Génocide

L’inavouable : La France au Rwanda

par RFI (France) , le 24 mars 2004, publié sur ufctogo.com

Dans son livre, L’inavouable-La France au Rwanda, le journaliste du Figaro, Patrick de Saint-Exupéry, accuse des soldats français d’avoir « formé, sur ordre, les tueurs du troisième génocide du XXe siècle ».

 

Rwanda : Le pavé dans la mare d’un journaliste du Figaro

Selon Patrick de Saint-Exupéry, « L’inavouable », d’une présidence et d’un bord politique à l’autre, c’est l’implication militaire de « la France au Rwanda », au début des années quatre-vingt-dix, avant et même pendant le génocide. « Des soldats de notre pays ont formé, sur ordre, les tueurs du troisième génocide du XXe siècle. Nous leur avons donné des armes, une doctrine, un blanc-seing », accuse le journaliste du Figaro, décortiquant des faits et des documents, pour la plupart déjà publics et donc incontestables. En filigrane, témoignages à l’appui, se dessine la règle d’un jeu mis en œuvre jadis par l’armée française en Indochine et en Algérie : « La guerre révolutionnaire ». Suggérée au Rwanda par une « élite » militaire coloniale en mal d’empire, la doctrine et les moyens qu’elle suppose auraient séduit un chef d’Etat fasciné par la théorie des complots, François Mitterrand.

Pour avoir entendu, sur RFI, un jour de septembre 2003, le ministre français des Affaires étrangères, Dominique de Villepin, réveiller les morts en évoquant « les génocides rwandais », un pluriel répondant à une « logique de négation », Patrick de Saint-Exupéry s’est fait un devoir de mettre à jour « L’inavouable » d’un révisionnisme d’Etat visiblement imprescriptible. Ce qu’il recèle est « une guerre politico-militaire ». « La mystification est une figure de la guerre », rappelle l’auteur, et au Rwanda « nous la pratiquâmes avec une maîtrise qui glace le sang ». La mise à mort des Tutsi rwandais, en tant que génocide, « c’était une extermination d’Etat réalisée au nom d’un Etat. Commise par un Etat... pion de l’Etat français ». Et si l’engagement de la France a été « total », il s’est aussi poursuivi bien au-delà de la défaite des tueurs que le journaliste du Figaro a vu danser sur les charniers de la zone Turquoise, agitant drapeaux bleu-blanc-rouge et banderoles « Vive la France ! Merci François Mitterrand ! ».

Argument littéraire, mais pas seulement, Patrick de Saint-Exupéry s’attache Dominique de Villepin comme « fil d’Ariane », en « interlocuteur imaginaire ». Du début des années quatre-vingt-dix, où il était l’adjoint de Paul Dijoud, lui-même chargé des Affaires africaines et malgaches, jusqu’en 1994 où il dirigeait le cabinet d’Alain Juppé, alors ministre des Affaires étrangères, le chef de la diplomatie française s’est « impliqué personnellement dans le dossier rwandais », explique Patrick de Saint-Exupéry. Et si le fil d’Ariane qu’il choisit laisse entrevoir des divergences d’appréciation politique sous la cohabitation et même des niveaux de détermination et d’information inégaux côté militaire, il n’en marque pas moins la continuité du traitement du dossier rwandais et la volonté commune d’en masquer les contours.

De retour sur les lieux du crime des crimes, le journaliste, son chauffeur zaïrois et leur diplomate fantôme franchissent à nouveau les barrières de l’épouvante, relevant, une à une, les preuves oculaires, sonores, mais aussi pestilentielles du programme méthodique qui parvint en 1994 à transformer des hommes, des femmes et des enfants, par centaines de milliers, en rouages d’une machine à tuer son prochain. Un travail rapide et consciencieux qui produisit ses 8000 morts quotidiens, « découpage » et nettoyage compris. Mais le huis-clos n’était pas hermétique. Dans la région de Kibuye, par exemple, à Bisesero, où Paris a déployé son dispositif sécuritaire turquoise en moins de temps que l’ONU n’en a mis pour signer la résolution adéquate, Patrick de Saint-Exupéry voit pleurer un gendarme français, effondré sous la « vareuse de l’armée rwandaise » passée par-dessus son uniforme : « L’année dernière, j’ai entraîné la garde présidentielle rwandaise... ».

Un « war-game » qui a transformé le Rwanda en cimetière

Bien sûr, il y aura des survivants. Mais la zone humanitaire française n’est pas sûre pour les « voués à la mort ». L’équipement des soldats français manifeste du reste d’autres préoccupations. Toutefois, au final, les tueurs et leurs commanditaires, eux non plus, ne profiteront guère du sanctuaire. Non sans dépit sans doute pour l’état-major français qui entendait « affirmer, auprès des autorités locales, civiles et militaires, notre neutralité et notre détermination à faire cesser les massacres sur l’ensemble de la zone contrôlée par les forces armées rwandaises en les incitant à rétablir leur autorité ». En hommage, le chef d’état-major des armées françaises, l’amiral Lanxade aura reçu une carte du Rwanda gravée dans le bois et ornée de machettes miniatures, souvenir d’une tournée des popotes éclair, à Kibuye.

En juin 1994, Patrick de Saint-Exupéry croise avec effroi des « génocidaires » fourbus de tueries et pillages. Peu après, leur exode au Zaïre est non moins organisé que le génocide. Les plus hauts dignitaires exfiltrés par l’armée française, passent des « colonnes entières » de soldats vaincus avec force blindés et bus de ville où s’entassent les autorités locales, le tout avec armes et bagages, sans oublier « les réserves de la Banque centrale ». Puis, en cette mi-juillet de marée humaine, poussé comme du bétail par ses miliciens, le petit peuple hutu arrive à Goma, « point d’appui » zaïrois des hommes de Turquoise. Bientôt, ces derniers « répercutent l’appel lancé du fond des ténèbres », par un choléra providentiel. S’ouvre alors un « bal des sauveteurs » dans lequel les soldats français « se font bonnes sœurs », en mondovision. La dysenterie médiatique du Zaïre tire alors le rideau sur le génocide du Rwanda. C’était déjà derrière un écran de fumée qu’avait commencé l’action militaire française dans les mille collines.

Dans la nuit du 4 octobre 1990, la mise en scène d’une fausse entrée du FPR à Kigali marque le début du débarquement de troupes françaises, triées sur le volet de la Légion étrangères ou des corps spécialisés dans le renseignement et l’action « en profondeur ». Hommes et subsides, la manne militaire française se déversera au moins jusqu’à fin mai 1994. Pis encore, « du 19 avril au 28 juillet 1994, le contact - rwandais - du général Huchon (responsable de la mission militaire française) a organisé, grâce à deux sociétés - Dyl-Invest(France) et Mil-tec corporation (Grande-Bretagne)-, six livraisons d’armes pour un montant de 5 454395 dollars ». Une manière d’entretenir l’amitié avec le général rwandais Théoneste Bagosora, formé en France et aujourd’hui détenu dans la prison du Tribunal pénal international sur le Rwanda où il est considéré comme le cerveau du génocide.

« De toute manière vous ne saurez rien, tout est stérile ! », lance un soldat français en déroute. Stérile, parce que « les traces en ont été effacées », reprend Patrick de Saint-Exupéry qui rappelle les états de service du lieutenant-colonel Gilbert Canovas « régulièrement reçu à Paris par le chef d’état-major des armées », en relation directe avec l’Elysée. Rendant compte de sa mission de conseil militaire au Rwanda, le lieutenant-Colonel Canovas se félicite en avril 1991 de la réorganisation du dispositif de guerre des Forces armées rwandaises (Far) engagée depuis son arrivée à Kigali.

Le lieutenant-colonel Canovas explique que les Far ont établi « des secteurs opérationnels » : « un quadrillage », traduit Patrick de Saint-Exupéry. Les Far ont également « mobilisé les réservistes » et surtout limité la formation à « l’usage de l’arme individuelle en dotation », ce qui correspond à l’entraînement minimum de miliciens, explique le journaliste. Enfin, les Far ont lancé « une offensive médiatique à partir du mois de décembre ». Avec ce texte, et au regard d’autres documents émanant également des autorités civiles et militaires rwandaises, Patrick de Saint-Exupéry voit percer les piliers principaux d’une stratégie bien connue de l’armée française qui l’a mise en œuvre dans ses guerre d’Indochine et d’Algérie, la « guerre révolutionnaire »

La guerre révolutionnaire est « une doctrine qui fait de l’homme un instrument ». Dite « cannibale », elle ne lésine pas sur les pertes humaines, directes ou collatérales et en arrive même à dévorer ses propres artisans. Mais dans l’affaire de famille franco-africaine décrite par Patrick de Saint-Exupéry, si le war-game en vraie grandeur s’est joué depuis Paris, c’est le Rwanda qu’il a transformé en cimetière.

L’inavouable-La France au Rwanda par Patrick de Saint-Exupéry aux éditions les Arènes.

MONIQUE MAS - 24/03/2004

 

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