Togo

Les militaires entrent en scène

par L'Humanité (France) , le 26 avril 2005, publié sur ufctogo.com

 

Le quartier de Bé est en état de siège. La grande route de Bekpota est jonchée de barricades. Bouts de bois posés à terre, pneus enflammés qui dégagent une épaisse fumée noire, et jeunes militants, parfois armés de machettes ou de bâtons. À un rond-point une poignée de militaires, comme dans la plupart des carrefours de Lomé, à l’exception du centre-ville. Au loin, on entend des coups de feu, sans savoir si ce sont des grenades lacrymogènes ou des tirs à balles réelles. Le dépouillement des votes de dimanche pour les élections présidentielles a mis le feu aux poudres. « Hier nuit, vers 18 heures, ceux qui sont partis pour surveiller le comptage des voix ont été bloqués par des militaires, certains ont été tapés » explique un habitant du quartier.

Dans ce fief de l’opposition, les affrontements ont démarré dans la soirée, quand des militaires sont venus pour s’emparer des urnes de certains bureaux de vote. À l’école Be Gare, règne une forte odeur de brûlé. Les habitants en colère montrent les procès verbaux des résultats, et les bulletins de vote brûlés par les « corps habillés ». Inscrits à la craie sur le tableau noir, les résultats indiquent 556 voix pour Bob Akitani, candidat de l’opposition contre 5 pour Faure Gnasimbé, fils de l’ex-président Eyadema et candidat du pouvoir. Mais il n’en reste plus rien que cette trace éphémère. À côté, à l’école publique Pa de Souza, vers 19 heures, les membres du bureau de vote terminent les décomptes, en présence de deux observateurs américains. Le bâtiment est entouré d’une foule de jeunes. Le bruit est assourdissant : cris et son des machettes qui raclent contre le mur, jet de pierres. Dans la salle, le délégué de l’opposition explique que les jeunes sont venus parce le président du bureau a refusé de signer le procès-verbal qui donnait une majorité écrasante pour Bob Akitani. « Le Togo n’est pas la propriété privée de la famille Niass (surnom de la famille Eyadema) s’énerve un jeune homme en T-shirt bleu. « Même un autre du RPT, le parti au pouvoir, on aurait pu accepter, mais on ne veut pas du fils de l’ancien président ».

Un poignet troué par une balle

L’armée a tiré sur les protestataires. Dans le petit hôpital de Bé, le médecin de garde a dénombré dans la soirée 12 blessés, et a fait évacuer les quatre cas les plus graves. Un jeune homme montre son poignet. Une balle y a fait un trou ensanglanté. « Les soldats armés sont venus, ils nous ont poursuivis. J’ai essayé d’escalader un mur et ils m’ont tiré dessus. » raconte-t-il. Comme la plupart de ceux qui l’entourent, il vient de Bégar, où les militaires ont tiré pour neutraliser les résultats. Mais ce n’est pas le seul cas. À Hedjaranawoé, un diplomate occidental confirme qu’il y a eu cinq morts, mais le bilan total des victimes reste invérifiable d’autant que les communications sont de plus en plus difficiles. Un des deux réseaux de téléphone mobile, le plus économique donc le plus répandu, a été coupé depuis dimanche après-midi. L’autre réseau surfacture les appels et les cartes de recharge sont de plus en plus difficiles à trouver. Du coup, la situation dans le reste du pays demeure assez mystérieuse. Le parti au pouvoir a affirmé dimanche que seule la capitale avait été troublée. Il s’est plaint de violences contre ses militants, l’un d’eux ayant, de sources multiples, vu sa maison brûlée par des militants de l’opposition.

Mais le rapport de force est inégal. Hier matin, à Bé, deux jeeps surplombées de mitraillettes ont déboulé en trombe. Tout le monde a immédiatement détalé, les gens qui vaquaient à leurs occupations, tout comme les jeunes qui une minute plus tôt faisaient les fiers avec leurs machettes. « Depuis six heures, c’est la troisième fois qu’ils passent comme ça dans le quartier », explique un habitant. « Ils font des va-et-vient pour nous faire peur ». Un autre raconte qu’hier matin à Aglamé, les militaires ont tiré avec des gaz lacrymogènes. Désabusé, un jeune constate : « Les mains vides, on ne peut rien faire. Ils sont venus tuer ».

Des tentatives de fraudes

Mais les dissensions au sein des forces de sécurité sont - visibles sur le terrain. Ceux qui étaient chargés de la surveillance des bureaux de vote ont souvent réagi contre les tentatives de fraudes. À - Baguida dimanche en fin d’après-midi, ce sont des militaires qui ont récupéré l’urne que certains de leurs collègues tentaient de dérober. Dans d’autres cas, ils n’ont pas hésité à arrêter les auteurs de fraude pris avec plusieurs cartes d’électeurs où tentant de mettre une deuxième fois un bulletin dans l’urne. D’ailleurs certains témoins affirment que lorsque les militaires sont venus se saisir des urnes, ils ont aussi tiré sur les gendarmes qui se trouvaient là. À Bekpota lundi matin, un camion de soldats a été acclamé par les jeunes qui tenaient la rue. « Eux ils sont avec nous », ont expliqué ces derniers. Ailleurs, on parle de scène de fraternisation. Un phénomène qui devrait continuer d’évoluer alors que les résultats définitifs des élections ne devraient pas être communiqués avant mardi soir. Reste à savoir quelle sera l’attitude de la communauté internationale. Hier Olesegun Obasanjo, chef d’État du - Nigeria, qui est aussi président de l’Union africaine, a voulu rencontrer Faure Gnassimbe et Gilchrist Olympio. Sans que l’on sache, à l’heure où ces lignes étaient écrites, la signification et les conséquences que pourraient avoir ces rencontres.

Camille Bauer

 


Dans les ors de Faure

Faure Gnasingbé, fils du défunt président Eyadema et candidat du Rassemblement du peuple togolais (RPT) a fini par parler. Dimanche, en pleines opérations de vote, il a reçu dans la résidence familiale une dizaine de journalistes de la presse occidentale. Après avoir parcouru la route interdite au public qui mène au saint des saints et traversé un joli jardin fleuri, ces derniers ont été conviés dans une grande pièce aux allures de salle du trône. Le long des murs, deux rangées face à face de larges fauteuils à dorure et en cuir bleu clair. Devant chaque siège, une petite table basse en marqueterie maniérée dans les mêmes coloris. Faure a insisté sur le fait qu’il n’avait « pas envie de s’éterniser au pouvoir », mais a assumé l’héritage de son père dont il était « collaborateur ». Reprenant le credo de la campagne, il a affirmé que le pays avait besoin de « justice, de liberté et de développement économique » même si, selon lui, du temps du général Eyadema « on pensait qu’on avait cette justice et cette liberté mais visiblement ce n’était pas l’opinion de la communauté internationale ». Le candidat du RPT s’est également engagé s’il était élu à faire un gouvernement avec l’opposition, « sans exclusive ».

Autour de cet homme de trente-neuf ans à l’air un peu perdu, des conseillers en tous genres. Son porte-parole, également ambassadeur du Togo aux États-Unis, impressionnante masse en costume qui n’hésite pas à tonner avec virulence contre certains journalistes présents. À côté, Alain Hiest, ancien du Dauphiné libéré, venu à l’appel de son ancien confrère et ami, le juriste Charles Debbash, participer à la communication de Faure. Présent également, un autre Français se présentant sous le nom de Christopher Jones, chargé d’alimenter le site Internet du candidat.

C. B.

 

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