Analyse

L’exode du capital humain

par Wal Fadjri (Sénégal) , le 29 novembre 2003, publié sur ufctogo.com

L’Afrique peut-elle transformer la fuite par le « gain des cerveaux » ?

Les statistiques disponibles illustrent la gravité et la complexité de la fuite du capital intellectuel de l’Afrique vers les pays occidentaux. Mais très peu d’études sont à même de dire comment faire pour renverser cette tendance.

 

La Banque mondiale (Bm), le Fonds monétaire international (Fmi), l’Organisation internationale des migrations (Oim), la Commission économique de l’Afrique, les agences des Nations-Unies et l’Institut de recherche et de développement fournissent des chiffres ainsi que les causes de l’exode du capital humain de l’Afrique qui, ironie du sort, a beaucoup plus besoin de ressources que les pays d’accueil. Des statistiques effarantes inquiètent ceux qui tentent de les examiner. Par exemple, un expert de l’Oim déclare que quelque 23 000 universitaires et 50 000 cadres supérieurs et intermédiaires quittent l’Afrique chaque année, tandis que près de 40 000 Africains titulaires d’un doctorat vivent hors du continent. Des exemples qui laissent plus d’un pantois, selon d’autres enquêtes, suggèrent que les médecins sierra-léonais travaillant à Chicago - aux Etats-Unis - sont plus nombreux que ceux qui sont restés au pays, tandis que le Bénin, qui croupit sous le poids de la pauvreté, fournit au système médical français plus de professionnels que le pays en possède dans ses services de santé.

Par ailleurs, l’Afrique du Sud a perdu 7,8 milliards de dollars à cause de la fuite de sa main-d’oeuvre qualifiée depuis 1997, estime l’Institut de recherche et de développement basé à Paris, qui rapporte que ce pays a souffert de l’exode de quelque 233 000 travailleurs dans la décennie, entre 1987 et 1997. Comme l’a clairement indiqué l’expert de l’Oim, l’Afrique "subventionne" l’Amérique du Nord, l’Europe de l’Est et l’Asie du Sud à hauteur de 500 millions de dollars par an, en termes d’investissements dans les ressources humaines qui finissent dans ces parties du globe. Ce problème est, à n’en pas douter, clair comme de l’eau de roche, mais le renversement de la tendance de la "fuite des cerveaux" à celui de "gain de cerveaux", pour emprunter les termes du scientifique américano-nigérian Philip Emeagwali, constitue le défi qui interpelle l’Afrique et ses partenaires, troublés par cet état de choses. C’est peut-être ce que tentera de faire le "Séminaire mondial sur la qualification pour l’Afrique", prévu la semaine prochaine à Lagos, qui va "aborder les questions et défis communs relatifs à la fuite des cerveaux africains, identifier et collaborer sur les pratiques innovantes et exemplaires dans le règlement de l’épineux problème de la rareté des ressources humaines sur le continent". Quelqu’un qui ne nourrit aucun pessimisme quant au renversement de cette tendance de la fuite des cerveaux est sans doute M. Emeagwali, comme il l’a lui-même indiqué lors de son discours, à l’occasion de la Conférence panafricaine sur la fuite des cerveaux organisée le 24 octobre 2003 à Elsah, Illinois, aux Etats-Unis. Il estime qu’une combinaison de mesures, dont la création d’emplois high-tech, l’exploitation des ressources humaines de la diaspora africaine, le prélèvement de taxes sur l’immigration à payer par les pays hôtes et la création d’une large classe intellectuelle moyenne pour réduire les conditions qui mènent aux guerres civiles et à la corruption, pourraient empêcher le développement du syndrome de la fuite des cerveaux.

M. Emeagwali suggère qu’une démarche fondamentale pour l’Afrique pourrait être de profiter, à travers la création d’environ un million d’emplois high-tech sur le continent, du marché de 3,3 millions d’emplois dont le département américain du Travail prévoit la perte au profit des pays en voie de développement, à l’horizon 2015. Il a déclaré que parmi ces emplois high-tech figurent les centres d’appels, le service client et les services d’assistance, toutes choses qui pourraient satisfaire la demande d’emploi des diplômés chômeurs de l’enseignement supérieur, et ces Africains qui ont reçu une formation, potentiels candidats à la transhumance vers les verts pâturages du monde développé. "Nous possédons un créneau rare et exceptionnel de convertir les pertes d’emploi projetées par les Américains en gains d’emploi pour l’Afrique... Par conséquent, des actions agressives doivent être menées avant que ce créneau ne se referme. L’Inde est un concurrent de taille", a averti M. Emeagwali. L’éminent scientifique a souligné que l’importance de la diaspora africaine dans l’économie du continent ne devrait pas être ignorée, citant les estimations du Fmi selon lesquelles cette couche de l’Afrique constitue "le plus important groupe d’investisseurs pour le continent".

L’argent injecté dans le continent par sa diaspora représente, sans nul doute, une part importante des rentrées de capitaux étrangers, mais, comme l’a noté le scientifique, "avec le statu quo, l’Afrique resterait pauvre, même si nous devions y envoyer tout cet argent". La Banque mondiale indique que pour une année donnée, quelque 70 000 travailleurs africains qualifiés émigrent en Europe et aux Etats-Unis à la recherche d’emplois et de salaires décents, et que pour les remplacer, 100 000 étrangers sont recrutés en Afrique pour des salaires supérieurs à la moyenne en Europe. Devant ce scénario, on est sidéré de noter l’inexistence d’incitations visant à attirer les Africains vers ces opportunités d’emploi offertes aux occidentaux, alors que dans le recrutement, la priorité n’est pas d’abord donnée aux Africains compétents qui sont restés au bercail afin de créer le facteur d’attraction qui les empêche de partir.

Admettant le fait qu’il serait "très difficile" de contrôler l’émigration, M. Emeagwali, un informaticien considéré comme "l’un des pères de l’Internet" par Câble News Network (Cnn), recommande que les Nations-Unies imposent "une taxe sur la fuite des cerveaux" aux pays qui bénéficient de cette main-d’oeuvre. Dans le cadre de ce régime, il suggère qu’il soit demandé aux immigrés de payer volontairement des taxes à leur pays d’origine au lieu du pays hôte. M. Emeagwali cite les données des Nations-Unies montrant que les professionnels africains qui travaillent aux Etats-Unis contribuent à hauteur de 150 000 dollars chaque année à l’économie américaine, une somme qui pourrait représenter 40 fois la contribution des Africains dans leur continent une fois qu’ils sont retournés au bercail.

M. Emeagwali déclare encore : "L’argent ne peut pas enseigner nos enfants. Les enseignants le peuvent. L’argent ne peut apporter l’électricité chez nous. Les ingénieurs le peuvent. L’argent ne peut soigner les malades. Les médecins le peuvent". Le sens de ce dicton est que l’Afrique a besoin de ses ressources pour se développer. Par conséquent, le séminaire de Lagos doit donner le ton pour des actions futures visant à assurer la réalisation de cet objectif.

Wal Fadjri

 

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