Tunisie

Le combat perdu du président Ben Ali ?

par Le Monde (France) , le 22 juillet 2001, publié sur ufctogo.com

 

Il a suffi du courage d’un juge, Mokhtar Yahyaoui, président de la 10e chambre civile au tribunal de Tunis, pour qu’un vent d’optimisme souffle à nouveau sur les milieux de l’opposition tunisienne. Non seulement un homme a fait à ses compatriotes la démonstration éclatante que "citoyenneté" n’est pas un vain mot en Tunisie, mais il a révélé l’état des fondements du régime. En dénonçant publiquement il y a quelques jours, dans une lettre ouverte au président Ben Ali, l’absence totale d’indépendance du pouvoir judiciaire en Tunisie, Mokhtar Yahyaoui a peut-être porté le coup le plus rude jamais asséné au palais de Carthage.

Qu’un haut magistrat, inconnu de l’opposition et des mouvements de défense des libertés, entre en rébellion et assume ses propos sans se cacher derrière l’anonymat constitue indiscutablement un tournant. La nouvelle a d’ailleurs provoqué une telle surprise à Tunis que personne, ou presque, n’a cru à la véracité de cette information pendant plus de vingt-quatre heures. "Pourquoi donc un juge s’amuserait-il à jouer les kamikazes ?", se demandaient les uns, tandis que les autres affirmaient, catégoriques : "C’est un piège." Il se confirme pourtant que les deux outils dont s’était emparé le président Ben Ali pour consolider son système sécuritaire - la justice et l’information - sont en train de lui échapper. Car la rébellion du juge Yahyaoui - qualifié par tous ceux qui le connaissent d’homme "travailleur, intègre, irréprochable" - est le reflet d’un large malaise au sein de la magistrature tunisienne. Déjà, le 27 mai, après une longue période de léthargie, l’Association des magistrats avait publié une résolution remarquée appelant à l’indépendance du pouvoir judiciaire. Et, le 5 juillet, quelque quatre-vingts magistrats avaient fait circuler sur Internet un manifeste -non signé- dans lequel ils se disaient prêts à se battre pour rendre à la justice tunisienne son honneur et sa dignité.

Attendue, la contre-attaque du pouvoir aux révélations du juge Yahyaoui a paru dérisoire : ce magistrat serait un ripou et un aigri, mû par une volonté de vengeance personnelle, si l’on en croit le communiqué publié par le ministère de la justice le 12 juillet... Mais qui le régime croit-il encore convaincre par ce genre d’affirmations ?

En maintenant ce style de riposte à l’heure d’Internet et des télévisions satellitaires, le palais de Carthage se bat contre des moulins à vent. Ce n’est pas l’argent mais l’information qui constitue, de nos jours, le nerf de la guerre.

Or ce combat-là, le président Ben Ali l’a déjà perdu. Que peut-il contre Al Mustaquilla, chaîne de télévision privée basée à Londres, devenue en l’espace de trois mois le lieu d’expression privilégié des opposants tunisiens ? Le succès d’Al Mustaquilla est tel, en Tunisie, qu’on peut parler de phénomène de société. Chaque dimanche à la mi-journée, les rues se vident dans le pays, à l’heure de l’émission-phare de la chaîne, "Le Grand Maghreb". "C’est à croire, chaque fois, qu’un couvre-feu est instauré", rapportent de nombreux témoins.

Peu importe que le propriétaire d’Al Mustaquilla, Hachmi Hamdi, ait eu des alliances successives douteuses (l’islamisme, puis le "bénalisme", puis l’opposition). L’essentiel n’est pas là, mais les autorités tunisiennes ne l’ont toujours pas compris, de même qu’elles se refusent à admettre qu’on ne peut domestiquer les ondes comme on domestique les individus. Dans les coins les plus reculés de Tunisie, chacun a ainsi pu entendre, le 17 juin, Sihem Bensedrine, éditrice, journaliste et porte-parole du Conseil national pour les libertés en Tunisie (CNLT, interdit), exposer dans le détail une affaire de corruption impliquant le beau-frère du président Ben Ali, Moncef Trabelsi. C’est parce qu’elle avait osé dénoncer le système mafieux qui prévaut en Tunisie - et non parce qu’elle s’était rendue coupable "d’outrage à magistrat et de diffusion de fausses nouvelles", comme l’indique la version officielle - que Mme Bensedrine, selon l’opposition, a été envoyée en prison à son retour de Londres.

DÉCALAGE GRANDISSANT

Combien de contestataires le régime placera-t-il sous les verrous, au motif que ces derniers se seront exprimés sur une chaîne étrangère, faute d’avoir eu accès aux médias de leur propre pays ? Combien de temps lui faudra-t-il pour comprendre que, pour chaque opposant arrêté, dix autres prendront la relève, lui infligeant des coups infiniment plus rudes ? "Cela me fait penser à l’époque du chah d’Iran, se souvient l’un d’eux. Il y avait une manifestation par semaine, de plus en plus importante, et de plus en plus durement réprimée. Eh bien, cela a continué ainsi jusqu’à ce que le chah finisse par tomber..." Toutes ces dernières années, la contestation n’a cessé de s’étendre en Tunisie, lentement mais sûrement. S’il est prématuré de parler de "printemps de Tunisie", il est indéniable que la prise de conscience générale sur le thème de "Nous méritons mieux que cela !" s’accélère.

Loin de reprendre l’avantage comme il le devrait et le pourrait, le pouvoir semble en décalage grandissant avec la société civile. Fidèle à un scénario prévu et redouté de longue date par l’opposition, le président Ben Ali vient de lancer l’idée d’un quatrième mandat en 2004. Il faut donc s’attendre à l’annonce prochaine d’une révision de la Constitution, celle-ci ne permettant pas aujourd’hui à M. Ben Ali de postuler une nouvelle fois à la présidence de la République. L’ironie de la situation tient au fait que c’est M. Ben Ali lui-même qui avait introduit en 1987, juste après son arrivée au pouvoir, un article limitant à trois le nombre de mandats du chef de l’État, pour une durée de cinq ans chacun.

Presque quatre mois après l’annonce solennelle d’un tournant en matière de libertés et d’information, rien ne paraît devoir changer en Tunisie. En censurant l’édition du Monde du 6 avril dans laquelle le nouveau titulaire du portefeuille des droits de l’homme et de la communication, Slaheddine Mâaoui, prenait cet engagement, le palais de Carthage discréditait d’entrée de jeu son ministre et son action. Quelle que soit la volonté de M. Mâaoui, l’intéressé ne pourra lutter contre le refus obstiné du pouvoir de procéder à des changements de fond. Et pourtant, il y aurait urgence pour le régime à accomplir bien autre chose que des "ouvertures en trompe-l’œil", comme les qualifie l’ancien député exilé en France, Khemmais Chammari.

Le bateau prend l’eau de toutes parts et les rats commencent à fuir le navire. Même les partis alibis de l’opposition légale lâchent le commandant et se rapprochent de l’opposition non reconnue. D’un bout à l’autre de l’échiquier politique, les démocrates s’entendent pour réclamer deux choses : une amnistie générale et le départ du président Ben Ali en 2004, précédé d’une transition pacifique.

Fait inédit : le secrétaire général de l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT, centrale syndicale unique), Abdessalem Jrad, s’est démarqué du pouvoir et a annoncé à son tour, le 15 juillet, qu’il s’associait à la demande d’une amnistie générale. L’autisme du palais de Carthage et la discrète mais réelle connivence de l’Union européenne avec le régime seront-ils longtemps la seule réponse ?

Florence Beaugé - Le Monde (France)

 

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