Diaspora

Immigrés africains ou haitiens : le mal-être des migrants au Canada

par Wal Fadjri (Sénégal) , le 24 février 2004, publié sur ufctogo.com

Pas facile de consulter un psychiatre. A plus forte raison quand on vient d’Afrique ou d’Haïti, où les problèmes psychologiques sont tabous. A Montréal, des équipes d’ethnopsychiatres intégrées au système public de santé aident ces malades de l’âme à débusquer mots et maux.

 

Un peu partout en Occident, les psychiatres sont déconcertés par des patients dont les symptômes du mal de vivre ne figurent pas dans leurs manuels de médecine et qu’il leur faut pourtant diagnostiquer avec justesse. "Quand on ne décode pas ou qu’on interprète mal un comportement, un malaise ou des propos, on ne peut évidemment qu’aboutir à un diagnostic erroné et à des erreurs de traitement", explique Emmanuel Habimana, professeur de psychopathologie à l’université du Québec à Trois-Rivières. D’origine rwandaise, il est bien placé pour évaluer le gouffre culturel qui, en cette matière, sépare les Africains des Occidentaux. "La plupart des Africains croient ferme au mauvais sort, explique-t-il. Ça fait tout simplement partie de nos croyances. Mais présentez-vous, avec vos difficultés d’intégration et votre déprime, devant un psychiatre fraîchement émoulu d’une université montréalaise et dites-lui que votre oncle vous a jeté un mauvais sort. Il conclura aussi sec à un discours délirant !".

Transplantés à des milliers de kilomètres de chez eux, leurs références culturelles ne signifiant plus rien dans cette nouvelle société, privés des visages familiers et de l’usage de leur langue maternelle qui sait tout dire, beaucoup d’immigrés du Sud souffrent en silence, incapables de se confier à qui que ce soit. Difficile, pour le réfugié rwandais, qui se retrouve un soir de crise au service des urgences, d’expliquer à un psychothérapeute québécois, même bien intentionné, toute la souffrance emportée dans ses bagages en quittant le pays natal, si ce dernier n’a jamais trop compris ce qui s’est passé entre les Tutsis et les Hutus. Et comment faire comprendre au psychiatre qui ne sait rien d’Haïti que c’est pour mieux clamer son espoir en la vie et en l’Homme qu’un patient continue à lui répéter : "Je suis le fils de Dieu", durant toute une consultation ? Le malade a beau savoir qu’il ne se prend pas pour Jésus, il y a de fortes chances qu’en référence aux critères psychiatriques nord-américains, le médecin diagnostique une schizophrénie Pour brouiller encore plus les cartes, les Africains et les Haïtiens peinent à exprimer ce qu’ils ressentent intérieurement, à trouver les mots pour parler de leurs maux. "Dans la plupart des dialectes africains, il n’y a pas de terme qui désigne la dépression, ajoute le Dr Habimana. Et s’il existe, il s’agit d’un mal de vivre consécutif à des événements de vie (divorce, perte d’un emploi) mais jamais, contrairement aux pays occidentaux, d’une maladie. Un Africain déprimé aura donc bien du mal à accepter de prendre une médication. On ne prend pas de médicament parce que sa femme est partie avec le voisin !".

Originaire d’Haïti, le psychiatre Jean Hillel connaît bien les limites thérapeutiques qu’engendrent les décalages culturels. "Aujourd’hui, on sait que les symptômes ne sont universels que dans les manuels et qu’ils dépendent énormément de la culture, au sens large, du patient, dit-il. Il faut absolument en tenir compte dans le diagnostic. C’est déjà une question de langage. Il faut aller au-delà des apparences et des certitudes, comprendre ce que le patient cherche à dire en se souvenant d’où il vient : prendre les gens dans le sens de leur pensée, pas de la nôtre. Sinon, il n’y a pas lieu de s’étonner que des gens venus d’ailleurs considèrent avec tant de défiance le système de santé, qu’ils préfèrent s’en remettre à des prêtres du vaudou ou à des sorciers " Relativement courante parmi les Haïtiens et les Africains du Québec, cette méfiance née d’une méconnaissance réciproque expliquerait bien des voyages au pays natal

Afin de briser ce mur d’incompréhension, les ethnothérapeutes québécois font maintenant une large place à la culture d’origine du patient, à son éducation, à son histoire, à ses manières de vivre et de dire le monde. Délaissant la dignité de leurs blouses blanches, ces médecins de l’âme se font anthropologues, guérisseurs, chamans, passeurs culturels, distillant un esprit résolument moins ethnocentrique à travers l’ensemble du réseau public de santé, particulièrement à Montréal où près du tiers des habitants sont nés à l’extérieur du pays.

La clinique transculturelle de l’hôpital Jean-Talon fait partie de ces havres où des néo-Québécois venus du monde entier peuvent trouver de l’aide quand ils souffrent sans savoir s’exprimer dans une autre langue et selon d’autres références culturelles que les leurs. Au besoin, les patients peuvent y être totalement pris en charge, leur famille avec eux, par des équipes de thérapeutes qui s’emploient à les aider par-delà les décalages culturels.

"Il ne s’agit surtout pas de ghettoïser les gens, insiste le directeur Abdelaziz Chrigui, lui-même psychiatre. Mais quand les gens viennent d’une autre culture et que cette culture semble être un point dominant dans leur problème - des difficultés d’adaptation, le mal du pays, le chambardement des relations de couple ou de l’autorité parentale - nous prêtons une attention particulière à leurs origines pour essayer de débloquer les choses. En consacrant leur différence, nous restituons aux gens ce qu’ils sont".

Wal Fadjri (Dakar)

 

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