Côte d’Ivoire

Les soldats français accusés de tirs sur des manifestants

par Nouvel Observateur (France) , le 29 novembre 2004, publié sur ufctogo.com

Selon un colonel de la gendarmerie ivoirienne, présent lors des manifestations du 9 novembre, les militaires français ont tiré sur la foule "sans aucune sommation". "Aucun manifestant n’était armé, ni même de bâtons, d’armes blanches ou de cailloux", a-t-il souligné. Les autorités ivoiriennes ont fait état de 57 civils tués entre les 6 et 10 novembre.

 

Un colonel de la gendarmerie ivoirienne, témoin privilégié de la manifestation du 9 novembre devant l’hôtel Ivoire d’Abidjan, a accusé dimanche 28 novembre, dans un récit précis et circonstancié, les militaires français d’avoir tiré "directement sur la foule" et "sans aucune sommation". Commandant de l’école de gendarmerie d’Abidjan, le colonel Georges Guiai Bi Poin était en charge de la soixantaine de gendarmes déployés ce jour-là devant l’hôtel Ivoire pour contenir le flot des manifestants.
"Ce sont les militaires français qui ont tiré directement dans la foule. Ils ont tiré sur ordre de leur chef de corps, le colonel D’Estremon. Sans sommation", a-t-il déclaré. Pendant toute la durée de la manifestation, le colonel Guiai Bi Poin se trouvait dans le hall de l’établissement, aux côtés du colonel D’Estremon, qui commandait les troupes françaises rassemblées dans l’hôtel.
Son récit contredit en tous points la version donnée par l’armée française de ces événements.

Trois semaines après les faits, les circonstances et le bilan de ces violences restaient jusqu’à présent très confus. Si les autorités ivoiriennes font état de 57 civils tués et de plus de 2.200 blessés entre les 6 et 10 novembre, elles n’ont pas donné de bilan précis des incidents devant l’hôtel Ivoire.
Les partisans du président Laurent Gbagbo accusent les soldats français d’avoir ouvert le feu sur les "jeunes patriotes", dénonçant en particulier la présence de tireurs d’élite dans les étages de l’hôtel.

Manifestants désarmés

"Aucun de mes hommes n’a tiré", a affirmé dimanche le colonel Guiai Bi Poin. "Il n’y a pas eu de coups de feu provenant de la foule. Aucun manifestant n’était armé, ni même de bâtons, d’armes blanches ou de cailloux", a-t-il souligné.
"Je suis arrivé vers 14H00 (locales et GMT), je me suis présenté au chef de corps du régiment des troupes de marine qui étaient déployées sur place et je lui ai exposé ma mission. Il m’a répondu ceci : "mon colonel, mes barbelés de sécurité sont franchis, la foule s’excite. Si dans 20 minutes ils ne nous laissent pas partir, je fais tirer"".
"Je lui ai dit que s’il avait déjà choisi l’option de tirer, je n’avais aucune raison de cautionner ça et j’ai menacé de partir (...) Il a compris mon mécontentement et s’est excusé, ajoutant qu’il me laissait le temps de discuter avec la foule et négocier avec les manifestants", a-t-il ajouté.
"J’ai alors négocié avec deux ou trois délégués des patriotes, ils refusaient de laisser partir les Français, pensant qu’ils devaient se rendre à l’hôtel voisin du Golf et non au BIMa (Bataillon d’Infanterie de Marine)", se souvient l’officier ivoirien : "ils ont proposé de téléphoner à un de leurs responsables, Jean-Yves Dibopieu. Celui-ci, après mon appel, a accepté de venir sur place".

5 mètres

Pendant toute cette négociation, "mes gendarmes repoussaient les manifestants à quelques mètres du cordon de fils barbelés. Nous continuions alors à nous interposer entre la foule et les engins blindés des Français, séparés d’environ 5 mètres".
"Il y avait des insultes, des slogans hostiles. Mais nous n’avions aucun intérêt à tirer sur la foule. Je n’ai presque pas quitté le colonel D’Estremon, nous "co-gérions" la situation ensemble. Le problème est qu’il était extrêment excité.
Il menaçait sans cesse de faire tirer, cela revenait comme un leitmotiv. Ses capitaines étaient d’ailleurs beaucoup plus calmes que lui, cela m’a surpris", relève le colonel Guiai Bi Poin.
"Tout à coup, il y a eu un mouvement sur notre gauche, mes gendarmes ont été repoussés violemment par la foule. Ils ont reculé d’un ou deux mètres. D’Estremon m’a alors dit : mon colonel, la ligne rouge est franchie, je fais tirer. Feu !".
"Et les militaires français ont commencé à tirer", a poursuivi le colonel ivoirien : "des tirs tendus au Famas dans la foule. Ce n’était pas une fusillade au hasard, c’est sur ordre du chef de corps. Et il n’y a pas eu de sommation".
"Je voyais ses hommes tirer directement sur les manifestants qui étaient à moins de 10 mètres. Rien n’est équivoque, tout est clair. Tout le dispositif qui était sur place tirait, plus de trente soldats".

"J’ai vu beaucoup de gens tomber"

"Je lui criais de faire tirer en l’air, de lever les canons. Ce qu’il a fait, mais tous ses hommes ne lui obéissaient pas et certains continuaient à tirer dans la foule. J’ai vu beaucoup de gens tomber, mais j’ignore le nombre de victimes", a reconnu le colonel Guiai Bi Poin.
"Au même moment, nous avons entendu distinctement des détonations qui étaient beaucoup plus puissantes et qui venaient des hauteurs de l’hôtel. C’est une de ces détonations qui a fait exploser le crâne d’une manifestante, à côté d’un de mes gendarmes", explique-t-il.
La fusillade "a duré environ 20 minutes, un de mes hommes a été tué sur les lieux. Un autre a été blessé, ramené dans le hall de l’hôtel et soigné par les médecins français".
A ce moment "les Français ont plié bagage, j’ai assisté à leurs préparatifs de départ, j’étais encore dans le hall quand le colonel a mis ses hommes en mouvement".
"Nous avons alors vu descendre des étages six soldats appartenant au COS (forces spéciales de l’armée française), (...) tous cagoulés, des émetteurs-récepteurs à l’oreille, avec des armes que je n’ai pas pu identifier. Ils sont passés au pas de course devant nous tous", a-t-il expliqué.
"Je suis choqué, car l’armée française est une partie de moi-même", a-t-il déploré, évoquant une scène "qui m’a particulièrement marqué : un jeune marsouin, effondré, a baissé son canon et a éclaté en sanglots. Il s’est mis à pleurer, devant nous, avant qu’un de ses camarades ne l’agrippe et le jette dans un engin blindé".

 

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