Esclavage

La Mémoire, essence d’un peuple et de sa Civilisation

par Yves Kodjo LODONOU , le 20 août 2007, publié sur ufctogo.com

L’abolition de l’esclavage retient notre attention en ce mois d’août où l’on célèbre la journée internationale du souvenir de la traite Négrière et son Abolition. Loin de réveiller les vieux démons, notre approche est de ressasser la mémoire au travers de l’histoire. Certes il y a 200 ans que l’esclavage a été aboli mais les Africains ne sont pas encore arrivés à s’approprier cette pièce du puzzle de leur devoir de mémoire et sa perpétuation vis-à-vis des descendants. Un peuple sans devoir de mémoire est un peuple en perdition par rapport à sa propre civilisation. La démarche se veut aussi pédagogique et citoyenne par rapport aux grands enjeux de notre ère. Notre article intervient dans le cadre d’une conférence débat organisée par le CDM à Bruxelles en cette semaine du 23 août 2007 à l’Hôtel de Ville de Bruxelles (Grand place Salle Gothique).

 

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La traite transatlantique a commencé à partir de 1444 jusqu’au début du XVIIIème siècle. Le continent africain a connu un bouleversement sans précédent. Les pays côtiers payeront un lourd tribut dans ce qu’on appelait « commerce triangulaire », du fait que Christoph Colomb ait découvert le Nouveau Monde, une aubaine pour l’Europe. Développer à tout prix des plantations et exploiter des mines. Soulignons que les amérindiens aussi ont payé un tribut dans cette tragédie humaine.
A ce titre certains banalisent ou simplifient la question de l’esclavage. Outre la question des responsabilités, ce qui importe aujourd’hui c’est le travail de mémoire, l’éveil de la conscience collective du peuple africain.
Pour élucider leur position « Ils affirment que ce ne sont pas les européens qui ont inventé la traite négrière. Ils affirment que le commerce d’esclave existait depuis l’antiquité et que les africains n’en furent pas les seules victimes, tel était alors le sort réservé à tout prisonnier de guerre, quelle que soit son origine. L’Afrique a connu la traite négrière bien avant l’arrivé des Européens, et les empires arabo-musulmans l’ont pratiquée à partir du VII ème siècle et ce à deux niveaux : l’esclavage transsaharien et transoriental ».
Le commerce triangulaire s’opérait comme suit : les européens partaient de l’Europe avec des produits tels que l’alcool, le sucre, la quincaillerie, la pacotille... pour se rendre en Afrique où ils les échangeaient contre des êtres humains, lesquels étaient ferrés, mis dans les cales de navire pour être déportés vers le Nouveau Monde. Ils recevaient entre autre du bois d’ébène, de l’ivoire, les objets d’art...
Au départ les hommes plus robustes étaient choisis et la suite le choix était porté sur les femmes également, qui des fois étaient séparées de leurs enfants. La chasse aux être était déclenchée sur la côte du Golfe de guinée (Gold Coast, Togo, Bénin, Sénégal,) jusqu’aux côtes de l’Océan atlantique (Cameroun, Congo Brazza, Angola...).
D’une manière non exhaustive, notons que des comptoirs ont été installés à Porto Séguro (actuel Agbodrafo), à Petit Popo au Togo, à Ouidah au Bénin, à l’île de Gorée au Sénégal...
La traite négrière et l’esclavage ont vidé l’Afrique de sa force de travail, et la colonisation n’a pas corrigé cette atteinte. Aujourd’hui l’Afrique se cherche après la période post abolition et postcoloniale.
Le commerce triangulaire a été avant tout un enjeu économique dans un premier temps puis un système de pensée. Donc l’objet est avant tout une démarche de lucre, qui finalement va entraîner la déshumanisation du peuple noir d’Afrique.
« il existe des maîtres et des esclaves, il a fallu démontrer la supériorité et l’infériorité « naturelle » des uns et des autres, en leur conférant un cadre symbolique (la race) et institutionnel (la traite négrière [1] et l’esclavage [2] ). La race noire était un prétexte, une invention à légitimer la traite, l’esclavage et la colonisation ». Tout ceci a été rendu possible par l’apport des arguments tant philosophiques, religieux, scientifiques, sociaux, politiques, juridiques et économiques. On considère que le Noir ne peut être qu’un esclave et un esclave ne peut être qu’un nègre. Et ceci allait durer dans le temps.

D’ailleurs le moine dominicain Bartholomé de Las Casas a plaidé la cause des Indiens au Vatican et il a fini par proposer comme alternatif à l’asservissement des amérindiens l’esclavage des nègres, car ces derniers étaient considérés comme inférieurs aux amérindiens. Certains n’hésitent pas à affirmer que le moine Bartholomé de Las Casas est l’initiateur « du décret officiel de déportation massive des Africains vers le nouveau monde ».
Il est aussi vrai que les multiples explorations ayant conduit à la découverte de plusieurs contrées, allaient constituer tant soi peu un véritable enjeu de lucre. Il faut exploiter économiquement ces régions et sans vergogne, la course au bien matériel est lancée.

Le monde intellectuel était divisé sur la question de la traite négrière et l’esclavage. La raison économique était plus importante que le principe de l’humanité et d’ailleurs cela ne devrait pas s’appliquer aux nègres.
Pour élucider ces affirmations citons Montesquieu dans l’esprit des lois, l’esclavage est inadmissible dans les sociétés européennes : « intitulé de l’esclavage parmi nous ; mais il est justifié pour d’autres sociétés » ; « il faut borner la servitude naturelle à certains pays particuliers de la terre », « il y a des pays où la chaleur énerve le corps et affaiblit si fort le courage que les hommes ne sont portés à un devoirs pénibles que par la crainte du châtiment : l’esclavage y choque donc moins la raison ».
Cette dualité dans l’approche d’une situation où les êtres humains font du mal à leurs semblables dépasse la conception même de ce qu’est le principe de la race humaine.

La science a aussi apporté son eau au moulin de l’esclavage, « le nègre a été longtemps mis dans la catégorie des bêtes. Il sera replacé dans la catégorie des hommes avec une nuance et une restriction. Le concept de la race humaine s’est construit autour de la notion de la hiérarchie. C’est le médecin suédois Charles Linné qui publie en 1735, un systema Naturae qui aura un immense retentissement. L’humanité est subdivisée en 4 grands groupes différenciés, appelés “type” établis selon des critères où se mêlent inextricablement, caractères physiques et moraux, us et coutumes. »

Sur le plan politique la traite négrière et l’esclavage ont perduré dans le temps pour des raisons purement d’ordre économique. L’appétit hégémonique des différents pays impliqués dans ce commerce. Il fallait à tout prix avoir une colonie dans le nouveau monde. Donc entre ces pays il y avait aussi une épreuve de suprématie. L’esclave était un objet de lucre en son temps, élément important dans l’économie internationale.

Cependant, il faut mettre en évidence le fait que le commerce triangulaire ait été pratiqué avec « la collaboration » de certains pouvoirs et élites du continent africain. Pour qu’il y ait un acheteur, il faut de la marchandise et le marchand. Donc il est important que chacun puisse se retrouver dans son rôle.

Il faut souligner que la révolte de la nuit du 22 au 23 août 1791 à Saint Domingue, révolte perpétrée par les esclaves eux-mêmes pour s’affranchir du joug de l’oppression. Cette révolte va ébranler le système esclavagiste et constituera le ferment vers l’abolition du commerce dit triangulaire (Europe-Afrique-Amérique). « Les privilégiés n’abandonnent pas leur domination sans y être forcés : l’abolition ne pouvait venir d’une volonté charitable des puissances européennes. Par exemple dans les colonies françaises et autres, elle est née du soulèvement des esclaves. La Martinique, la Guadeloupe ont connu l’insurrection pendant plusieurs années tandis que la Guyane et la Guadeloupe ont connu une brève période d’abolitionniste de 1794 à 1802, avant le rétablissement par la force de l’esclavage par Napoléon. Dans l’île de la Réunion le décret d’abolition n’est pas appliqué.
Donc pour ce qui concerne la République française, elle a aboli par deux fois l’esclavage et ce respectivement en 1794 et 1848.
Saint Domingue a été la première victoire du soulèvement des esclaves africains. Saint Domingue devient Haïti et le 1er janvier 1804, la première République noire née de la décolonisation peut proclamer son indépendance sous l’autorité de Jean Jacques Dessalines.
En 1825 le gouvernement de Charles X reconnaît l’indépendance Haïtienne, contre une indemnité énorme au départ équivalent au budget annuel de la France.
L’Angleterre abolie la traite transatlantique en 1807 suivi par d’autres pays. Néanmoins l’esclavage a continué.

Ceci démontre que l’indépendance formelle ne suffit pas a elle seule pour libérer les peuples opprimés. Je pense pour ma part qu’une indépendance doit être politique, économique et culturelle.
Mais en réalité l’esclavage sera aboli qu’en 1865 aux USA, en 1886 à Cuba et en 1888 au Brésil.
La phase de l’abolition n’a pas seulement été l’œuvre des intellectuels, les esclaves eux-mêmes se sont mobilisés pour organiser leur libération en développant le marronnage, souvent repliés dans les montagnes pour échapper aux chasseurs de prime lancés à leurs trousses par les propriétaires d’esclaves. Des chiens sont dressés pour les retrouver et parfois s’ils ont le malheur de se faire rattraper « Tous les esclaves fugitifs qui auront été en fuite pendant un mois à compter du jour que leurs maîtres les auraient dénoncés en justice, auront l’oreille coupées et seront marqués d’une fleur de lis sur l’épaule et s’ils récidivent une autre fois à compter pareillement du jour de la dénonciation, auront le jarret coupé et ils seront marqués d’une fleur de lis sur l’autre épaule, et la troisième fois ils seront puni de mort » (art 38 du code noir).

Toutefois des personnages tels que le sénateur Victor Schœlcher a convaincu François Arago, alors ministre de la Guerre et de la Marine, de proclamer l’abolition au lendemain de la proclamation de la République (24 février 1848). Un décret a été pris finalement le 27 avril 1848. Député et philosophe français Condorcet, membre de la Société des amis des Noirs, avait dénoncé un « crime contre l’espèce humaine » ; Mirabeau et Lafayette, Girondin Brissot et l’abbé Grégoire... ont apporté leur contribution dans la lutte pour l’abolition de l’esclavage.

Cependant notre devoir de mémoire nous impose de rester éveiller afin qu’aucune forme d’esclavage ne se profile à notre ère. L’esclavage moderne est plus subtil et discret au point que nous devons rester vigilants pour le dénoncer.
Aujourd’hui ce sont des êtres faibles qui sont impliqués tels que les enfants, les femmes et parfois les hommes. En Afrique des enfants sont vendus et emmenés vers les pays tels que le Cameroun, la Côte d’Ivoire, le Gabon, le Ghana, et le Nigeria. Même en occident certaines femmes sont obligées de se prostituer pour des exploitants sans scrupules. Les domestiques ne n’ont plus épargnés.
Il faut rappeler que la France a adopté la loi Taubirat classant l’esclavage des Noirs et la Traite Transatlantique comme crime contre l’humanité (parution au journal officiel du 23 mai 2001).
Rappelons aussi qu’au XXI ème siècle les Africains sont encore victimes d’un processus de déshumanisation se traduisant par le non respect institutionnalisé des droits civiques et des droits humains, la chasse systématique au faciès des Africains (par exemple les « Sans Papiers »), discrimination dans l’accès au travail, au logement, à la culture, accès aux soins de santé, la jouissance d’une vie sociale épanouie dans l’ensemble...

Par Yves Kodjo LODONOU

Sources : ABECEDAIRE de l’Esclavage des Noirs, Gilles Gauvin Editions Dapper ; Site Web GRIOO.COM articles du 07/03/2004 et 18/05/2004 ; Aujourd’hui l’Afrique n°68 juin 1998, Esclaves et Négriers, Jean Meyer Découvertes Gallimard Paris 1997, journal Le Monde 31/08/2001

 

© Copyright Yves Kodjo LODONOU

Notes

[1] La traite négrière désigne le commerce des esclaves africains. Le mot « traite » recouvre en fait toute sorte de commerces.

[2] L’esclavage est le fait d’enlever toutes les libertés à un individu pour en faire une simple force de travail.

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