Interview

Léopold Gnininvi : "Il y a urgence ; acceptons tous de hâter le pas."

par Diastode , le 4 mars 2003, publié sur ufctogo.com

L’opposition togolaise vient d’être secouée par une crise interne liée à l’envoi des noms à la CENI pour la participation de l’élection présidentielle à venir. Si le principe de la participation est unanimement acquis, les démarches à effectuer avant d’atteindre la participation divisent énormément l’opposition togolaise... Diastode.org a rencontré l’un des acteurs principaux de la scène politique togolaise, le Professeur Léopold Messan Gnininvi, Sécrétaire général de la Convention démocratique des peuples africains (CDPA), qui livre sa version des faits.

 

Diastode.org : "Séisme politique à la CFD", "La CFD disloquée", "Implosion prévisible de la CFD"... telles sont en substance les unes de la presse nationale depuis que l’UFC a claqué la porte à la coalition. Et, depuis, beaucoup d’encre a coulé. Mais en fait, Professeur, que s’est-il réellement passé ?

Prof. L. M. Gnininvi : Oui, en effet, la CFD connaît une crise interne grave et cela risque malheureusement d’avoir des conséquences désastreuses quant à l’issue des élections présidentielles qui doivent avoir lieu incessamment.

C’est compte tenu de ce risque majeur pour notre pays, que nous aurions préféré continuer à rechercher sereinement une solution plutôt que de se lancer dans la guerre des versions par presse interposée.

Diastode.org : Il semble que Me Agboyibo a envoyé les noms des représentants de l’opposition à la CENI sans que les concertations aient été achevées entre vous. Et vous êtes parti jusqu’à parler d’"usurpation de signature". Me Yawovi Agboyibo, lui, parle de consensus pondéré à l’issue de multiples et laborieuses concertations". Qu’en dites-vous ? Y a-t- il eu oui ou non, violation des textes régissant le mode de prise de décision au sein de la CFD ?

Prof. L. M. Gnininvi : Oui, le mal est déjà fait. Maître Agboyibo s’est empressé de tout mettre sur la place publique, y compris les correspondances internes. Malheureusement, sa version comporte des amalgames de chronologie et des contresens juridiques. La dernière réunion du præsidium avant l’envoi des Noms, a montré clairement le clivage au sein de la coalition à propos d’envoi des noms. Il n’y avait donc pas le consensus. Il nous revenait donc de continuer les discussions pour atteindre ce consensus qui est la règle de prise de décision conformément à la charte de la coalition. Nous avions convenu de nous revoir une dernière fois dans l’après-midi pour continuer l’étude de ce problème.

A notre grande surprise, à notre arrivée à cette réunion, Me Agboyibo nous annonce qu’informé de la décision arrêtée du président de la CFD, M. Gilchrist Olympio, de ne pas transmettre une liste au gouvernement, il a pris sur lui de le faire, et c’est déjà fait.

Me Agboyibo n’avait aucune prérogative pour écrire au gouvernement au nom de la coalition. Ce n’est pas lui le président en titre. C’est une usurpation de signature.

Ce n’est faute d’avoir attiré son attention, dans la matinée, sur le risque de cassure de la coalition si jamais il entreprenait de signer à la place du président. Nous considérons donc que c’est un acte de sabotage délibéré de la coalition.

Par ailleurs, c’est une blague que de parler que de "consensus pondéré" en lieu et place du consensus intégral de la charte constitutive ; est-ce un "toilettage" des textes, façon opposition ? On ne modifie pas à la sauvette une charte constitutive, de même qu’on ne procède pas à la sauvette au "toilettage" d’une constitution.

Diastode.org : Selon Me Yawovi Agboyibo, vous aviez décidé ensemble le lundi 17 février qu’"en cas d’objection de la part du président permanent, il revient au vice président, président en exercice des travaux de signer la lettre". Et en l’espèce, M. Jean-Pierre Fabre ayant fait savoir que le "Président permanent n’entend pas signer la lettre, il a dû la signer". A priori, il n’a dû qu’appliquer votre décision à tous !

Prof. L. M. Gnininvi : Me Agboyibo fait des amalgames en évoquant des discussions qui auraient eu lieu lors de réunions précédentes, le 17 février. En tout état de cause, ce sont les discussions les plus récentes qui sont réputées meilleures que les plus anciennes. N’est-ce pas là un principe élémentaire de droit ? Me Agboyibo est plus compétent que moi en matière de droit, n’est-ce pas ?

La procédure d’envoi des noms à la nouvelle petite CENI a été doublement viciée : absence de consensus et usurpation de signature. Voilà pour ce qui concerne les faits.

Diastode.org : Aviez-vous eu la même position que le CAR avant de vous rallier à celle de l’UFC ? Puisque Me Agboyibo, s’agissant de la CDPA et de l’ADDI, parle de "revirement".

Prof. L. M. Gnininvi : La lettre du gouvernement invitant l’opposition à envoyer des noms est parvenue à la CFD alors que nous n’avions même encore eu connaissance des dispositions du nouveau code électoral. La première tendance générale a été de prendre acte. Mais l’UFC disait avoir déjà connaissance des dispositions nouvelles régissant la CENI. Nous avons donc demandé que chaque organisation membre de la CFD aille d’abord examiner le texte du nouveau code électoral.

Après son examen, les prérogatives dévolues à cette petite CENI sont si petites que la question d’envoi ou de non-envoi des représentants de l’opposition à cette CENI là telle que définie dans le code électoral, nous est apparue sans importance. Le plus important pour la CDPA à partir de là est de sauver la coalition au lieu de jouer son sort en tombant dans le piège tendu par le RPT. C’est en restant ensemble que nous pèserons sur le RPT en vue de redresser ce code électoral et cette CENI. Nous ne pouvons pas les accepter en l’état sans combattre.

La CDPA et l’ADDI ont proposé que la CFD interpelle le gouvernement pour savoir où sont passés les principes contenus dans l’accord cadre de Lomé, à savoir : consensus, parité et implication de la communauté internationale. Ce qui aurait eu le mérite de sauver encore pour un temps la cohésion de la CFD. Les rénovateurs partageaient cette préoccupation. Mais Me Agboyibo s’y est opposé, tellement il était pressé de se libérer de cette CFD.

Diastode.org : Vous êtes le chantre de l’unité d’action de l’opposition. Comment comptez-vous venir à bout de cette crise qui met à rude épreuve la cohésion de l’opposition ?

Prof. L. M. Gnininvi : Nous ne sommes pas chantre de l’union de l’opposition par dogme. Nous constatons que l’enjeu de la conquête de la démocratie par les urnes constitue en lui-même un cercle vicieux. On doit se mesurer aux urnes avec ceux qui ne veulent pas des urnes ! Ou encore, on doit jouer au football contre une équipe qui refuse le football !

Aucun parti n’a été en mesure de nous sortir de ce cercle vicieux. N’aurions-nous pas plus de chance en mettant provisoirement toutes nos forces ensemble ? Voilà le simple bon sens de la CDPA depuis plus d’une décennie.

Nous avons des enseignements à tirer de ce épisode de la CFD. Nous disons que le rôle premier d’un président de coalition est de veiller à la cohésion du groupe. On préside mais on ne dirige pas.

M. Gilchrist Olympio doit se rendre plus disponible pour intégrer cette dimension à sa charge de président de la CFD. Le président doit être le dernier à quitter le navire. Nous nous attelons à ramener les choses dans l’ordre normal.

La CFD, comme toute coalition, porte en elle-même les germes de sa propre destruction. Elle est forcément née pour mourir puisque ce n’est pas une fusion. C’est un contrat pour un objectif déterminé et à durée déterminée. Tant que l’objectif n’est pas atteint, toute dislocation prématurée est un échec collectif. Nous en avons des fanfaronnades des uns et des autres. Le peuple togolais en a assez d’être traqué et spolié. Il n’y a pas de salut hors d’un regroupement des forces dès à présent. Les autres stratégies ne font que conforter à terme le régime RPT. Elles constituent des complicités actives ou passives de la dictature. La CDPA ainsi que les organisations de la CFD qui ont pris la mesure de la gravité de la situation, et elles sont majoritaires aujourd’hui au sein de la coalition, réaffirment leur solidarité autour du président permanent de la CFD et lui demandent de mesurer sa responsabilité historique s’il ne se montrait pas capable de prouver sa capacité de rassembleurs des organisations membres de la CFD.

De toutes les façons, la présidence des travaux de la CFD, en l’absence de Gilchrist Olympio sur le sol national est tournante. Me Agboyibo a fini son mandat. Le prochain sera mieux à même d’éteindre cet incendie.

Diastode.org : Selon certains observateurs, certains partis de l’opposition se comportent au sein de la CFD comme s’ils ne voulaient pas d’union. Vous est-il arrivé de le constater ?

Prof. L. M. Gnininvi : Franchement, oui. En effet la pilule est amère pour un parti politique de devoir se plier à cette stratégie imposée par l’adversaire. En effet, à l’instar du mode de scrutin à un seul tour, le régime fait tout et à dessein pour rendre antidémocratiques les dispositions qui doivent nous amener à la démocratie par les urnes. C’est de bonne guerre. Certains barons du RPT l’avouent volontiers : "nous n’allons pas faciliter les choses pour qu’on nous mène à l’abattoir". A ceux-là, nous répondons que la démocratie ne sera l’abattoir pour personne, tout au plus, ce sera la fin des avantages faciles et la fin des passe-droit afin qu’un climat propice au développement s’instaure dans le pays.

Aux partis frères à qui répugne cette stratégie unitaire, nous disons qu’il faut faire preuve de réalisme. A moins d’avoir des indulgences particulières auprès du régime, toute autre stratégie condamne les partis politiques démocratiques à l’épuisement et au martyr.

Diastode.org : Dites-nous sincèrement, Professeur : une union sincère et forte est-elle possible à l’heure actuelle au sein de l’opposition ? Si oui, qu’est-ce qui la retarde ? Si non, quelle stratégie faut-il adopter quand on sait qu’au sein même de la Coalition, des voix s’élèvent pour la traiter de "marché de dupes" ?

Prof. L. M. Gnininvi : C’est le cri du cœur de ceux qui font cette déclaration. Cela a au moins le mérite de la franchise, quant à la sincérité de leur adhésion à cette coalition. C’est dommage que ce soit le président en exercice des travaux de la CFD qui s’exprime ainsi. N’est-ce pas une preuve supplémentaire que l’incident de la transmission des noms par usurpation de signature n’était pas fortuit ? Cela ne me surprend guère, car cela me rappelle le scénario de 1993. Les tendances centrifuges au sein du COD2 ont fait échouer les sacrifices consentis par le peuple tout entier.

A présent, le RPT a bien maîtrisé la recette et la met en œuvre ouvertement et légalement cette fois-ci, alors qu’elle a été souterraine en 1993. La question n’est pas de savoir si 2 et 2 font 4. C’est une donnée, il faut s’y plier.

A défaut d’une adhésion volontaire et responsable des partis à cette donnée, la CDPA ne sera pas hostile à ce qu’une autre solution soit dégagée autour d’un outsider pour conduire une transition devant mener à des vraies élections démocratiques dans notre pays. Nous travaillons encore pour colmater les brèches mais nous ne nous arrêterons pas aux caprices des uns et des autres. C’est le sort de tous les Togolais qui est en jeu. Les leaders des partis politiques ne sont pas les seuls à faire les frais du climat de dictature dans le pays.

Diastode.org : Des élections transparentes sont-elles possibles à obtenir du régime Eyadéma ? Si oui, comment les avoir ? Si non, que reste-t-il à faire ?

Prof. L. M. Gnininvi : Nous savons tous que la dictature ne peut pas faire le lit de la démocratie. Le RPT a suffisamment fait savoir qu’il ne se pliera pas de lui-même au verdict des urnes car ce n’est pas sur cette base qu’il est venu au pouvoir.

Aujourd’hui, il n’est question pour qui que ce soit de faire du boycott et de revenir s’asseoir à la maison. De deux choses l’une. Ou bien on va aux élections pour servir de partenaires, quitte à avoir des récompenses lors des législatives qui vont suivre, et il faut l’avouer. Ou alors on y va avec la volonté de faire appel au peuple pour exiger le respect du verdict des urnes. Dans ce deuxième cas, c’est dès avant les élections qu’il faut en prendre les dispositions en organisant le peuple en conséquence. La polémique entre leaders sur la place publique n’est pas la bonne méthode pour galvaniser la population et la préparer pour exiger le respect du verdict des urnes.

Diastode.org : Ne pensez-vous pas qu’au sein de l’opposition, l’on se trompe souvent d’adversaire faisant ainsi le jeu du véritable ennemi du progrès ?

Prof. L. M. Gnininvi : Bien sûr que si, et c’est cela que nous déplorons tous. Les partis sont par essence des rivaux mais face au péril national, il doit y avoir un sursaut pour ne pas privilégier l’accessoire à l’existentiel.

L’opposition tout entière doit en ce moment s’accorder pour exiger le rétablissement du consensus et l’implication de la communauté internationale dans le processus à venir. Nous devons le nez au-delà la polémique. Entre temps, c’est l’ennemi qui avance et nous enferme dans un tête à tête inégal.

Diastode.org : Maintenant que tout est chamboulé, les populations sont dans la confusion et attendent un son clair venant de leurs leaders. Que reste-t-il à faire ? Que peut-on encore sauver ?

Prof. L. M. Gnininvi : La roue va tourner à la tête de la présidence des travaux de la CFD, c’est le tour de Gnininvi de présider les travaux. Je m’attacherai à ramener le calme et la sérénité, pourvu que le Président permanent Gilchrist Olympio et les autres protagonistes acceptent de mettre de l’eau dans leur vin. Nous avons tous des griefs les uns contre les autres, mais nous sommes pas comme des prisonniers retenus par la même chaîne. Personne ne peut même faire pipi tranquille si l’un quelconque veut l’en empêcher en se mettant à gigoter.

Par-dessus tout, pensons à cette population qui s’en remet à nous, faute d’avoir pu se donner, à temps, une autre alternative. Le RPT risque d’accélérer le mouvement. Il y a urgence ; acceptons tous de hâter le pas. Ensemble nous vaincrons.

Diastode.org

 

© Copyright Diastode - Visiter le site

Articles suivants

Articles précédents

Dépêches

UFC Live !

  • Vous devez installer le module flash correspondant à votre navigateur pour voir ce contenu.

WEB Radios - TV

WEB Radios
Tous unis pour un Togo libre et démocratique
jeudi
30 mars 2017
Lomé 28°C (à 00h)