Togo

Le bras de fer est engagé

par RFI (France) , le 28 avril 2005, publié sur ufctogo.com

Le candidat de la coalition de l’opposition Emmanuel Bob Akitani, qui s’est proclamé mercredi vainqueur de l’élection présidentielle, accuse le pouvoir d’avoir « traficoté sans vergogne » lors du scrutin organisé dimanche. Des accusations que récusent les partisans du candidat donné vainqueur, Faure Gnassingbé, en rendant l’opposition togolaise responsable de la « situation insurrectionnelle » que connaît le pays. Les violences auraient fait au moins 22 morts à Lomé au cours des dernières 48 heures.

 

La décision d’Emmanuel Bob Akitani de se proclamer président a déclenché une vague de réactions de soutien et de critiques acides. Gilchrist Olympio, chef de l’opposition radicale togolaise, appuie logiquement le choix d’Emmanuel Bob Akitani et assure qu’il doit occuper la présidence du pays. « Il a obtenu plus de 70% des voix (...). Nous avons suffisamment d’éléments pour justifier notre position », assure Gilchrist Olympio depuis le Ghana, contestant ainsi les résultats officiels selon lesquels Bob Akitani n’aurait obtenu que 38,19% des voix, contre 60,22% pour Faure Gnassingbé. « Nous allons demander un arbitrage international », a ajouté Gilchrist Olympio, en souhaitant que les Nations unies, l’Union africaine et la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) parviennent à travailler ensemble.

A la lecture du communiqué de la CEDEAO publié mercredi, son désir n’a que peu de chance de se concrétiser. Elle juge en effet que les « anomalies » enregistrées lors du scrutin présidentiel ne remettent pas en cause la « crédibilité » de cette élection. « Les observateurs estiment que les anomalies et les insuffisances ainsi que les incidents ne sont pas de nature à remettre en cause la bonne tenue et la crédibilité du scrutin présidentiel du 24 avril 2005 (...). Ce scrutin a globalement répondu aux critères et principes universellement admis en matière d’élections », indique dans ce document la CEDEAO, qui comptait sur place environ 150 observateurs. Et le Nigeria, qui assure actuellement la présidence de l’Union africaine (UA), a également condamné mercredi la décision d’Emmanuel Bob Akitani de se proclamer président, jugeant sa déclaration « inconstitutionnelle ». « Elle n’a aucune valeur car une élection a été organisée et un vainqueur élu », a déclaré Olu Adeniji, ministre nigérian des Affaires étrangères.

Washington s’interroge sur « l’exactitude des résultats »

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Une patrouille de la police togolaise dans les rues de Lomé, le 27 avril. (Photo : AFP)

A l’inverse, les Etats-Unis semblent prêter une oreille attentive aux accusations de fraude massive lancées par l’opposition togolaise. « Des irrégularités dans le recensement et dans la distribution des cartes électorales avant le scrutin et des vices de procédure le jour de l’élection soulèvent de graves questions sur l’exactitude des totaux provisoires annoncés le 26 avril », a déclaré mercredi Adam Ereli, porte-parole du département d’Etat. Insistant sur le fait que la violence n’était pas « la réponse à ce problème », Wahington a rappelé aux dirigeants politiques togolais qu’ils avaient la responsabilité de « faire en sorte que leurs partisans restent calmes et évitent des affrontements ».

Interviewé par la chaîne de télévision France 2, Michel Barnier, ministre français des Affaires étrangères, a déclaré : « La ligne de la France est très claire. Dans ce scrutin, ni pendant, ni avant, ni après et, pour l’avenir, il n’y aura pas d’ingérence de la France dans les affaires du Togo ». Une intervention au cours de laquelle il a précisé que la France n’avait pas reconnu les résultats annoncés mardi. « Dans le scrutin qui vient d’avoir lieu j’avais simplement observé, comme le secrétaire général des Nations unies l’avait fait dimanche, comme la CEDEAO et les Africains eux-mêmes l’avaient fait, que malgré des incidents, il y avait eu un déroulement globalement satisfaisant. Je ne me suis jamais prononcé sur le résultat de ce scrutin », a expliqué Michel Barnier.

Mercredi, Jean-Baptiste Mattéi, porte-parole du Quai d’Orsay, avait indiqué que la France appuyait « l’engagement de l’Union africaine, et également de la CEDEAO, pour encourager la formation d’un gouvernement d’union nationale ». « En ce qui concerne le déroulement du scrutin, nous avons pris note des déclarations qui ont été faites par les observateurs de la CEDEAO. D’autres sources ont indiqué qu’il y avait peut-être des cas de fraude. En cas de contentieux, il existe des mécanismes légaux auxquels il peut être fait recours », a expliqué Jean-Baptiste Mattéi.

Un afflux de blessés par balles

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Un homme transporte une femme blessée après les émeutes du 27 avril. (Photo : AFP)

Des appels au calme ont également été lancés par de nombreux pays et organisations à travers le monde, à l’instar de la Commission africaine des droits l’Homme et des peuples (CADHP) qui a demandé aux protagonistes de la crise de privilégier le dialogue à la confrontation violente. Une requête qui se heurte aux accusations mutuelles qu’échangent les différents acteurs de cette crise politique. Porte-parole de Faure Gnassingbé, Pascal Bodjona a affirmé sur RFI que les violences qui secouent le pays répondent à un « plan de l’opposition » qui compte sur des « vandales » pour entretenir une « situation insurrectionnelle ». Jugeant « fantaisiste » la décision d’Emmanuel Bob Akitani de se proclamer chef de l’Etat, Abass Bonfoh, président intérimaire du pays, a assuré que « tous ceux qui violeront la loi républicaine seront poursuivis et subiront les rigueurs de la loi ». Il a d’ailleurs ordonné aux forces de sécurité « d’interpeller toute personne qui se mettra en travers de l’Etat de droit, de la loi républicaine, en un mot, de la démocratie ».

Interrogées à propos des méthodes d’intervention des forces de l’ordre, les autorités togolaises ont assuré n’avoir pas donné l’ordre de tirer à balles réelles. Selon un bilan encore provisoire, au moins 22 personnes ont été tuées depuis mardi dans la capitale togolaise et une centaine d’autres blessées. L’envoyé spécial de RFI a pu constater la présence de nombreux blessés par balles au Centre hospitalier universitaire (CHU) Tokoin, situé dans le nord de la capitale. Un chirurgien militaire lui a d’ailleurs confié que certaines blessures avaient été causées par des balles explosives. Et face à cet afflux de victimes, le CHU-Tokoin manque des fournitures médicales pour prodiguer des soins d’urgence. Les affrontements entre forces de l’ordre et émeutiers ont été particulièrement violents dans les quartiers de Bé et Dékon, fiefs de l’opposition, où de nombreuses barricades ont été érigées.

La violence a également gagné d’autres localités du pays. Ainsi, à Aného, une ville frontalière du Bénin située à environ 45 km à l’est de Lomé. Des affrontements se sont produits entre forces de l’ordre et militants de l’opposition, au cours desquels le commissariat central a été saccagé puis incendié. Un bilan précis de ces violences reste difficile à dresser, l’accès à la ville par la route qui relie Lomé à Cotonou étant quasiment impraticable en raison des barrages. RFI a pu recueillir des témoignages d’habitants togolais réfugiés dans la cathédrale d’Hillacondji, une ville béninoise située à la frontière. Ils expliquent qu’Aného a été le théâtre de fusillades au cours desquelles plusieurs personnes auraient été tuées. Selon la police béninoise, plusieurs centaines de personnes ont franchi la frontière pour fuir ces violences. Un chiffre qui pourrait même, selon l’AFP, s’élever à 3 000 personnes. Et plusieurs centaines de Togolais auraient également choisi de quitter la capitale togolaise pour se rendre au Ghana. « Nous espérons que ce n’est pas le premier signe d’un exode, que le calme va être rétabli et que les gens vont revenir », a déclaré David Lambo, directeur du bureau africain du Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR).

Des bilans contradictoires

Le seul bilan officiel donné jusqu’à présent par les autorités togolaises fait état de neuf morts. Katari Foli-Bazi, ministre intérimaire de l’Intérieur, a expliqué mercredi soir qu’il s’agissait de « huit ressortissants du Niger qui ont été battus et brûlés vifs et d’un policier tué à coups de machette ». Un chiffre qui contraste fortement avec ceux avancés par certains observateurs de cette crise. Kofi Yamgnane, ancien secrétaire d’Etat français à l’Intégration, parle ainsi « d’une centaine de tués ». « C’est une estimation à partir d’informations que je reçois de correspondants qui m’appellent depuis le Bénin, le Ghana et le Burkina Faso puisque le téléphone est coupé au Togo », a déclaré mercredi Kofi Yamgnane, d’origine togolaise, qui avait émis l’idée de participer à ce scrutin avant de devoir y renoncer en raison de la législation électorale de ce pays. « J’ai l’habitude des décomptes togolais : les officiels vous disent dix morts, vous pouvez multiplier par dix », a t-il ajouté, en redoutant que la situation ne s’aggrave. « Le pouvoir, au lieu de calmer le jeu, envoie des bérets rouges (parachutistes) contre les manifestants. Ils descendent du nord ».

Face à la vive tension qui règne dans le pays, les autorités françaises ont appelé à la prudence les quelques 3 000 ressortissants nationaux présents au Togo, la grande majorité d’entre eux vivant à Lomé. Jean-François Bureau, porte-parole du ministère de la Défense, a déclaré jeudi que les autorités militaires suivaient les événements « avec vigilance mais sans inquiétude précise ». « Notre préoccupation première est le retour au calme et la mise en route des institutions. Pour la sécurité de nos ressortissants, le constat que nous faisons ce matin est qu’il y a une certaine accalmie », a déclaré Jean-François Bureau. Une situation qui reste cependant très instable, l’opposition ayant demandé à ses partisans de rester mobilisés. « Il y a eu des morts, nous le regrettons amèrement. Leur sacrifice ne sera pas vain », a déclaré Emmanuel Bob Akitani jeudi sur RFI, en assurant que « l’heure de la libération » du peuple était arrivée.

Olivier Bras

 

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