Soul Makossa

Manu superstar

par L'Humanité (France) , le 12 décembre 2003, publié sur ufctogo.com

Pour ses soixante-dix ans, le saxophoniste et compositeur africain Manu Dibango monte un nouveau projet avec un DJ parisien. Entretien.

 

Manu Dibango jongle avec les casquettes. Elles s’accumulent sur son crâne lisse, il les porte l’une sur l’autre, sans contradiction. D’un côté, il est le père, le baobab, l’éléphant, le gardien d’un immense trésor musical, riche de quarante ans de projets et de rencontres. De l’autre, c’est un sale gosse, un gamin toujours à l’affût d’une nouvelle farce. Orchestrateur avant-gardiste dans son genre, il écoute les plus jeunes, se tient à l’affût des poly-sons en cours. Question culture, Manu Dibango cultive la même ambivalence. D’un côté, il est musicien blanc à la peau noire, élève de la dure école du music-hall. Il a appris la musique avec les Blancs des orchestres de Dick Rivers, d’André Verchuren et de Nino Ferrer. Est-ce pourquoi il se meut avec autant d’aisance dans le circuit européen ? De l’autre, le succès de sa musique en Afrique tient à ce qu’il a su colorer le " makossa " traditionnel du jazz et de la soul européenne. Là-bas, il est perçu comme le plus blanc des Camerounais. Ne cherchez pas, l’homme est à un carrefour, incontournable.

Manu Dibango accumule les médailles. Comptons avec lui, pour rire : en novembre dernier, c’était le grand prix in honorem de l’académie Charles-Cros, une première pour un artiste africain. Avant ça, il y a eu la légion d’Honneur, le trophée de l’Olympia, le trophée Senghor, une victoire de la musique, le grade de commandeur des arts et lettres, une nomination aux oscars, la citoyenneté d’honneur de Cortina d’Ampezzo, la direction honoraire des droits d’auteurs à la Cameroon Music Corporation, et on en oublie sans doute. Bien sûr, posé comme ça, ce tas de médailles fait un peu clown, mais il a tout de même un sens. Ça dit quelque chose de l’importance que Manu Dibango tient dans son milieu, dans l’histoire de la musique et de son peuple. Du coup, il prend ça au sérieux, mais pas trop. Avant d’être un symbole, Manu est musicien, un musicien dont la carrière tient du miracle.

Manu naît à Douala (Cameroun) en 1933, d’un père fonctionnaire et pasteur. Il chante dans le chour de maman, qui s’occupe de la chorale du temple. À quinze ans, c’est le départ, les études en France, où il fait chauffer ses premiers instruments. Premiers jobs dans une boîte de nuit, échec au bachot. Sa famille lui coupe les vivres. Fin de sa vie d’étudiant, début de sa carrière.

Exilé à Bruxelles, il court le cachet, jouant de la variété, du music-hall, s’imprégnant à la dure des us et coutumes des scènes d’Europe. " À mon époque, il fallait faire des cabarets, des bals, des cirques, André Verschueren. Les jazzmen faisaient de l’alimentaire, puis des boufs, pour le plaisir ". Mais l’Afrique en lui sommeille. Quand il rencontre, en 1961, le groupe congolais African jazz, il les suit en tournée, et rentre avec eux au pays. Là, Manu la cigale se lance dans les affaires. Une catastrophe. Trois ans plus tard, il est de retour en France, sans le sou. Il court les cachets, sort deux albums sous son nom et puis c’est le succès mondial, en 1972, avec Soul Makossa, hymne de la Coupe d’Afrique des nations.

" À partir de là, je suis rentré dans une nouvelle catégorie. Je suis devenu un produit ", estime Manu le malin. Artiste reconnu, il accompagne les plus grands, et les plus grands l’accompagnent : Fela Kuti, Herbie Hancock ou Ray Lema.

Son succès à l’étranger ne fait pas de lui un Africain vendu, mais un Africain qui vend. Et qui gagne. Manu Dibango promène dans son sax les sons d’Afrique : soukous congolaise, rumba zaïroise, clin d’oil au Nigérian Fela, hommage au Sud-africain Franklin Boukaka dont il reprend souvent le solennel morceau Aye Africa. Il distille un peu de reggae par-ci, un zeste de rythme techno par-là, fait des oillades au hip-hop, du charme à tout le monde. À soixante-dix ans, il continue à se faire plaisir en rendant à chacun ce qu’il lui doit.

Comment décririez-vous la nouvelle vague des musiciens camerounais comme Richard Bona, Étienne M’Bapé, qui ont débuté dans votre orchestre ?

Manu Dibango. Quand j’ai commencé la musique en 1956, j’étais un autodidacte entouré d’autodidactes. Les petits nouveaux, eux, sont passés par les écoles, les conservatoires de musiques. Ils ont appris Bach, Mozart, mais aussi les bases du savoir musical européen : la partition, les règles de composition. Ils ont donc un rapport plus structuré à la musique africaine. Leur musical s’en trouve élargi d’autant : j’ai confiance en eux pour faire sortir, grâce à ces outils musicaux, la musique africaine de la simple reproduction des traditions ethniques.

Ces musiciens qui ont été formés en France finissent par s’installer ailleurs, en Europe ou aux États-Unis. Vous-même éprouvez des difficultés à jouer en France. Pourquoi ?

Manu Dibango. La culture des producteurs français, c’est : chacun joue son truc dans son coin pour sa pomme, inutile de travailler ensemble pour élever le niveau. Ce n’est pas étonnant que les jeunes talents s’envolent ailleurs, en Angleterre par exemple. À Londres, j’ai participé ces quatre dernières années à dix projets différents avec des ensembles, des orchestres du monde entier. En France, la seule fois où on m’a laissé faire un travail symphonique, c’était avec l’Orchestre de Lille, et ça remonte à un moment ! C’est une question de mentalité du milieu français.

En France, depuis 1973, les gouvernements successifs durcissent les lois sur l’immigration. Pensez-vous que ces mesures posent problème aux musiciens africains pour venir en France ?

Manu Dibango. C’est un grave problème, parce que beaucoup de musiciens africains sont francophones. Et dans francophone, il y a France, ça veut dire ce que ça veut dire. Le lien culturel entre la France et les pays francophones est fort. Ces lois les malmènent. La circulation des idées par la poste et Internet, c’est bien joli, mais il faut avant tout pouvoir voir, fréquenter les gens qui véhiculent ces idées. Les calculs des États sont souvent malheureux dans ce sens-là, et à mon avis on aborde trop peu ce problème, ou trop maladroitement.

Vous avez rencontré il y a peu DJ Source, un jeune artiste de la scène Drum’n’Bass française. Vous avez enregistré un nouveau disque qui sort bientôt. Que retirez-vous de ce nouveau projet ?

Manu Dibango. Ce DJ est une vraie pointure dans son domaine. Le contact est passé très facilement. Pourquoi ? Parce qu’il aime ce qu’il fait, qu’il sait le faire partager. Après, qu’il joue le makossa, la house ou la biguine, quelle importance ? J’ai amené ma culture musicale afro-européenne, il a fait jouer son travail électronique, et de tout cela a jailli la " blue note ", la mère de toutes les musiques. Cette note, c’est mon Graal de musicien (rires), je la traque, je la cherche oreille aux aguets. Cette quasi-quête demande une curiosité, une disponibilité de tous les instants. Des rencontres imprévues de ce genre me maintiennent bien éveillé.

Qu’est ce qui vous a réveillé dans le travail de DJ Source ?

Manu Dibango. J’ai découvert des sons, des architectures sonores que je n’avais pas dans mon langage, d’où un plaisir terrible à sonder par le son ces nouvelles frontières musicales. Le disque est dans la boite. Il sortira quand il sortira, ce n’est pas le problème, je souhaite juste que quand il sorte, ceux qui l’écoutent éprouvent à l’écouter un plaisir comparable à celui que j’ai eu à le faire.

À soixante-dix ans, vous écrivez donc une nouvelle page de votre carrière. Quel est votre secret de jeunesse ?

Manu Dibango. Si je vous le dis, ce n’est plus un secret.

Propos recueillis par Gaël Villeneuve

Dernier album paru : Africadelic, best of avec 3 titres remixés par DJ Flex. Mercury ; CD album.

 

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