Grève nationale

La Guinée de Lansana Conté en voie d’implosion

par Libération (France) , le 23 janvier 2007, publié sur ufctogo.com

Au moins 17 morts et des dizaines de blessés lors de la treizième journée de grève.

 

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La treizième journée de grève nationale en Guinée aura été la plus meurtrière. Les forces de l’ordre ont tiré à balles réelles à Conakry et dans sa banlieue, faisant dix-sept morts, selon les derniers bilans, et des dizaines de blessés. Six autres personnes auraient été tuées à Kankan et Siguiri, dans le nord-est du pays. Depuis le début du mouvement, le 10 janvier, les affrontements ont déjà fait au moins trente victimes. Dans la soirée, alors que la communauté internationale appelait au dialogue, le président Lansana Conté a choisi la répression. Des membres de la garde présidentielle ont arrêté à Conakry plusieurs leaders syndicaux, dont les chefs des deux centrales à l’origine du mouvement.

Salaire de misère. Hier à l’aube, les manifestants avaient afflué par milliers vers Conakry, noyé dans la brume jaune de l’harmattan, pour crier leur colère. Ils venaient des banlieues entourant la capitale, avec des pancartes et des slogans simples : « A bas le régime ! », « A bas la corruption ! », « Vive le changement ! ». Vingt-deux ans après l’arrivée au pouvoir de Lansana Conté, la Guinée, malgré ses fabuleuses richesses minières, est l’un des pays d’Afrique où l’on vit le plus mal : des salaires de misère, quand il y en a, peu ou pas d’électricité et d’eau courante, et aucun espoir que le militaire qui a succédé à Sékou Touré s’occupe un jour autant des affaires publiques que de celles de son clan.

Par prudence, Lansana Conté, 72 ans, affaibli par la maladie, a quitté sa résidence pour l’abri d’un camp militaire. Il est aujourd’hui plus isolé que jamais. Les manifestations se sont étendues à tout le pays, y compris aux fiefs qui lui étaient acquis. A Labé ou à Pita, ce sont les femmes qui manifestent en tête de cortège. Les Eglises guinéennes catholique, protestante et anglicane se sont rangées du côté des manifestants, admettant que « la base et l’origine du mal guinéen résident pour l’essentiel dans la mal-gouvernance ».

Montre. A l’étranger, la radicalisation de la crise, dans une Afrique de l’Ouest instable, inquiète. La Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) a prévu d’envoyer une mission de médiation, sans conviction, compte tenu des relations de Conté avec ses voisins africains. La Commission européenne, qui a condamné hier « les violentes interventions des forces de l’ordre », menace de geler ses fonds. Le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, a lui aussi déploré l’usage « excessif » de la force par les autorités et appelé au dialogue.

Conté, lui, joue la montre : dans les villes, les étals des marchés sont vides et la pénurie de denrées alimentaires commence à se faire sentir.

« Un coup d’Etat militaire se dessine »

Gilles Yabi, analyste au bureau Afrique de l’Ouest de l’International Crisis Group (ICG, groupe d’experts), était en Guinée aux premiers jours de la grève générale. Jusqu’à fin novembre, les syndicats semblaient privilégier le dialogue. Aujourd’hui, la Guinée se rapproche du point de non-retour.

La répression policière a-t-elle contribué à radicaliser le mouvement ?
Certainement. Mais l’absence de réaction du pouvoir y a largement contribué : le président Conté a d’abord prétendu ne pas être au courant de la grève ; il a ensuite demandé aux syndicats de mettre leurs revendications par écrit. Ce qu’ils ont fait en mentionnant, comme point essentiel, la nomination d’un Premier ministre chargé de former un gouvernement d’union nationale. Mais Lansana Conté leur a fait répondre par le président de l’Assemblée nationale, qui n’a même pas fait allusion à cette demande... On approche de la rupture. Toutefois, même si tout le monde s’accorde à dire que le principal problème, c’est le Président, beaucoup ne sont pas prêts à aller jusqu’à l’insurrection pour s’en débarrasser. La répression des années Sékou Touré marque encore les esprits, l’action collective est difficile à organiser. Tous les scénarios restent possibles.

Quels sont-ils ?

Le premier, c’est une intervention rapide de l’armée pour mettre fin au chaos ; le problème est de savoir qui ensuite prendra le pouvoir. Le deuxième, c’est un coup d’Etat militaire après une insurrection massive ; ce qui semble être le scénario qui se dessine. Le troisième, c’est que la grève s’essouffle, parce que les Guinéens ont déjà du mal, en temps normal, à gagner de quoi manger, et qu’ils ne pourront pas tenir très longtemps. Si Conté garde le contrôle, les syndicalistes seront contraints d’accepter un compromis a minima, quelques promesses et un réaménagement du gouvernement.

Le président Conté a appelé l’armée à rester unie. L’est-elle ?
C’est cela la véritable inconnue. Le Président est un militaire, et son appel montre qu’il est conscient du risque. L’armée est traversée par des clivages ethniques, divisée entre une génération de vieux officiers de l’ère Sékou Touré, mêlés aux affaires de corruption, et une génération d’officiers plus jeunes et mieux formés. Tous ces groupes se surveillent. Jusqu’à maintenant, personne n’a bougé. Peut-être le respect du chef militaire qu’a été Conté joue-t-il encore. Il est aussi possible que l’armée attende que la situation atteigne un niveau de gravité suffisant.

L’appartenance ethnique joue-t-elle un rôle ?

Elle est l’objet de manipulations politiques, mais ce n’est pas le facteur le plus important. Elle a servi à diviser l’opposition, elle a provoqué des tensions sous Sékou Touré, entre son ethnie, les Malinkés, et les Peuls. Cela dit, Touré avait un discours nationaliste, alors que Conté tient un discours plus tendancieux. Mais, aujourd’hui, les Soussous, l’ethnie à laquelle appartient le Président, manifestent comme les autres. A part ceux qui sont proches du pouvoir, les Guinéens sont majoritairement en faveur de la fin du régime.

Par Marie-Laure COLSON - Libération (France)

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