Démocratie

Le retour des militaires

par Wal Fadjri (Sénégal) , le 25 septembre 2003, publié sur ufctogo.com

Qui pouvait penser, il y a à peine quatre ans, en juin 1999, lorsque la désormais défunte Organisation de l’unité africaine (Oua) adoptait, en son sommet d’Alger, sa première résolution bannissant les régimes issus de coups d’Etat militaires que ce phénomène si présent dans les trente premières années des indépendances africaines serait à nouveau au centre de l’agenda politique continental ?

 

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N’en déplaise aux dirigeants africains actuels, à moins qu’ils n’adoptent une attitude plus éthique et compétente dans la gestion de leurs pays, l’ère des coups d’Etat pourrait être de retour en Afrique.

Ce serait la véritable fin d’un cycle de rêve. On avait, en effet, pensé que les militaires étaient définitivement retournés dans leurs casernes. Recyclés dans le génie civil. Versés dans les opérations de maintien de la paix pour se faire des dollars. Et désormais prêt à se mettre au service de nouveaux pouvoirs civils sortis des urnes. D’autant plus qu’un mois avant l’adoption de la résolution "historique" de l’Oua, l’exemple était venu, si l’on peut dire, d’en haut, plus précisément du Nigeria, pays le plus peuplé du continent, mais sous la férule des militaires depuis 1966, hormis un intermède entre 1979 et 1983, quand un régime civil, celui de Shehu Shagari, avait fini par être renversé par les pratiquants de cette forme particulière de la politique qu’il avait fallu définir par un néologisme Nigérian : Militics, la politique par les hommes en kaki. Autant dire que le retrait des soldats de la scène politique nigériane, le 29 mai 1999, au terme d’une transition démocratique pacifique, semblait être un tournant décisif, peu importe que le bénéficiaire de ce transfert de pouvoir n’était autre que Olusegun Obasanjo, un militaire revenu à la vie civile, comme la plupart des dirigeants actuels de l’Afrique de l’Ouest.

Continuité de l’Etat - On ne pouvait alors pas se permettre de faire la fine bouche. Tout le monde était satisfait de ce vent de la démocratie qui arrivait enfin sur les berges africaines. Il était là, porté à la fois par le séisme politique qui avait mis fin en 1989 aux régimes autoritaires est-européens, le discours de La Baule en juin 1990 pour les pays francophones, celui d’Harare pour le Commonwealth un an plus tard. Le tout s’ajoutant aux revendications de la rue et des mouvements corporatistes ainsi qu’aux oukases des conférences nationales ici et là appelant, d’un même mouvement, à la fin de l’intrusion des militaires dans la vie politique. Il y eut certes une exception. Quand, à contre-courant, le général Robert Guei, face à la détérioration du climat politique dans son pays sur fond de tensions ethniques s’empare du pouvoir en Côte d’Ivoire, en décembre 1999, rares sont ceux qui trouvent à redire. Son intervention est aussitôt classée dans une catégorie nouvelle de "bons" coups d’Etat, ceux considérés comme un mal nécessaire pour empêcher la désagrégation nationale. Cela n’avait cependant pas éliminé le refus de l’Oua d’autoriser Guei à siéger lors de son sommet de Lomé, en juillet 2000. C’est dire que, même tolérés, les coups d’Etat étaient véritablement passés de mode, au moins sur le principe. Pourquoi donc ont-ils soudain repris en vigueur ? Qu’est-ce qui explique que même dans des pays où le sujet était tabou on en fasse désormais un sujet central du débat public ? Comment surtout se fait-il que coup sur coup, pour ainsi dire, deux interventions militaires aient été acceptées, en Centrafrique et en Guinée-Bissau ?

Un flash-back est nécessaire pour comprendre combien le continent africain a toujours été une terre poreuse aux projets politiques des militaires et à la violence tout court, depuis la fin de la période coloniale.

Au moment de l’accession à l’indépendance des nations africaines, tout semblait être réglé comme sur du papier à musique. Les armées africaines avaient hérité la culture des armées métropolitaines principalement basée sur la sujétion des militaires au pouvoir civil. Mais cette ambition se révéla d’une naïveté crue quand, dès 1963, le cycle des coups d’Etat commença, le premier d’entre eux ayant lieu au Togo. Le changement d’attitude des armées se traduisit par le rêve développementaliste qu’elles reprennent à leur compte. Mieux, de 1960 jusqu’à la fin des années 70, elles se posent en groupes dotés d’une expertise certaine capables de "faire les choses". Progressivement elles se drapent d’une autre dimension : celle de forces venues dans la vie politique pour servir de ciment à de jeunes nations - déjà - désorganisées par les politiciens et pour stabiliser les sociétés afin qu’elles ne s’effondrent pas. Ce faisant, l’armée apparut en Afrique sous un jour noble : celui de garant de la continuité de l’Etat.

Son rôle devint ainsi l’un des traits dominants de la vie politique africaine de 1963 jusqu’à la fin des années 80. Et elle sut utiliser des formules variées pour légitimer son incursion sur ce terrain. Salut public, Rectification, Restauration nationale, Renouveau et d’autres concepts furent avancés pour justifier les coups d’Etat, en particulier en Afrique de l’Ouest, région la plus touchée par le phénomène. Mais de son "oeuvre" de rédemption, l’armée africaine n’a pas été indemne. Dans certains cas, elle est apparue comme une simple caste sortie des casernes pour défendre des intérêts corporatistes, alors que dans d’autres elle s’est autodétruite, comme au Liberia, et pis, dans plusieurs pays africains elle a perdu le monopole de la puissance et de la violence avec l’émergence de ce que l’on a appelé les armées irrégulières, les milices ou factions qui ont poussé l’outrecuidance jusqu’à la défaire dans certains pays, notamment en Ethiopie ou en Ouganda. De tels revers sont arrivés au pire moment, quand il s’est révélé que les gestions militaires n’ont mis fin nulle part à la corruption, à la gabegie, au clanisme. L’accès facile aux armes, consécutif à la fin de la guerre froide, a fait le reste. Tous les groupes désireux d’asseoir par la violence les arguments de leur contestation politique de l’ordre établi savaient où faire leur marché. Ces nouvelles forces, comme l’explique Robert Kaplan dans The Coming Anarchy, sont les symboles d’un nouveau barbarisme, recourant à une violence aveugle pour tuer, amputer, violer, terroriser les populations civiles et s’attaquer aux armées régulières, ainsi que l’a prouvé de triste mémoire la virulence des conflits sierra-léonais et libériens.

Au secours ou ouf ? - De toutes ces évolutions qui ont remodelé les armées africaines, sont nées des relations assez bigarrées entre le politique et les forces militaires. Dans certains cas, comme au Sénégal, l’armée reste encore sous le contrôle civil. Dans d’autres cas, l’armée est demeurée une institution puissante, ayant pratiquement échappée au contrôle de l’Etat. Ailleurs, l’Etat a perdu le monopole de la violence.

A la lumière de tous ces soubresauts, il n’était pas interdit de penser que l’armée avait une chance de se redonner de nouveaux habits, de retrouver son honneur, en retournant dans les casernes dans le cadre du nouveau deal que permettaient les transitions démocratiques sur le continent. Qu’elle se risque à perdre cet acquis en se lançant à nouveau dans des aventures politiques ne puisse pas s’expliquer par un simple goût du pouvoir et de ses atours. Ce qui se passe aujourd’hui est d’une certaine manière un signal fort que les civils, qui ont réclamé à cor et à cri, la restitution à leur profit de la gestion politique des pays, devraient se garder de sous-estimer. Les proclamations de l’Oua et, maintenant, celles de l’Union africaine, n’y peuvent d’ailleurs rien. Tant que les dirigeants politiques africains ne se départiront pas de leur mentalité de syndicalistes au service de leurs clans, familles, et intérêt personnel, en se taillant des résolutions sur mesure au nom d’une prétendue protection de la démocratie, tant qu’ils ne se rendront pas à l’évidence qu’une élection n’équivaut pas à une carte blanche pour se lancer dans des oeuvres prédatrices, on peut tenir pour certain que les coups d’Etat ont de beaux jours devant eux sur ce continent. A preuve, dans les pays où l’ordre constitutionnel a été récemment remis en question par des militaires, les populations ont dansé, et, sauf là où l’enjeu pétrolier (comme Sao Tomé) était de taille, la communauté internationale, préoccupée par d’autres urgences, notamment la lutte antiterroriste et les difficultés économiques internes, est restée de marbre.

Ce n’est donc pas étonnant que l’arme au pied, le regard rivé sur les états d’âme des populations de plus en plus outrées par le nombre croissant de régimes civils qui se partagent le butin national en foulant au pied leurs engagements électoraux et démocratiques, d’autres militaires africains observent avec gourmandise les bêtises qui se multiplient sur la scène politique africaine. Au fond, ne peuvent-ils pas être tentés de penser que ces civils ne sont arrivés aux affaires qu’en utilisant les mêmes subterfuges que les militaires lorsque ces derniers forgeaient des concepts pour légitimer leur accès au banquet du pouvoir ? L’imposture démocratique chez les civils ayant remplacé dans ce cas de figure la prétention du salut national brandi par les militaires. Ces hommes en armes, par surcroît au fait des évolutions contemporaines, savent parfaitement qu’il y a désormais ce que l’on peut appeler la jurisprudence "Musharaf". Comment ne peuvent-ils pas ne pas être tentés de suivre "l’exemple" de ce militaire pakistanais, universellement snobé quand il est arrivé au pouvoir à la suite d’un coup d’Etat pour remettre de l’ordre dans la vie publique de son pays, il y a quatre ans, mais désormais réhabilité en raison de son habileté à jouer la carte de la lutte antiterroriste ?

La tentation du retour des militaires aux affaires peut être considéré comme l’un des sérieux revers de la démocratisation de l’Afrique mais elle a été facilitée par le refus des politiciens africains de jouer franc jeu. Ont-ils respecté les termes du deal qui a été conclu au moment des transitions démocratiques quand ils s’étaient juré de mieux gouverner leurs pays au lieu d’en faire des propriétés privées au point de les engager dans des actes d’aliénation des ressources et de la souveraineté nationales qui, en droit international, devront être assumés par les générations futures ? De leur capacité ou non à se ressaisir dépendra la réaction que suscitera le réveil des militaires sur le continent. Ce sera "Au secours, ils reviennent" ou bien "Ouf". Le cycle des alternances entre civils et militaires serait-il un nouveau particularisme de la démocratisation africaine qui en a tant révélé depuis son lancement ? Jouer avec le feu, pardon, les casernes, n’a jamais été sans risques. Sans compter que des hordes de rebelles, mues par la même logique d’accaparement du pouvoir, n’ont pas dit leur dernier mot.

Adama GAYE

 

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