Energie

New York : en attendant la prochaine panne

par L'Humanité (France) , le 18 août 2003, publié sur ufctogo.com

États-Unis. L’effondrement du système électrique américain, qui a plongé 50 millions de personnes dans le noir, illustre le délabrement d’un réseau géré par Wall Street

 

" Le crash du système avait été prévu " commente le Washington Post. Deux ans auparavant, devant le Congrès, David Cook, responsable de l’Organisation pour la sécurité de l’approvisionnement électrique de la nation, avait déclaré : " La question n’est pas de savoir si, mais quand une catastrophe va se produire sur le réseau. " Les cinquante millions d’usagers restés en panne connaissent la réponse. Mais la vraie question est de comprendre pourquoi rien n’a été entrepris pour modifier l’état des lieux, qui fait dire au gouverneur du Nouveau-Mexique, Bill Richardson : " Nous sommes une grande superpuissance avec un réseau du tiers-monde".

C’est le moindre des constats à faire au lendemain de ce deuxième effondrement. Il y avait eu en effet les précédents black-out de 1965, de 1977 et le dernier, et le pus retentissant, celui de la Californie fin décembre 2000, laissant les grandes villes de la côte ouest Los Angeles, San Francisco , la Silicon Valley sans énergie. Selon une étude publiée il y a un mois par le ministère de l’Énergie, la demande s’est accrue de 25 % depuis 1990, alors que la capacité des réseaux de transmission a baissé de 30 %. Les sociétés privées propriétaires ont parfois confié l’exploitation à des sous-traitants souvent éloignés. Des points d’étranglement se sont créés d’un État à un autre. Il suffit qu une centrale soit défaillante pour que le réseau s’effondre, déclenchant une réaction en chaîne, les centrales nucléaires étant stoppées net par les programmes de leurs ordinateurs. Beaucoup des installations datent des années cinquante. David Cook estimait à 56 milliards de dollars l’investissement nécessaire à leur remise à niveau. Seuls 35 milliards ont été prévus. On est loin du compte.

En vérité, les grandes compagnies qui se partagent le marché laissé aux opérateurs et aux transporteurs privés ne se préoccupent guère de développer leurs réseaux, où elles se livrent depuis les privatisations à une concurrence sans merci, pour en tirer le maximum de bénéfices. Ce n’est pas un investissement prioritaire à leurs yeux, à moins que l’État, les États (dont les déficits sont déjà démesurés) subventionnent ou autorisent à augmenter le prix du kilowattheure. Une décision délicate à la veille d’élections, et surtout quand on prétend relancer la croissance et l’emploi par l’enrichissement des actionnaires des grands groupes à la recherche des coûts les plus bas. Et chacune des compagnies cherche les clients les plus rentables, tout en protégeant son propre réseau aux dépens du voisin quand les problèmes se pointent. "

L’effondrement va coûter des millions de dollars aux consommateurs. Il aurait été moins bien coûteux de mettre en place un système qui réponde à leurs besoins ", s’insurge Peggy Welsh, vice-président du Conseil de la consommation de l’énergie, qui en défend les intérêts. La déréglementation qui a permis aux plus gros de dévorer les plus petits acteurs de ce marché n’a pas conduit aux miracles de la baisse de coûts et à la modernisation si chères à ses partisans. On l’avait déjà vu quand Enron avait plongé la Californie dans le noir pendant plusieurs jours. À l’époque, la responsabilité de la catastrophe avait été attribuée aux malversations des dirigeants de cette société (exemplaire aux yeux du marché), à l’escroc qui la dirigeait (Kenneth Lay, toujours en liberté après avoir jeté à la rue 21 000 salariés et ruiné 800 000 petits actionnaires). Or les carambouillages en série n’expliquaient pas tout. Ou plutôt, fondés sur la course folle au profit, ils expliquaient cet aveuglement général responsable de ce nouveau désastre. On a dénoncé au Parlement, dans les médias les mensonges, les truquages, mais on n’a pas voulu voir qu’ils n’étaient qu’un moyen au service de la satisfaction des grands actionnaires. Les centrales, les réseaux avaient été négligés pour ne pas porter atteinte aux sacrés taux de rentabilité. La Californie en paye encore les dégâts. Le surcoût de la remise à niveau, de la renationalisation de certains secteurs (comme à San Francisco) est estimé à 66 milliards par an. Un trou dans le budget en déficit catastrophique de l’État, qui a favorisé la manoeuvre des républicains pour une destitution du gouverneur démocrate.

Après la panne de 1965, un Conseil de l’approvisionnement en électricité avait été mis en place dans la région de New York pour étudier les mesures à prendre. Mais il ne peut faire que des suggestions. Il ne s’agit pas d’une simple panne technique mais d’une stratégie que l’on redécouvre aujourd’hui à New York, où seul Wall Street a pu continuer à fonctionner tranquillement grâce à ses propres sources d’énergie. Tout un symbole. Priorité aux fonds de placement, de spéculation ou de pension aux banques sur des millions d’usagers, c’est la loi libérale. Ne pas confondre les compagnies avec des services publics. En somme, une nouvelle démonstration par l’absurde de l’inefficacité de la logique capitaliste dans ses délires financiers et de la vulnérabilité d’un système livré en dernier ressort à la loi de la jungle. Tout cela avec l’approbation (ou la complicité ?) des hautes sphères politiques, branchées sur les cabinets de lobbying chargés de promouvoir les intérêts des compagnies. Enron était le plus important fournisseur de la caisse électorale de George W. Bush. Et aujourd’hui, n’est-ce pas dans le bureau du vice-président Dick Cheney (ancien patron d’Halliburton , une société membre de ce milieu) que sont opérés les choix de la politique énergétique des États-Unis, " en bonnes compagnies " ? La question demeure de savoir non pas si mais quand aura lieu la prochaine panne du système.

Jacques Coubard

 

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