Correspondance

Le courrier de la détresse

par Elom Patrick Lawson , le 21 juin 2006, publié sur ufctogo.com

 

Chère cousin Sélom,

Ça fait un long bout de temps que je n’ai pas eu de vos nouvelles. Comment allez-vous ? Au pays, plus rien ne va. C’est la totale précarité de la vie, la galère au quotidien et la peur du lendemain. J’espérais une lettre de condoléance de ta part mais ton petit frère Eyram m’a dit que tu n’avais pas appris la tragédie qui est arrivée à notre famille.

En effet, avec la chute du grand baobab qui polluait notre ciel et couvrait le peu de soleil dont Dieu nous a gratifié, on croyait notre souffrance terminée. C’était l’espoir d’une ère nouvelle, d’un futur plein de sourire. Personne n’aurait imaginé que cet arbre ancien allait s’écrouler un beau jour, fauché par les catastrophes naturelles. Mais hélas ! Mille fois hélas ! Que ne fut notre grande surprise de voir un des jeunes pousses surgir on ne sait d’où pour ruiner l’espoir de tout un peuple. Sa sortie de terre fut tragique et très ensanglantée. Jamais notre jeune histoire n’a enregistré autant de morts. Je n’oublierai jamais ce matin où les corps jonchaient toutes les rues de la capitale. C’était affreux, vraiment affreux. Les morts, on en comptait par centaine, par millier. Il y en avait dans tous les coins. Une seule question me traversait la tête : « Existe-t-il dans notre si petit pays des personnes aussi barbares que ceux qui se promenaient ce jour de maison en maison et assassinaient tout ceux qui s’y trouvaient. » Le sang a coulé, le sang de tes frères a coulé et a souillé notre terre natale chérie.

C’est ainsi que ce matin du 26 Avril, vers quatre heures, un groupe de cinq personnes en uniforme puissamment armées de kalachnikov, fait irruption dans notre maison en fracassant le portail. Ils fouillaient un peu partout. Ils se sont livrés à une barbarie sans précédent. Ma petite sœur Kafui a été plusieurs fois violée. A la question de mon père de savoir ce qu’ils voulaient, l’un d’entre eux répondis : « Dans cette maison se tiennent des réunions politiques, et c’est d’ici que viennent toutes les décisions incitant à l’insoumission et à la désobéissance civique. Nous sommes chargés de mettre fin à cette pagaille qui n’a que trop duré. » Mon père a répondu d’une voix triste que nous ne sommes pas des politiciens et qu’aucune réunion politique ne se tient chez lui. J’étais bloqué dans les toilettes de ma chambre d’où j’écoutais toute la conversation. Après quelques minutes d’échanges faites d’intimidations, d’humiliations et de tortures, j’entendis quatre coups de feux accompagnés de cris de détresse. J’avais tellement eu peur que je perdis connaissance. Lorsque j’ai repris connaissance, il étais six heures environs. Un grand silence régnait dans la maison. Je sortis de ma cachette. Arrivé au salon, il y avait du sang partout. J’ai fouillé dans toute la maison, personne n’y était. C’est alors que j’ai compris que ma famille venait d’être décimée. Après quelques heures de marche, j’ai pu atteindre la frontière ghanéenne et j’ai pu trouver refuge auprès des familles avec des compatriotes dans la même situation que moi.

Chère cousin, pour moi, l’avenir n’est qu’une illusion. Ma vie est faite de recherche permanente de cachette et de dissimulation d’identité. Tous tes frères sont exilés au Bénin et au Ghana d’où ils font toujours l’objet de menace. Le comble est que le pouvoir auto établi, tout en leur demandant de revenir les accuse de tueries et d’assassinats. Dans le mêmes temps les bourreaux sont décorés, certains sont faits ministres et d’autres promus à des postes juteux de l’administration publique. Ils se promènent librement sans être inquiétés par la justice. On met en place un pseudo comité des victimes des événements d’avril et une commission nationale chargée de faire les enquêtes. Ces structures sont essentiellement constituées des milices ayant pris part à ce qui s’apparente au génocide de notre pays. La soi-disant commission nationale chargée de faire la lumière sur les événements est pilotée par un ancien « politicien alimentaire », véritable suiveur et serveur de thé du palais. Les enquêtes se sont déroulées dans son bureau et les résultats assortis de ses imaginations sont truffés d’amateurisme intellectuel. Et pour flouer la communauté internationale avec à la clé les milliards de l’union européenne qui vont couvrir les besoins du clan familial, on rebaptise les rues de la capitale avec les noms des anciens chefs d’Etat. C’est comme ça que l’histoire de notre terre natale que nous n’avons jamais connue a été réhabilitée.

Sélom, nous vivons dans une insécurité avancée. Les hommes de rang procèdent chaque jour à des arrestations extrajudiciaires. Les enlèvements et les tueries sont monnaie courante. Ceux qui ne sont pas assassinés, sont jetés en prison sans justice. A ces maux s’ajoutent la famine, le désoeuvrement et le grand banditisme. Le pouvoir est plus préoccupé de formalisme politique que de vitalisme économique. C’est un régime anachronique et désuet qui érige en système de gouvernance, la violence, la torture, la gabegie, la corruption et le gaspillage multiforme de biens publics avec des méthodes artisanales d’humiliation des populations. Les recettes mensuelles de l’Etat ne servent qu’à couvrir les besoins de la famille. Certains observateurs de la vie politique de notre nation croyaient que le fils allait abandonner certaines habitudes du passé. Mais malheureusement on continue de gaspiller des milliards dans la célébration des fêtes qui rappellent les meurtres du régime et divisent les populations. Les ressources de la caisse nationale de sécurité sociale (CNSS) sont siphonnées par le clan familial au mépris des intérêts des travailleurs qui attendent toujours le paiement des arriérés des allocations familiales et une liquidation rapide de leurs pensions. Les hôpitaux et les centres de santé sont dépourvus du minimum requis pour leur fonctionnement. Les populations n’arrivent pas à se soigner. La moindre maladie peut être cause de décès. Elles croupissent dans la misère chaque jour faute de ressources pour s’acheter des médicaments. Les salles de classe manquent de matériels didactiques. Les bibliothèques scolaires ne sont que de vieux souvenirs dans le pays et par faute de moyens, certains enfants ayant atteint l’âge de fréquenter n’ont pu commencer les cours préparatoires. Tout comme les écoles primaires et secondaires, l’université de la capitale est devenue le souffre-douleur de tous les fossoyeurs impénitents du savoir et de la culture. Les bourses et les aides ne sont pas payées. Les amphithéâtres sont devenus très exigus pour contenir le trop plein d’étudiants. Les cités universitaires sont presque inexistantes. Les étudiants diplômés sont acculés à conduire des taxis moto pendant que les pères et les mères de famille subviennent difficilement aux besoins de leurs enfants condamnés souvent à un repas par jour. Certains parents en désespoir de cause vendent leurs enfants à des gens peu scrupuleux qui les livrent à des travaux forcés. Les jeunes filles se livrent à la prostitution avec ses corollaires de maladies surtout du Sida pour lequel notre pays a un taux de prévalence déjà élevé. Des milliards sont dilapidés chaque mois pour récompenser une horde de courtisans, des marcheurs professionnels, de faux opposants et de politicards mal dégrossis en quête de notoriété tandis que les routes sont encore non bitumées dans la capitale. Le président Houphouët Boigny l’avait si bien rappelé : « Les routes constituent le premier facteur de développement d’une nation. » Lorsqu’il s’agit de récompenser les joueurs de football qui font l’honneur du pays, le régime crie sur tous les toits que les caisses de l’Etat sont vides. Malgré les dysfonctionnements de ce système en perte de vitesse, notre équipe nationale s’est qualifiée pour la première fois de l’histoire de notre football pour les phases finales de la coupe du monde de la FIFA. Et pendants que ces jeunes sont en train de défendre les couleurs nationales en Allemagne, le fameux dialogue nationale qui devait normalement apaiser les tensions et trouver une solution à la profonde crise qui secoue notre pays depuis plus de quarante ans vient de clore ses travaux dans un fiasco total et une cacophonie généralisée. Comment peut on comprendre qu’on réunisse une petite frange de la population dans une salle pour réfléchir pendant deux semaines et trouver des solutions à une crise qui dure depuis plus de quatre décennies. C’était juste un formalisme politique qui servirait à débloquer les milliards de l’union européenne. La réalité en est autre chose. Cela témoigne d’un refus permanent d’ouverture aux vertus enrichissantes du vrai dialogue et de l’amour du peuple, celui du vrai peuple dans toutes ses composantes ethniques et religieuse sans exclusive et qui constitue la force de notre histoire commune.

Notre pays fait aujourd’hui les frais de ce vieux système clanique de gestion des affaires publiques qui refuse de se conformer aux normes internationales en matière de bonne gouvernance et de démocratie. Pendant que je rédigeais ces lignes, un ami m’informe par téléphone que le plus jeune des fils du général vient d’être nommé chargé de mission à la présidence de la république. Une façon de lui rendre sa part du gâteau.
Chère cousin, voilà en quelques mots ce qu’est devenue la vie socio politique de notre pays que je tenais à partager avec toi afin que vous ayez une idée de la situation que nous vivons. Portez nous dans vos prières et envoyez nous de temps en temps des messages de soutien. Que Dieu vous garde et bénisse notre pays.
Ton cousin Charles.

 

© Copyright Elom Patrick Lawson

Articles suivants

Articles précédents

Dépêches

UFC Live !

  • Vous devez installer le module flash correspondant à votre navigateur pour voir ce contenu.

WEB Radios - TV

WEB Radios
Tous unis pour un Togo libre et démocratique
lundi
25 septembre 2017
Lomé 23°C (à 04h)