Interview

Jean-Pierre Fabre (UFC) : l’Etat de droit et la bonne gouvernance ne font pas partie des préoccupations du système RPT

par Le Changement (Togo) , le 13 novembre 2008, publié sur ufctogo.com

Interview de Jean-Pierre Fabre, Secrétaire National de l’Union des Forces de Changement (UFC), réalisée par l’hebdomadaire togolais, Le Changement.

 

1- Le Changement : Monsieur Jean-Pierre Fabre, Secrétaire Général de l’Union des Forces de Changement (UFC), depuis quelques semaines, M. Gilbert Fossoun Houngbo, réputé technocrate chevronné ayant pendant longtemps traîné sa bosse dans les méandres de la haute finance internationale, est nommé premier Ministre de tous les togolais. Quelle appréciation faites-vous de cette nomination ? M. Gilbert Houngbo a-t-il selon-vous le profil pour réussir là où d’autres ont échoué ?
J-P F : La nomination de Gilbert Fossoun Houngbo comme Premier Ministre, après seulement neuf mois de gouvernement Mally est, d’abord et avant tout, un aveu patent de l’échec de la politique de Faure Gnassingbé, avec une dégradation vertigineuse des conditions de vie des populations togolaises. Cette situation ne procède pas de l’incompétence des Premiers Ministres qui se succèdent, mais du fonctionnement même du système RPT, caractérisé par une absence de vision pour le développement de notre pays. Je crains malheureusement que les qualités personnelles, la compétence et l’expérience dont vous créditez le nouveau Premier Ministre ne soient pas utiles pour un changement significatif de la situation actuelle.

Vous savez, la crise togolaise est d’origine politique. C’est pourquoi, par delà la nécessité de trouver des solutions appropriées aux problèmes socioéconomiques, le règlement juste et durable de la crise togolaise passe par des actions politiques hardies et urgentes. Or jusqu’à ce jour, on ne voit guère M. Houngbo sur le front des réformes politiques. Il se contente d’être le Premier Ministre « bling bling » qui annonce que les souffrances des populations togolaises prendront fin dans six mois.

2- Le Changement : Comme l’illustre la promesse des partenaires au développement, d’un financement de 600 milliards de francs CFA, le gouvernement de Gilbert Fossoun Houngbo semble fonder l’essentiel de son action sur l’aide internationale. A votre avis, peut-on indéfiniment compter sur l’aide extérieure pour développer notre pays ?

J-P F : Revenons un peu, si vous le voulez, sur cette « Table Ronde des bailleurs de fonds » organisée à Bruxelles en septembre dernier et que le pouvoir RPT présente comme un exploit. Une « success story. » Les services du Ministère des Finances ou du Plan pourront vous confirmer que ce n’est pas la première fois que le Togo organise à grands frais une telle conférence. C’est un exercice classique auquel se soumettent tous les pays à la recherche de financements au titre de l’Aide Publique au Développement (APD). Ce n’est donc rien d’exceptionnel.

Malheureusement, le manque de crédibilité du gouvernement togolais, ajouté à la précipitation avec laquelle tout cela est organisé, n’a pas permis de mobiliser des ressources conséquentes face à l’ampleur des besoins. En effet, les dégâts causés par plus de 40 ans de gabegie sont immenses. Ils ont créé la misère, la précarité, le délabrement des infrastructures etc. Face à tout cela vos 600 milliards de promesse dont la moitié en annulation de dettes, restent largement insuffisants.
Maintenant, pour répondre précisément à votre question, je vous dirai que pour nous, à l’UFC, la reconstruction de notre pays dépend d’une part de notre capacité à créer la richesse, à mobiliser en toute transparence les ressources internes disponibles à travers les circuits budgétaires légaux et d’autre part à assurer une allocation rationnelle de ces ressources pour couvrir les besoins réels du pays.

Vous avez raison. Un pays sérieux ne peut fonder l’essentiel de son action sur l’aide internationale. Les contributions de nos partenaires ne doivent et ne peuvent d’ailleurs constituer qu’un appoint. Dans tous les cas, ce qui importe c’est l’utilisation saine et transparente des ressources mobilisées tant au plan interne qu’au plan externe.

3- Le Changement : Quelles réactions vous inspirent la gratuité de l’enseignement préscolaire et primaire décrétée par le gouvernement et ses problèmes subséquents ?
J-P F : La gratuité de l’enseignement public qui existait dans notre pays bien avant son accession à l’indépendance a été supprimée par le régime RPT. Le rétablissement de cette gratuité inscrite dans la Constitution figure en bonne place dans le programme de l’UFC. Une telle décision se prépare et se met en œuvre méthodiquement et rationnellement après une bonne évaluation et une bonne campagne d’explication et de sensibilisation. Ce qui ne nous semble pas être le cas.
Avant de rendre l’école gratuite, il faut que l’école existe ! Or, tous les Togolais savent que l’école togolaise est sinistrée avec notamment :
- Des enseignants en nombre insuffisant et mal payés,
- Des infrastructures et équipements scolaires précaires et insuffisants,
- Des effectifs pléthoriques dans les classes.

Il faut se donner les moyens financiers, matériels et humains pour faire de l’école un véritable outil de formation des hommes et des femmes. Et non se livrer à des mesures électoralistes qui créent plus de problèmes qu’elles n’en règlent.

4- Le Changement : Pour la première fois de son histoire, le régime RPT accepte d’appliquer les dispositions de la Charte des partis politiques portant financement des partis politiques. Comment expliquez-vous que votre parti qui a récolté presque les mêmes suffrages que le RPT n’ait été gratifié que d’une trentaine de millions de nos francs. Trouvez-vous la chose normale ?

J-P F : Je voudrais d’abord redresser votre assertion selon laquelle l’UFC a été gratifiée d’une trentaine de millions de francs CFA. Je peux vous dire aujourd’hui que l’UFC n’a encore rien reçu comme financement public. De plus, ce n’est pas depuis la nomination de l’actuel Premier Ministre que le RPT a accepté le principe du financement public des partis politiques. En effet, c’est en 2006 que l’Assemblée Nationale monocolore RPT a voté la loi portant financement public des partis politiques. Le budget gestion 2007 en a tenu compte avec une dotation budgétaire de 300 millions de francs CFA et le budget gestion 2008 avec une dotation de 100 millions de francs CFA. Vous jugerez par vous-même la différence entre la dotation de 2007 qui est de 300 millions, alors que le RPT est seul à l’Assemblée et celle de 2008, de 100 millions pour 3 partis représentés à l’Assemblée Nationale.

Début mai 2008, après avoir attendu vainement la mise à disposition de la quote-part de l’UFC au titre de la gestion 2008, nous avons adressé au Premier Ministre Mally ; une lettre de réclamation. Sans succès.

C’est donc avec un certain scepticisme que nous avons entendu le 16 septembre dernier, lors de la présentation du programme d’actions de son gouvernement, le nouveau Premier Ministre, déclarer qu’avant la fin du mois d’octobre 2008 le financement public allait être effectif. Nous sommes mi novembre et nous ne voyons rien venir.

Aux dernières nouvelles, les membres de la Commission chargée de plancher sur les modalités de la répartition des fonds entre les bénéficiaires, auraient reçu des instructions pour que cette répartition se fasse au prorata du nombre de sièges obtenus à l’Assemblée nationale et non sur la base des voix recueillies lors des dernières élections législatives. Or, conformément à la loi, la répartition doit s’opérer selon le critère de représentativité.

Il est évident que la représentativité en vertu du nombre de suffrages totalisés au plan national, est la base légale de calcul de la quote-part de chaque parti politique bénéficiaire, que ce parti soit représenté à l’Assemblée nationale ou non.
En effet, s’il faut s’en tenir au nombre de sièges à l’Assemblée nationale, comment calculer la part d’un parti qui remplirait la condition des 5% de suffrages au plan national mais qui n’aurait pas de député ?
Tout autre mode de calcul en dehors du suffrage recueilli est une violation de la loi et relève de la falsification et de l’arbitraire. Ce n’est qu’un subterfuge visant à favoriser le RPT qui a réussi avec la fraude et un découpage inique à transformer une faible majorité relative en voix en une forte majorité absolue en sièges.

5- Le Changement : Croyez-vous que la satisfaction à tour de bras par le régime RPT des urgences sociales puisse détourner les Togolais de leurs aspirations profondes, l’alternance au pouvoir, au point d’accorder leurs suffrages au RPT en 2010 ?

J-P F : Vous savez, les Peuples ont rarement la mémoire courte. Si, après plus de quarante années de gabegie dont les dégâts sont considérables, le régime RPT se montre aujourd’hui disposé à faire du saupoudrage social en direction des populations, dans le seul but de capter leurs suffrages lors des élections, cela voudra dire que le RPT devra d’ici 2010 se convertir également à la démocratie et abandonner la culture de la fraude électorale, des coups de force et de la violence pour se maintenir au pouvoir. Or ce que nous voyons sur le terrain ne rassure personne : le RPT tarde à mettre en œuvre des réformes politiques, les militants de l’opposition sont harcelés, intimidés et mutés abusivement, le processus Vérité Justice et Réconciliation est biaisé. C’est vous dire que la démocratie, l’Etat de droit et la bonne gouvernance ne font pas partie des préoccupations du système RPT. .

6- Le Changement : La dernière qui défraie la chronique est ce projet de décret du gouvernement, portant création du cadre de dialogue et de concertation recommandé par l’Accord Politique Global (APG) auquel votre parti, l’UFC est signataire. Il nous souvient que dans un communiqué, vous avez dénoncé cette attitude du gouvernement qui, à vos yeux, cherche à torpiller par tous les moyens l’adoption et la mise en œuvre des réformes constitutionnelles et institutionnelles prévues par l’APG en noyant ces réformes dans un cadre à la dévotion du chef de l’Etat et du RPT. Pouvez-vous être un peu plus explicite sur la question en relevant clairement les insuffisances contenues dans le décret du gouvernement d’Union nationale et en exposant les desiderata de l’UFC ?

J-P F : L’insuffisance fondamentale dont souffre le cadre créé par le Gouvernement « d’Union Nationale » est qu’il ne résulte pas d’un consensus, comme d’ailleurs celui de l’actuel gouvernement RPT. En effet, l’UFC qui est partie prenante à l’APG n’a pas été consultée. Nous aurions pu, à cette occasion, relever d’autres carences notamment celle relative à la part trop belle faite à l’exécutif alors que l’opposition et la société civile sont reléguées à la portion congrue. Car, ce genre d’organe à vocation consultative, il faut le souligner, nécessite pour être crédible, l’inclusion en son sein, d’une grande partie de la classe politique et de la société civile. De sorte que, tout ce que le pays compte de personnalités ou groupes de pression, puisse s’exprimer sur les problèmes d’intérêt national.

Aujourd’hui, le gouvernement RPT cherche à mettre en place un cadre dans lequel le chef de l’Etat a toute latitude pour nommer ses hommes liges, avec pour but de s’accaparer de tout et faire main basse sur les réformes constitutionnelles et institutionnelles. Ce que nous ne voulons pas à l’UFC, c’est que le cadre permanent de dialogue et de concertation se substitue à l’APG et au Comité de Suivi pour régler la crise actuelle, alors que la mission dévolue par l’APG à ce cadre est de discuter des questions d’intérêt national pour prévenir d’autres crises.

Sur cette question importante comme sur plusieurs autres d’ailleurs, je pense que nous devons voir avec nos amis de l’opposition pour harmoniser nos positions dans l’intérêt bien compris des populations togolaises.

7- Le Changement : Au cas où, comme semble le réclamer votre déclaration en date du 31 octobre 2008, le projet du gouvernement n’aurait pas été rapporté, participerez-vous au cadre permanent du dialogue que vous dénoncez ?

J-P F : Il est temps maintenant, que l’UFC montre clairement au pouvoir en place qu’elle ne peut continuer d’accepter la politique de la duplicité permanente qui consiste pour le RPT à n’avoir à la bouche que la réconciliation nationale pendant qu’il pratique sans cesse l’unilatéralisme pour imposer ses positions. L’UFC ne participera pas, en conséquence, à cet organe à la conception duquel elle n’a pas été associée.

8- Le Changement : Me yaovi Agboyibo du Comité d’Action pour le Renouveau, (CAR) un parti d’avant-garde de lutte pour le changement démocratique au Togo, il y a quelques semaines, au cours du 2ème congrès statutaire de son parti, a créé la surprise en passant le témoin à un plus jeune que lui. Croyez-vous que cela puisse faire école dans le microcosme politique togolais où les partis politiques sont toujours à l’image de leur fondateur ?

J-P F : Je voudrais saisir l’occasion pour réitérer mes félicitations à Me Dodji Apévon pour son élection à la présidence du CAR et lui souhaiter plein succès. Je voudrais également rendre hommage à Me Yaovi Agboyibo pour sa contribution à la lutte pour le changement.

Cela étant dit, comparaison n’est pas raison. Car, le maintien ou le remplacement des responsables à la tête des organisations comme les nôtres qui luttent pour un objectif politique dépend de l’appréciation de la situation par les militants. A l’UFC, nous considérons que nous sommes toujours en lutte pour libérer notre pays de la dictature.

De même qu’un pays en guerre ne se dirige pas comme un pays en paix, un parti en lutte de libération ne se gère pas comme un parti en période démocratique. La question qui nous préoccupe aujourd’hui est le changement de système politique au Togo et non l’alternance à la tête des partis qui mènent la lutte de libération du peuple togolais.

Le CAR a certainement bien fait de remplacer son Président, comme l’UFC a bien fait de maintenir le sien.

9- Le Changement : Quelle leçons tirez-vous de la dernière élection présidentielle aux Etats-Unis.

J-P F. : L’élection de Barak Obama, à l’issue d’un processus long et difficile, manifeste la vitalité de la démocratie américaine qui a une capacité de renouvellement à nulle autre pareille. Le peuple américain a réussi à subjugué le monde entier en portant à la présidence des Etats-Unis, un représentant de la minorité noire issue de l’immigration.

Dans nombre de pays africains, notamment le Togo, qui pratiquent l’exclusion, Barak Obama n’aurait aucune chance d’être candidat.

10- Le Changement : Votre mot de fin.
J-P F : Je voudrais saisir l’occasion pour appeler le RPT à faire preuve de responsabilité et de patriotisme. L’unilatéralisme étant source de tension, nous devons rechercher tous le consensus pour trouver une solution juste et durable à la crise qui mine notre pays.

 

© Copyright Le Changement (Togo)

Articles suivants

Articles précédents

Dépêches

UFC Live !

  • Vous devez installer le module flash correspondant à votre navigateur pour voir ce contenu.

WEB Radios - TV

WEB Radios
Tous unis pour un Togo libre et démocratique
lundi
25 septembre 2017
Lomé 23°C (à 06h)