Afrique

L’annulation de la dette africaine

par Le Monde (France) , le 17 juin 2005, publié sur ufctogo.com

 

Avancée historique" , "nouveau départ" ... Sous le vernis de l’emphase, que représente la décision, annoncée le 10 juin à Londres par les ministres des finances des pays riches, d’effacer 40 milliards de dollars de la dette multilatérale de 18 Etats pauvres dont 14 sont africains ? A quelles intentions répond-elle ? Les habitants des pays concernés ont-ils une chance d’en voir les résultats ?

Alors que Paul Wolfowitz, le nouveau président de la Banque mondiale, s’est "engagé" , mercredi 15 juin à Ouagadougou (Burkina Faso), à ce que les ressources dégagées par cette mesure "aillent directement aux populations" , les économistes, responsables politiques et militants d’ONG s’accordent sur un point : l’annonce faite à trois semaines du sommet qui doit réunir les huit chefs des Etats les plus industrialisés (G 8), les 6 et 7 juillet à Gleneagles (Ecosse), représente une étape marquante dans les politiques destinées à faire reculer la pauvreté en Afrique.

"C’est une décision pour laquelle on militait depuis des années" , se félicite Jean Merckaert, le coordinateur de la plate-forme d’ONG Dette et Développement. "Sous la pression de l’opinion, on fait semblant d’agir, tempère Sharon Courtaux de Survie ­ une association prompte à dénoncer le néocolonialisme français. Mais la décision rouvre le débat : elle permet aux militants de protester, aux économistes d’analyser." Ainsi, Bernard Conte, économiste au Centre d’étude d’Afrique noire de Bordeaux (CEAB), s’il ne trouve "pas fantastique" la décision de Londres, reconnaît qu’"un pas nouveau a été franchi dans la logique de l’effacement progressif de la dette en cours depuis dix ans" . "Il y a encore quinze ans, l’idée d’une annulation totale de la dette était taboue, insiste Patrick Guillaumont, président du Centre d’études et de recherches sur le développement international de Clermont-Ferrand.

LES LIMITES DU DISPOSITIF

Très concrètement, calcule Abou-Bakar Traoré, ministre malien des finances, l’annulation annoncée va alléger de 20 milliards de Francs CFA (30,5 millions d’euros) l’ardoise de son pays, soit un quart de sa dette totale qu’il promet de réaffecter "à la santé, aux infrastructures, à l’éducation et à l’accès à l’eau". Au total, les pays de l’Afrique subsaharienne consacrent quatre fois plus de fonds au remboursement de leur dette qu’aux dépenses d’éducation et de santé, rappelle Zéphirin Diabré, administrateur associé du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD).

Passé ce constat plutôt positif, chaque observateur s’emploie à montrer les limites du dispositif. Si l’annulation de la dette s’opère par ponction sur l’aide au développement, le bénéfice risque d’être limité, s’inquiète Patrick Guillaumont. Selon Bernard Conte, le "cadeau" fait par le Nord est "relativement mince" ­ 40 milliards de dollars sur 2 500 ­ et "empoisonné" , car conditionné par le respect des "politiques néolibérales qui ne peuvent pas produire de la croissance dans le contexte africain" . Les pays riches vont se croire "dégagés de leurs responsabilités" et les pauvres astreints, à terme, à recourir de nouveau à l’emprunt, prédit M. Conte.

"A quoi sert-il d’arroser des dictateurs ?" lance Sharon Courtaux. Comme elle, certains interlocuteurs contestent ces choix qui peuvent bénéficier à des pays autoritaires où à d’autres qui masquent leur stagnation sous des discours adaptés aux exigences des bailleurs de fonds.

APPROPRIATION DES POLITIQUES

Mais les ONG sont divisées, certaines plaidant pour une annulation "inconditionnelle" de la dette. "Il y a une hypocrisie pour les Etats du Nord à exiger une bonne gouvernance alors qu’ils soutiennent des régimes corrompus ou dictatoriaux" , souligne Jean Merckaert, qui plaide en faveur d’"un renforcement de la société civile et des Parlements" afin de renforcer le contrôle démocratique sur l’utilisation des fonds libérés. Pour l’ancien premier ministre ivoirien Alassane Ouattara, ex-directeur général adjoint du FMI, "l’annulation de la dette retirera tout argument à ceux qui, en Afrique, refusent la bonne gouvernance et la transparence" .

Prêts ou dons ? Le ralliement américain à l’annulation de la dette peut s’interpréter comme un succès des théories favorables à une substitution totale des dons aux prêts en faveur des pays du sud, explique l’économiste Daniel Cohen. Privée du flux des remboursements, la Banque mondiale serait dans l’incapacité de consentir des prêts. L’idée, largement combattue en France, est basée sur la conviction que les Etats concernés seront incapables de rembourser. Il induit aussi un affaiblissement des institutions financières internationales et une soumission accrue des pays pauvres aux stratégies géopolitiques de leurs donateurs du Nord. Pour Daniel Cohen, dons et prêts ne s’opposent pas et sont parfaitement conciliables.

Une accélération de la croissance et une augmentation des dépenses sociales sont les principaux effets attendus de la décision du 10 juin. Mais l’annulation de la dette aura un effet limité si elle ne s’accompagne pas de la suppression d’un obstacle majeur à l’accès des pays africains au marché agricole mondial : les subventions des pays riches aux productions comme le coton, qui entravent la compétitivité des produits du Sud.

Les retombées dépendent aussi de "l’appropriation des politiques par les pays eux-mêmes" , selon Patrick Guillaumont, qui plaide pour un contrôle des performances plutôt que pour "la mise en oeuvre des recettes que l’on souffle aux gouvernements" . "L’opinion internationale ne doit plus considérer que nos pays sont condamnés à rester pauvres, conclut M. Ouattara, mais c’est aussi à nous de remettre de l’ordre dans la maison Afrique."

Philippe Bernard

 

© Copyright Le Monde (France) - Visiter le site

Articles suivants

Articles précédents

Dépêches

UFC Live !

  • Vous devez installer le module flash correspondant à votre navigateur pour voir ce contenu.

WEB Radios - TV

WEB Radios
Tous unis pour un Togo libre et démocratique
vendredi
28 avril 2017
Lomé 30°C (à 23h)