Côte d’ivoire

Le poison de l’humiliation

par L'Humanité (France) , le 13 novembre 2004, publié sur ufctogo.com

 

Les traits tirés par plusieurs jours d’angoisse, les Français débarquant dans la nuit froide de Roissy, en provenance d’Abidjan, avaient une lointaine ressemblance avec les rapatriés d’Algérie accostant à Marseille en 1962. Comme eux, ils ont quitté précipitamment un pays où ils étaient installés depuis plusieurs décennies, où certains sont nés. Mais d’autres images, plus dures, ont noirci une bien triste semaine : des cadavres sanglants de jeunes gens recouverts du drapeau ivoirien et des chars de l’armée française manoeuvrant sur les avenues d’Abidjan. Cela ressemblait cette fois à un pays occupé par une armée étrangère.

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Photo abidjan.net

Comparaison n’est pas raison. La Côte d’Ivoire n’est plus une colonie qui se libère, mais un État indépendant, et les militaires français remplissent leur mission en accord, officiellement, avec les autorités ivoiriennes et sous mandat de l’ONU. Il n’empêche, la vague de violences qui a déferlé sur le pays depuis une semaine, fait remonter à la surface les frustrations et les colères léguées par une très longue histoire de souffrance, des siècles d’esclavage, du colonialisme, jusqu’au néocolonialisme de la « Françafrique ».

Rappeler ce lourd héritage n’équivaut pas à stigmatiser des résidents français qui ont établi des relations sincères d’amitié avec la population ivoirienne et ont eu le sentiment de contribuer avec elle au développement du pays. Et pourtant les slogans antifrançais entendus ces derniers jours dans les rues d’Abidjan et le pillage des habitations ont été accompagnés d’autres exactions. Les premiers témoignages font état de viols et de blessures à l’arme blanche. Ce sont le fait d’une infime minorité certes, Français et Ivoiriens sont sous le choc.

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Photo abidjan.net

Mais le passé est si lourd. La moindre bévue peut rallumer un feu que l’on croyait éteint. N’est-ce pas le cas après avec la riposte décidée par les autorités françaises au bombardement qui a coûté la vie à neuf soldats à Bouaké par de deux Soukhoï de l’armée ivoirienne ? En ordonnant que l’on détruisît, non seulement les deux appareils incriminés, mais les quelques hélicoptères qui constituent la maigre force aérienne ivoirienne, l’ancienne puissance tutélaire a provoqué un sentiment d’humiliation. Le ton cinglant de Michèle Alliot-Marie à l’adresse du chef de l’État ivoirien, ajoutait encore à l’impression que dans les tous esprits n’est peut-être pas encore totalement révolu le temps des colonies. La ministre de la Défense avait des raisons particulières, dues à sa charge, d’être particulièrement émue et indignée par la mort des militaires français.

De là à balayer d’un revers de manche l’hypothèse que le raid meurtrier ait pu être le résultat d’une bavure (un camp de la rébellion se trouvait à proximité des positions françaises), à s’engager dans des représailles disproportionnées puis dans un cycle d’affrontements dans lequel ont succombé une cinquantaine de civils ivoiriens, il y avait un pas, que Paris a franchi, affectant notre diplomatie et l’image de notre pays en Afrique.

Ces événements dramatiques sont un nouvel avatar d’une crise qui menace la Côte d’Ivoire dans son existence même. L’actuel président, Laurent Gbagbo, élu en 2000 en battant le général Gueï, n’a pas mis fin à l’« ivoirité », sorte de discrimination ethnique inventée par l’ex-président Bédier, figure déchue de la Françafrique. Ayant attiré une importante main-d’oeuvre pour la culture du cacao, la Côte d’Ivoire compte un tiers de sa population d’origine étrangère. Alassane Ouattara, bien qu’ancien premier ministre, s’est toujours vu empêché de se présenter à l’élection présidentielle en raison d’origines supposées burkinabés. Ancien dirigeant de l’opposition, le chef du Front populaire ivoirien (FPR), Laurent Gbagbo avait dénoncé l’« ivoirité », avant de s’en accommoder une fois au pouvoir.

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Photo abidjan.net

En proie à une rébellion qui occupe 60 % du territoire au nord pour 30 % de la population, le gouvernement légal ne peut espérer reprendre la main par la seule force des armes. Les réformes prévues à Marcoussis et à Accra sont présentement le seul cadre d’une possible sortie de crise. La contribution de la France à ce difficile processus est sans doute indispensable, mais à sa juste place, en partenaire et non en puissance néocoloniale alors que le rôle de l’Afrique doit être rehaussé comme l’y invite le président sud-africain Thabo Mbeki.

Jean-Paul Piérot - L’Humanité (France)

 

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