Panafricanisme

Il y a 40 ans, Francis Kwame Nkrumah dit Osageyfo ...

par Lecture proposée par Marc K. Satchivi , le 24 février 2004, publié sur ufctogo.com

Il y a 40 ans, Francis Kwame Nkrumah, l’apôtre de l’unité africaine est renversé par un putsch militaire. Chantre ardent du panafricanisme et de l’unité africaine, ce personnage charismatique a été un véritable mythe. S’il fut l’un des leaders les plus prestigieux du continent, son action, en revanche, soulève des controverses.

 

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Francis Kwame Nkrumah "Osageyfo"

Le matin du 24 février 1966, Accra, la capitale du Ghana, est le théâtre d’opérations militaires. Des bruits de bottes et des rafales d’armes automatiques viennent troubler le silence de manière continue. La population, inquiète, se terre, l’oreille collée aux transistors. D’abord de la musique militaire puis, soudain, peu avant six heures, une voix inhabituelle retentit sur les ondes de la radio nationale. Le speaker demande aux chers auditeurs de ne pas s’éloigner de leur poste pour une communication « très importante ». A six heures, à la place du traditionnel bulletin d’information, un officier annonce la nouvelle du jour, par ce communiqué laconique : « Citoyens du Ghana, je vous informe que les militaires, avec la coopération de la police, se sont emparés du gouvernement du Ghana. Kwame Nkrumah est démis de ses fonctions et le mythe qui l’entoure est brisé à jamais ». Un géant, celui-là même qu’on appelait Osageyfo (le sauveur, le rédempteur), ou encore Africahene (roi de l’Afrique), vient de tomber.

Kwame Nkrumah est né à Nkroful, dans le sud-ouest de la Gold Coast, le 18 septembre 1909. Il fréquente l’école élémentaire de Half Assini et devient, à 16 ans, enseignant stagiaire. De 1926 à 1930, l’Ecole normale d’Achimota, près d’Accra, lui ouvre ses portes. Il y subit l’influence de Kwagyr Aggrey, l’un des premiers pédagogues d’Afrique occidentale, adjoint au principal du collège. Formé aux Etats-Unis, Aggrey parle au jeune homme des actions menées par Booker T. Washington, Marcus Garvey ou William E. B. Du Bois pour défendre, chacun à sa manière, la cause des Noirs.

En 1930, Nkrumah décroche son diplôme d’instituteur. Il enseigne à Elmina, puis est nommé directeur de collège à Axim. C’est durant cette période qu’il fait une rencontre qui va déterminer son évolution : celle d’un journaliste nigérian, Nnamdi Azikiwe. Sorti, lui aussi, des universités américaines, il sera en 1960, le premier président du Nigeria. Installé en Gold Coast, Nnamdi Azikiwe fonde à Accra le quotidien African Morning Post. Disciple des militants afro-américains, le journaliste se bat pour le nationalisme noir. La jeunesse de la Gold Coast l’adore. Conquis, lui aussi, Nkrumah lui parle de son intention d’aller compléter sa formation en Amérique. Azikiwe l’encourage.

En 1935, avec seulement 40 livres sterling en poche, l’enfant de Nkroful arrive aux Etats-Unis et s’inscrit à l’université Lincoln, en Pennsylvanie. Il mène une vie difficile, marquée par les privations. Cela ne l’empêche pas de s’intéresser aux débats politiques. Placé à la tête de l’Association des étudiants africains d’Amérique et du Canada, Nkrumah a déjà une vision panafricaniste du continent. Très actif, il s’occupe avec ses amis d’un journal à parution irrégulière, l’African Interpreter, et fréquente les milieux politiques américains. Il enseigne la philosophie à l’université Lincoln à partir de 1939, puis à celle de Philadelphie. En avril 1944, il participe à la conférence panafricaine de New York. Certains participants, à cette occasion, adressent une demande au gouvernement américain pour qu’il œuvre en faveur de l’indépendance des pays africains, conformément à la charte Atlantique.

Désobéissance civile

Les années américaines de Kwame Nkrumah l’aident à acquérir une solide culture philosophique et politique. Ses fréquentations, notamment le Trinidadien George Padmore, renforcent ses convictions panafricanistes. Même s’il est loin d’être un révolutionnaire, il est influencé par la pensée marxiste. Le Nouveau Monde n’a plus rien à lui apprendre. Un jour de 1945, il débarque à Liverpool, en Angleterre. Le nouvel arrivant compte préparer un doctorat en philosophie dans ce pays dévasté par la Seconde Guerre mondiale. C’est son ami Padmore qui l’accueille à Londres. Nkrumah s’inscrit au Gray’s Inn, en vue d’étudier le droit, à la London School of Economics et à l’université de Londres. Mais il n’aura pas le temps de réaliser ce programme : le militantisme prend le dessus. Et puis Padmore l’associe à l’organisation de la sixième conférence panafricaine de Manchester. C’est un moment important dans le parcours de Nkrumah, cosecrétaire politique de la réunion qui se tient, en octobre 1945, en présence de Du Bois et de la veuve de Marcus Garvey. A la suite de la rencontre de Manchester, une Fédération panafricaine voit le jour. D’autre part, les ressortissants des colonies britanniques d’Afrique occidentale créent le West African National Secretariat (WANS), présidé par le Sierra-Léonais Wallace Johnson, avec Nkrumah comme secrétaire général. Dès 1946, le WANS se prononce pour l’autonomie interne qui doit aboutir à une fédération ouest-africaine, premier pas vers les Etats-Unis d’Afrique. Dans la vision de ces militants, l’idéal serait l’institution d’une Union des républiques socialistes d’Afrique. Un jour, Nkrumah reçoit une lettre d’Accra. Ako Adjei, lui demande de rentrer au pays pour s’occuper du secrétariat général du parti de l’United Gold Coast Convention (UGCC. On lui propose une voiture et un salaire décent. Nkrumah, qui a peur de s’encanailler, hésite. Une seconde lettre, signée J.-B. Danquah, le cerveau de l’UGCC, finit par le convaincre.

En novembre 1947, douze ans après l’avoir quittée, Nkrumah retrouve sa patrie. Mais l’entente avec ses camarades est impossible. En juin 1949, il décide de fonder son propre parti, le Convention People Party (CPP), basé sur la non-violence. Très populaire, Kwame Nkrumah s’impose sur l’échiquier politique. Mais quand il lance, en janvier 1950, une campagne de désobéissance civile, il est arrêté et condamné à trois ans de prison. Cela n’empêche pas le CPP de remporter haut la main les législatives de février 1951. Libéré, son chef est chargé de former le gouvernement de la Gold Coast, dominion britannique. Le 6 mars 1957, le Premier ministre Kwame Nkrumah proclame l’indépendance d’un nouvel Etat, le Ghana, nom d’un ancien empire ouest-africain. C’est la première colonie d’Afrique subsaharienne à obtenir son indépendance. Le prestige de Nkrumah n’a pas d’égal. Il lui reste à mettre en œuvre le panafricanisme. L’occasion se présente en octobre 1958. La Guinée rompt brutalement avec la France et accède à l’indépendance. Le 23 novembre 1958, Kwame Nkrumah et Ahmed Sékou Touré annoncent, à Accra, l’union Ghana-Guinée. Le leader guinéen reçoit un chèque de 10 millions de livres sterling. En décembre, la première conférence des peuples africains est organisée dans la capitale ghanéenne. Les principaux dirigeants de l’Afrique francophone sont absents. La conférence met l’accent sur la nécessité d’ériger cinq fédérations sous-régionales, avant la naissance des Etats-Unis d’Afrique.

En 1960, le Ghana devient une République. Mais l’union avec la Guinée a fait long feu. Nkrumah ne renonce pas. A la fin de l’année, il crée une nouvelle union, avec le Malien Modibo Keita. La Guinée les rejoint. Une fois de plus, cela ne tient pas la route. Il en sera toujours ainsi. Le Ghanéen est loin de ses rêves panafricanistes. Même quand il envoie ses soldats à Léopoldville pour soutenir Patrice Lumumba en difficulté, il ne peut pas agir en dehors de la mission confiée aux Casques bleus de l’Organisation des Nations unies (Onu).

Président à vie

Le problème de Nkrumah, c’est qu’il dérange beaucoup ses pairs. Quand il propose d’instaurer sans délai un gouvernement continental, les autres chefs d’Etat voient en lui un rêveur qui se prend pour un messie et veut dominer tout le monde. Il irrite des francophones - notamment Houphouët-Boigny, Senghor - et des anglophones à l’instar des Nigérians Nnamdi Azikiwa et Abubakar Tafawa Balewa. Ses adversaires lui reprochent surtout d’avoir des visées territoriales sur le Togo, la Côte d’Ivoire et de soutenir ceux qui combattent les pouvoirs en place dans certains pays. Parmi eux, le cas le plus célèbre est celui du Nigérien Djibo Bakary.

Dans ces conditions, même s’il a épousé une Egyptienne, Nkrumah n’est pas pris au sérieux. Sa lutte contre l’impérialisme, qui passe par la détérioration des relations avec les pays occidentaux au profit de l’Union soviétique, n’arrange rien. Les services secrets américains n’hésiteront pas à soutenir ses opposants.
C’est d’autant plus facile que Kwame Nkrumah, après avoir muselé l’opposition et arrêté ses dirigeants, institue un parti unique avant de se faire proclamer président à vie. Il échappe à plusieurs attentats. Renversé donc le 24 février 1966, alors qu’il était en visite en Asie, le chantre du panafricanisme trouve refuge à Conakry. Sékou Touré le nomme, à titre symbolique, vice-président de Guinée. Rongé par un cancer, l’Osageyfo Nkrumah meurt à Bucarest, en Roumanie, en avril 1972. Il repose dans sa terre natale à Nkroful.

Marc K. Satchivi

Sources :
- L’Autre Afrique n° 14 du 6 au 19 février 2002
- Mémoire du monde noir/Agenda Perpétuel (David Gakunzi)
Ed. Ch. L. Mayer L’Harmattan
- Nkrumah, l’homme qui croyait à l’Afrique / David Rooney

 

© Copyright Lecture proposée par Marc K. Satchivi

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