Pierre Sané

"La pauvreté tue plus que tout en Afrique"

par Sidwaya , le 25 juillet 2005, publié sur ufctogo.com

La pauvreté tue plus que toutes les autres causes de mortalité en Afrique (les guerres, les catastrophes naturelles). Quand au Rwanda en 1994, entre 800 000 et 1 million de personnes ont été massacrées, cela a constitué le summum de l’horreur pour la communauté internationale et pour les Africains. Mais rendez-vous compte que ces morts ne représentent que 10% du nombre des enfants qui meurent annuellement en Afrique du fait de la pauvreté.

Environ 8 millions d’enfants y meurent chaque année à cause de la pauvreté. La pauvreté constitue une violation des droits humains parce que ce sont des maux que l’on peut empêcher. Si l’on ne fait rien, cela constitue une violation du point de vue moral.

 

Pierre Sané, ancien patron de Amnesty international est le sous-directeur général de l’UNESCO pour les sciences humaines et sociales. En visite au Faso, où il a présenté une consultation nationale autour de la "pauvreté saisie par les droits humains", Sidwaya Plus l’a reçu. M. Sané parle du projet UNESCO au Burkina Faso, et aborde ce qu’une telle initiative peut apporter.
Il dit aussi en quoi, la pauvreté est une violation des droits humains et évoque enfin, l’intégration régionale qui pour lui doit être la pierre angulaire du développement de l’Afrique.

Sidwaya Plus (S. P.) : Pourquoi d’après vous, l’UNESCO a initié ce projet dénommé "contribution à la réduction de la pauvreté et au renforcement de la sécurité humaine au Bénin, Burkina Faso, Mali et Niger" ?

Pierre Sané (P. S.) : L’UNESCO a un programme de recherche - action et d’éducation dans le domaine des droits humains. Par ailleurs, elle s’est engagée aux côtés des autres agences du système des Nations unies à une mobilisation, à une programmation visant à atteindre les objectifs du millénaire. Le premier objectif concerne la lutte contre la pauvreté. Nous avons intégré les deux éléments en posant un postulat selon lequel la solution à la pauvreté passe par une stratégie des droits de l’homme. Nous cherchons à saisir la pauvreté par les droits de l’homme par un travail de recherche, de sensibilisation et de lobbying. Après avoir fait un travail similaire au Niger, au Mali, au Sénégal, c’était donc au tour du Burkina et plus tard, ce serait le Bénin.

S. P. : Qu’est-ce qui a présidé au choix des quatre ou cinq Etats d’Afrique Occidentale ?

P. S. : L’UNESCO appuie une initiative. Au départ, le Niger a été le premier pays à travailler sur le concept. Par la suite, le Mali qui avait participé à la consultation nationale du Niger en qualité d’observateur a manifesté son désir de voir ce programme se développer sur son territoire. Cela a été pareil pour le Burkina Faso lors de la conférence de Dakar où le ministre Monique Ilboudo a exprimé le vœu de voir son pays prendre une part active à ce programme. Le Bénin a participé à la consultation nationale du Burkina à titre d’observateur. S’il se montre intéresser et qu’il demande à aller dans la même direction, l’UNESCO est prête à l’appuyer.

S. P. : En quoi la pauvreté peut-elle être perçue comme une violation des droits humains ?

P. S. : La pauvreté tue plus que toutes les autres causes de mortalité en Afrique (les guerres, les catastrophes naturelles). Quand au Rwanda en 1994, entre 800 000 et 1 million de personnes ont été massacrées, cela a constitué le summum de l’horreur pour la communauté internationale et pour les Africains. Mais rendez-vous compte que ces morts ne représentent que 10% du nombre des enfants qui meurent annuellement en Afrique du fait de la pauvreté.

Environ 8 millions d’enfants y meurent chaque année à cause de la pauvreté. La pauvreté constitue une violation des droits humains parce que ce sont des maux que l’on peut empêcher. Si l’on ne fait rien, cela constitue une violation du point de vue moral.

S. P. : Or, ce n’est qu’à partir des années 90 que le concept des droits de l’homme est devenu courant. Est-ce à dire qu’avant cette période, il n’y avait pas de violation des droits humains en Afrique ?

P. S. : Voyez vous, la lutte contre le colonisateur et le combat pour l’indépendance ont utilisé comme manifeste la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. Les combattants pour la décolonisation se sont fondés sur cette déclaration en vue de faire prévaloir leur cause. C’est le cas de Kwamé N’Krumah, Nelson Mandela et bien d’autres grandes figures de cette ère qui l’ont brandie pour montrer au monde entier que la colonisation était infondée. D’autant plus qu’elle était basée sur une idéologie de races supérieures et inférieures et du droit des premières de gouverner. Après la génération des pères de l’indépendance, malheureusement, la liberté qui avait été conquise de haute lutte contre le colon, a été confisquée par les régimes militaires, dictatoriaux, du parti unique. Ce n’est qu’à la fin de la guerre froide (1989, chute du mur de Berlin : NDLR) que l’on a pu dépolitiser le débat sur les droits de l’homme. Cela a permis de reprendre la mobilisation et les campagnes pour leur respect en Afrique. Donc, ce n’est pas en 1990 que les droits de l’homme ont été découverts en Afrique.

S. P. : Pourtant, dans le contexte africain, une certaine opinion pense qu’il y a une opposition entre le droit coutumier et le droit prescrit, importé de l’Occident. Quelle est votre appréciation ?

P. S. : Il faut le prouver. Ce n’est pas évident qu’il y ait une opposition entre le droit coutumier et le droit prescrit. Disons que certains éléments du droit coutumier sont à conserver, mais d’autres sont à supprimer. Si le droit coutumier autorise par exemple, la mutilation génitale des petites filles, je dis que cela est contraire aux standards du droit international. Car, ce droit doit être dynamique, évolutif en fonction des standards de moralité non rangés dans un réfrigérateur.

S. P. : Quelle est la situation des droits humains en Afrique et singulièrement au Burkina ?

P. S. : Je ne saurai faire l’état des lieux des droits humains en Afrique, encore moins au Burkina. Parce que cela nécessite une étude sérieuse. Or, ce n’est pas ma responsabilité à l’heure actuelle, je travaille dans des domaines très précis au sein de l’UNESCO. En matière de droits humains, c’est surtout un programme de recherche sur les droits socioéconomiques et culturels, les droits des femmes, le racisme et la discrimination non pas au cas individuel des Etats mais en termes d’examen des politiques publiques. Notre ambition est de faire en sorte que l’action publique contribue à mieux protéger et faire avancer les droits humains en Afrique.

S. P. : Vous avez été plusieurs années à la tête de Amnesty international. Est-ce que vous pouvez nous tirer les enseignements de votre passage à Amnesty international ?

P. S. : En matière de droit de l’homme, il n’y a pas de bons, ni de méchants. Tout comme il n’y a pas de pays avancés, ni moins avancés. Les violations arrivent partout dans chaque pays quel que soit son poids sur l’échiquier international. Le problème de la violation des droits de l’homme est de savoir les mesures prises par le gouvernement "fautif" pour faire en sorte qu’il n’y ait pas de violation ou alors travailler à ce que les commanditaires des violations massives soient traduits en justice. Et que les victimes soient rassurées : si un gouvernement le fait chaque fois qu’il y a violation des droits de l’homme, je dis que c’est la meilleure façon avec l’éducation d’accompagner le processus visant au respect des droits humains. Quand j’étais à Amnesty, nous produisions un rapport annuel sur les violations des droits humains et qui épinglait des Etats de toutes catégories. Aucun Etat ne peut donner des leçons de droits humains à un autre ou même les utiliser comme conditionnalité. Cela supposerait que du point de vue moral, qu’on range les Etats dans des catégories différentielles. Cela est inacceptable, à mon sens, pour un gouvernement.

Je suis persuadé que sans promotion des droits humains, sans politique publique guidée par le souci de promouvoir et de respecter les droits humains, l’Afrique ne s’en sortira pas. Peut-être qu’ailleurs cela est possible mais pour l’Afrique, c’est la clé du développement. Pour moi, seul le respect scrupuleux des droits humains est la pierre angulaire de sortie des crises et partant, du bien-être individuel et collectif des Africains. Avant de rouler ma bosse pour Amnesty international, j’ai travaillé 15 ans au Centre de recherche pour le développement international (CRDI). J’étais le directeur de cette organisation pour l’Afrique, basée à Dakar. Nous y avons travaillé principalement sur le développement et la pauvreté, sur les politiques publiques dans les différents domaines d’intervention.

S. P. : Quel est votre remède pour sortir l’Afrique de sa misère devenue presqu’endémique, eu égard à votre expérience ?

P. S. : Pour cela, il faut partir du postulat que l’Afrique est très riche en ressources minières. C’est aussi le continent le plus jeune en termes de population alors que la part du troisième âge augmente dans les autres continents. Si des opportunités sont créées, cette jeunesse peut s’investir pleinement dans l’œuvre de développement. Le potentiel de développement existe, il reste à le valoriser. Je crois que l’obstacle majeur au développement de l’Afrique, est que l’on ne prend pas les droits humains au sérieux, dans la mesure où ils ne constituent pas la pierre angulaire des politiques de développement. L’intégration régionale et le fédéralisme me paraissent être la condition incontournable au développement de nos Etats. Nous devons aller au-delà des frontières héritées de la colonisation qui ont été conçues pour maintenir l’Afrique dans cette incapacité d’influencer sur le cours des décisions à l’échelle internationale et même de prendre en main notre propre destin. Il faut une citoyenneté ouest-africaine et des structures de gouvernance et de gestion de l’économie. Ce sont deux conditions minimales si l’on veut promouvoir le développement.

S. P. : Est-ce que, finalement, l’intégration sous-régionale ne constituerait pas une menace, une limite pour la souveraineté des Etats ?

P. S. : Est-ce que nos Etats sont libres ? (Rires).

S. P. : Et si on vous retournait la question ... ?

P. S. : (Grands rires). Qui décide de la politique économique du Burkina Faso. Est-ce la Banque mondiale ou le ministre burkinabè des Finances ? Qui décide de la dévaluation du franc CFA ? Voilà, c’est là, le fond de ma pensée. Donc, la sauveraineté on la proclame, mais la "vraie" est celle qu’on exerce dans la définition libre des politiques publiques. Or, il se trouve que nous ne sommes pas en mesure de le faire. Nous sommes plongés dans le piège de la dette, des conditionnalités, du F CFA. Je crois qu’il y a un moyen d’exercer cette souveraineté en faisant une souveraineté collective. Celle-ci permettra de mieux satisfaire les besoins des populations. Dans un grand ensemble, le débat sur l’ivoirité n’aura pas de sens par exemple. Car ce sera le peuple ouest-africain dans la même structure géographique. Je trouve pathétique que les partis politiques dans leur manifeste, ne parlent pas d’intégration régionale.

S. P. : Ne croyez-vous pas que l’intégration régionale est l’affaire des élites, des universitaires et qu’elle est de fait chez les populations à la base ?

P. S. : C’est exact. Il faut une jonction entre d’un côté les politiques, les parlementaires et de l’autre, la société civile et les médias et le dernier trépied, constitue le monde universitaire et la recherche. Mais, il faut qu’ensemble, ces acteurs engagent le débat pour proposer cela comme une urgence.

S. P. : Qu’en est-il alors du NEPAD ?

P. S. : Le NEPAD n’est pas une institution d’intégration. Pour moi, l’intégration doit être d’abord politique. Seule la réussite de l’intégration politique permettra le développement et l’intégration économique.

S. P. : Etes-vous un militant infatiguable de la promotion des droits humains ?

P. S. : Je suis panafricaniste depuis l’université.

S. Nadoun COULIBALY (coulibalynadoun2002 yahoo.fr)

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