Génocide

La nuit des longs couteaux au pays des mille collines.

par Le Figaro (France) , le 24 octobre 2005, publié sur ufctogo.com

En ce début de la longue nuit du 6 au 7 avril, quelques heures après l’attentat, une première réunion rassemblant les principaux officiers rwandais est organisée au camp Kigali. Elle est présidée par le colonel Bagosora qui, aussitôt, manifeste sa volonté de prendre le pouvoir. Le premier ministre rwandais, assène-t-il, n’est pas apte à gouverner...« La machine à tuer s’est mise en place ».

 

Le colonel Théoneste Bagosora est considéré comme le cerveau du génocide qui débuta dans la nuit du 6 au 7 avril 1994.
D’ABORD, il y a eu des avertissements. Sur la RTLM, la radio de la mort aux mains des extrémistes hutus, une sinistre prophétie fut lancée comme quoi « le 3 ou le 4 avril » allait se produire un « accident », qu’il valait mieux rester chez soi, ça allait tanguer. Et la pythie, accrochée à son micro, de conclure sur un long, grinçant et lugubre ricanement.

Puis cela se précisa. Le 3 avril 1994, sur la même RTLM, l’anéantissement de l’ennemi tutsi par « le peuple », qualifié de « vrai bouclier », est annoncé : « Le jour où le peuple va se lever et qu’il ne voudra plus de vous, qu’il vous haïra à l’unisson et du fond de son coeur, quand vous lui inspirerez la nausée, je me demande par où vous vous échapperez. »

Déboula le 6 avril, et l’attentat au crépuscule contre l’avion présidentiel. Deux missiles flamboyants dans la nuit tombante, un éclair et la carcasse du Falcon 50 qui s’écrase sur les jardins de la résidence du chef de l’Etat.

La nouvelle de « l’accident » est rapidement retransmise sur les radios. Nous ne sommes qu’au début de la nuit, d’une longue, très longue nuit. Car c’est alors, selon l’accusation, que le piège va se refermer, qu’ordre sera donné au « vrai bouclier » de « se lever » pour partir au « travail ». Au coeur de cette mise en branle de la machine à tuer, le colonel Théoneste Bagosora, présenté comme « le cerveau du génocide » puisqu’il s’imposera « comme l’homme le plus puissant du pays, à même de gérer la crise ».

En ce début de la longue nuit du 6 au 7 avril, quelques heures après l’attentat, une première réunion rassemblant les principaux officiers rwandais est organisée au camp Kigali. Elle est présidée par le colonel Bagosora qui, aussitôt, manifeste sa volonté de prendre le pouvoir. Le premier ministre rwandais, assène-t-il, n’est pas apte à gouverner.

« J’étais assis à côté de Bagosora au cours de la réunion, témoignera le major Brent Beardsley, aide de camp du général Roméo Dallaire, chef de la mission des Nations unies au Rwanda. Il jurait en français et ne montrait aucun respect » dès qu’il parlait du premier ministre. Et de noter : « Les militaires voulaient prendre la situation en main. »

« La machine à tuer s’est mise en place »

Appelé à la barre par l’accusation, le général Dallaire confirmera ce propos en l’aggravant puisqu’il fera mention d’une logique de coup d’Etat. Bagosora était « la personne qui détenait l’autorité et l’exerçait ». Le Canadien soulignera également l’ambiance paradoxale de ces premières heures de la nuit du 6 au 7 avril. « Il n’y avait pas d’excitation, de cris, de hurlements, pas du tout », dira-t-il. Mentionnant les officiers rwandais présents à la réunion, il poursuivra : « C’était comme s’ils appartenaient à une autre planète (...), comme si tout se passait selon un plan. » S’attardant sur Bagosora, le général soulignera n’avoir « jamais vu quelqu’un d’aussi calme, parfaitement à l’aise au vu de la situation ».

Durant cette réunion, affirme l’acte d’accusation, Bagosora se retire dans une salle adjacente pour y recevoir ses appels. Il discute ainsi avec le lieutenant-colonel Anatole Nsengiyumva : « Immédiatement après cet entretien, le colonel Anatole Nsengiyumva a donné l’ordre de commencer les massacres à Gisenyi. » Presque simultanément, les premiers « barrages », érigés par la garde présidentielle et les bataillons para-commandos, se mettent en place à Kigali : « On y exécutait sommairement les Tutsis ou ceux reconnus comme Tutsis. »

La réunion d’état-major se termine vers 1 h 30. Bagosora disparaît alors pour ne réapparaître que vers 5 h 30 au ministère de la Défense : « C’est exactement pendant cette période que la machine à tuer a été mise en place », affirmera à la barre le professeur Filip Reyntjens, expert pour l’accusation. Dans ce laps de temps, ordre sera donné de tuer de nombreuses personnalités. « Bagosora était au courant », affirme le professeur Reyntjens, qui précise que le colonel aurait personnellement ordonné à trois officiers d’aller « systématiquement d’un endroit à l’autre, ce qui signifiait tuer massivement ». Et d’ajouter : « Cet ordre a été parfaitement compris. »

Au petit matin de cette longue nuit du 6 au 7 avril, tout en théâtre d’ombres, Bagosora ressurgit. Pour, affirme l’accusation, donner « en personne, l’ordre à un groupe d’Interahamwe (NDLR, une milice) de Remera de commencer l’extermination de la population civile tutsie ». Peu après, vers 11 heures, l’état-major de l’armée rwandaise adresse « un télégramme ordonnant aux troupes de requérir l’aide des Interahamwe et de la population pour identifier les Tutsis et procéder à leur extermination ».

Interrogeant l’expert Filip Reyntjens, le défenseur de Bagosora s’étonnera que son client ait, à deux reprises, en cette matinée du 7 avril, éprouvé la nécessité de donner l’ordre de tuer. Réponse de Reyntjens : les tueries du matin, « conséquence des dispositions prises dans la nuit », ont été sélectives ; les tueries de l’après-midi, ordonnées aux premières heures du 7 avril, seront, elles, massives.

Nous voici maintenant à l’aube du 7 avril. Tout au long de la nuit, à trois reprises, Bagosora a fait état de son refus de voir le premier ministre, Agathe Uwilingiyimana, suppléer au vide du pouvoir. En début de matinée, affirme l’accusation, le major Kayumba, proche de Bagosora, est informé que des coups de feu sont entendus près de la résidence du premier ministre. Le major affirme être au courant de la situation : « C’est nous qui voulons empêcher le premier ministre d’aller à la radio », dit-il. Peu après, le premier ministre est assassiné par l’armée, tout comme le président de la Cour constitutionnelle, de nombreux ministres et responsables politiques issus de l’opposition. Dix para-commandos belges sont également massacrés au camp militaire de Kigali pendant que le colonel Bagosora préside une réunion des membres du comité exécutif du MRND, l’ancien Parti unique. Objet du meeting : désigner le nouveau président de la République.

« Ils vont exterminer, exterminer, exterminer... »

C’est qu’en cette heure avancée du 7 avril, la machine à tuer est déjà définitivement lancée. Il est temps de penser à la suite : combler le vide institutionnel artificiellement créé et entamer le maquillage du crime en voie de réalisation. Ce même jour, donc, le fils du premier président du Rwanda intervient à la RTLM, la radio de la mort. Sur un ton d’une rare violence, il accuse les Tutsis de vouloir commettre un génocide sur les Hutus : « Ils vont exterminer, exterminer, exterminer, exterminer. Ils vont exterminer jusqu’à ce qu’ils restent seuls dans ce pays. »

Trente ans plus tôt, le 11 mars 1964, et à la suite d’une attaque des exilés tutsis, son père, le président Grégoire Kayibanda, avait eu recours au même procédé lors d’un discours radiodiffusé. Utilisant alors pour la première fois au Rwanda et à six reprises le mot génocide, l’ancien président avait d’abord fait mine de s’interroger : « Qu’est-ce qui se rend coupable de génocide ? », « Qu’est-ce qui cherche le génocide ? », « Qu’est-ce qui veut le génocide ? ». Puis de lancer à l’intention de ses adversaires cette prophétie à la fois extraordinaire et effrayante : « En supposant que vous réussissiez l’impossible, en prenant la ville de Kigali, expliquez-moi un peu comment vous vous imaginez le chaos qui résulterait de ce coup d’éclat et dont vous seriez les premières victimes. Ce serait la fin totale et précipitée de la race tutsie. »

Dans la nuit du 6 au 7 avril 1994, le colonel Théoneste Bagosora décida d’endosser - au sens propre et moral - l’héritage de l’ancien président Kayibanda. C’est, en tout cas, le noeud de l’accusation aujourd’hui portée contre « le cerveau du génocide ».

Patrick de Saint-Exupéry

 

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