d’activité avant l’élection ?

Je pars à Lomé et dans plusieurs pays de l’Afrique de l’Ouest, de l’Afrique équatoriale et de l’Afrique du Sud. Au Togo, nous ferons une réunion de l’UFC et organiserons un grand meeting populaire et c’est moi qui l’animerai.

Rêvons. Si demain l’UFC remporte la présidentielle et si vous êtes vous-même chef d’Etat du Togo, quelle sera votre premier acte ?

J’irai rendre visite au Président Jacques Chirac pour le remercier ainsi que la France d’avoir comme les Togolais en ont exprimé le souhait avant les élections, accompagné la démocratisation du Togo. La France pour moi doit demeurer notre partenaire principal.

Interview réalisée à Paris par Léon-Francis LEBRY - (Fraternité Matin - Abidjan)

 

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