Tribalisme

La frilosité raciale : le dernier refuge des médiocres

par Le Quotidien Mutations (Cameroun) , le 31 mai 2004, publié sur ufctogo.com

La leçon de New-Delhi : Avec la victoire d’un parti dirigé par une « italienne d’origine », la frilosité raciale restera plus que jamais le dernier refuge des médiocres.

 

Adaptation par la rédaction ufctogo.com du texte de Daniel Etounga-Manguelle du Quotidien Mutation.

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Photo © www.transphoto.net

En ces temps de paix mondiale troublée où, par la grâce de l’extension des réseaux d’information, les médias ne nous rapportent, à longueur de mois, que de tristes bilans d’attentats, de meurtres gratuits et d’assassinats télécommandés, il est bien rare qu’une bonne nouvelle illumine notre journée. Ce fut pourtant le cas, pour moi, lorsque j’ai appris la victoire du Parti de Mme Sonia Ghandi aux dernières élections législatives indiennes organisées dans cet immense pays, première démocratie du monde - excusez du peu - qui abrite plus d’un milliard d’habitants, soit un sixième de la population de notre planète.
Cette victoire est riche d’enseignements pour les peuples du Tiers Monde dont l’Inde fut jadis, à l’époque de Nehru, l’un des leaders ; mais également pour la "vieille Europe " où les politiques d’intégration des immigrés venus des pays du Sud divisent les classes politiques de nombreux pays.

La bonne nouvelle, ici, ne tient pas tant à la résurrection du " clan Ghandi ", dont la fondatrice, Mme Indira Ghandi, la première du nom - qui n’a aucun lien de parenté avec l’apôtre de la non-violence - a posé les fondements d’une Inde moderne, qui, après avoir été longtemps la vitrine mondiale de la faim et de la pauvreté, est aujourd’hui le premier fabricant mondial de médicaments génériques et l’une des destinations phares des délocalisateurs occidentaux, dans les secteurs de pointe comme l’informatique, dont l’Etat du Karnataka, d’où proviennent 25% des exportations du pays, abrite la Silicon Valley indienne.
En propulsant à la tête de l’Exécutif indien (bien qu’elle ait par la suite décliné l’offre, au profit d’un Sikh, groupe minoritaire tenu pour des esclaves) une Italienne (le fait qu’elle soit veuve de Rajiv Ghandi n’efface pas son origine européenne), les centaines de millions d’électeurs du Parti du Congrès donnent au monde une leçon d’humanité et de civisme.
Quelle magistrale leçon pour nous, Africains, qui sommes si prompts à la division et qui abhorrons les hommes politiques " à la nationalité douteuse ", au risque d’instaurer le chaos dans nos pays, comme on le voit aujourd’hui avec l’infortunée Côte d’Ivoire ! Combien de nos Républiques se sont, à un moment ou à un autre, enfermées dans ce climat de xénophobie cannibale qui menace toutes nos fragiles sociétés ?

En Zambie, n’a-t-on pas vu un Frédéric Chiluba remettre en cause la nationalité de son prédécesseur Kenneth Kaunda, le père fondateur de l’Etat, qui, après avoir exercé plus de vingt ans le pouvoir, souhaitait, au terme d’une heureuse alternance, se représenter aux élections ? Au Liberia, le " Général-Docteur " Samuel Doe, de triste mémoire, en abattant le régime en place à Monrovia, souhaitait avant tout, redonner le pouvoir aux "natives." Il ne faut donc pas s’étonner qu’il ait entrepris un véritable nettoyage ethnique de ceux de ses compatriotes dont les patronymes avaient une consonance par trop américaine. Au Togo, pour pugnace qu’il soit, Gilchrist Olympio, même s’il est le fils de son père, reste, aux yeux des autorités en place à Lomé depuis quarante ans, un " Portugais " ou au mieux un " Ghanéen " avide de pouvoir, qui ne peut se présenter à la magistrature suprême du pays. On a même entendu récemment, dans un nouvel Eldorado pétrolier d’Afrique Centrale, développer un concept original, le " national-étranger " pour traduire le fait qu’il y existe une différence fondamentale de citoyenneté entre des nationaux, membres de la famille d’un chef d’Etat et les autres... nationaux, qui sont forcément, de ce fait, étrangers !

Pourtant, sur le continent, des contre-exemples existent, ainsi en est-il du Ghana, où un certain Jerry John Rawlings, d’ascendance on ne peut plus britannique, animé par un patriotisme puisé aux sources du Nkrumaïsme, a reconstruit un pays que des régimes militaires successifs, dirigés par " d’authentiques " ghanéens, avaient totalement mis à bas, à la fin des années soixante dix. On pourrait multiplier les exemples. En réalité, ce qui importe en ce début de millénaire, c’est de faire comprendre à nos concitoyens qu’un gouffre sépare les concepts de nationalité et de citoyenneté. La nationalité, définie comme l’appartenance juridique d’une personne à un Etat, est, généralement vécue passivement alors que la citoyenneté qui se définit du point de vue des devoirs et des droits politiques du citoyen, renvoie à l’essence même de la vie de groupe. Pour être active, la citoyenneté se fonde sur l’adhésion qui renvoie elle-même aux notions d’attachement au pays, à l’amour porté à ses compatriotes et à la volonté de vivre ensemble un commun destin. En bref, on aime un pays comme on aime une femme sans se soucier de ses origines et il suffit que le partenaire vous rende l’amour donné pour que l’on soit heureux. Il en va ainsi des habitants d’une ville, d’un pays ou d’un continent dont la citoyenneté n’est pas affaire de tribus, ni de couleur d’épiderme.

Dans ce Togo [1], où un nombre croissant de nationaux bon teint se comportent politiquement et économiquement comme s’ils étaient des étrangers de passage ou pire encore, comme des colons impénitents, qui pillent et saccagent tout sur leur passage, sans se préoccuper de l’avenir des générations futures, la nationalité togolaise [2] d’origine garantit-elle encore des vertus suffisantes pour qu’elle soit sanctuarisée ?

Entre un industriel nigérian, français, grec ou libanais, qui respecte les lois en vigueur, épouse et défend les intérêts nationaux et contribue, en créant des emplois, à la prospérité d’un pays qui est devenu le sien et " l’autochtone " véreux qui vole le bien public, détruit le patrimoine, et, en parfait égoïste à courte vue, insulte l’avenir de nos enfants, lequel des deux est le plus togolais [3], au sens le plus noble du terme ? La mondialisation nous impose aujourd’hui de nous ouvrir aux autres, d’aller vers eux pour un enrichissement mutuel. Cette ouverture sera dans les années qui viennent la clé du succès pour les individus comme pour les nations.

Les pays qui gagneront seront ceux qui sauront, non seulement créer les conditions d’épanouissement individuel des citoyens, mais également, pourront attirer et retenir les hommes de talent venus de tous les horizons, à commencer par leurs voisins immédiats. Voilà le principal fondement des politiques d’intégration qu’il nous faut, sans délai, mettre en œuvre, pour donner un contenu à l’UEMOA [4] et au-delà, à l’Union africaine.

Dès lors, si la leçon de New Delhi nous interpelle autant, c’est parce qu’elle s’inscrit dans la ligne d’inspiration des pères fondateurs des grandes Nations du monde contemporain.
Après les Etats-Unis d’Amérique, nés aux 18e siècle, dont l’hégémonie est aujourd’hui planétaire, voici que se dessine, sous nos yeux, un nouveau pôle d’attraction dans le sous-continent indien. L’Afrique va-t-elle, une fois de plus, rater cette nouvelle révolution sociale en se murant comme le Zimbabwe de Mugabe, dans une identité factice ?

En dépit de toutes les apparences, le continent noir n’est pas en reste, grâce à la clairvoyance des hommes comme Nelson Mandela. Qui peut prédire aujourd’hui que l’exemple d’une Afrique du Sud arc-en-ciel ne sera pas suivi par d’autres pays, soucieux de leur avenir dans le concert des Nations ? A n’en pas douter, sous toutes les latitudes, la frilosité raciale reste le dernier refuge des médiocres.

Daniel Etounga-Manguelle
Texte adapté de l’original par la rédaction ufctogo.com

 

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Notes

[1] Texte originel : Cameroun

[2] Texte originel : camerounaise

[3] Texte originel : camerounais

[4] Texte originel : CEMAC

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