Interview

Gilchrist Olympio : « Faure n’a pas tenu parole »

par L'Observateur Paalga (Burkina) , le 26 octobre 2007, publié sur ufctogo.com

 

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Présent dans la capitale burkinabè depuis le 23 octobre dernier, où il a rencontré par deux fois Blaise Compaoré, le chef de l’Etat et facilitateur du dialogue intertogolais, Gilchrist Olympio, président de l’Union des forces du changement (UFC), nous a reçu hier 25 octobre sur le coup de 9h 30 à l’hôtel Sofitel Ouaga 2000.

Dans cette interview exclusive, il nous livre ses constats postlégislatives sans oublier d’évoquer ses rapports avec Faure Gnassingbé, l’avenir immédiat du Togo et sa santé "bonne" selon lui et ses médecins, malgré le fait que d’aucuns lui collent des maladies, si ce n’est qu’il serait mort et enterré au Ghana.

Monsieur Gilchrist Olympio, on vous a dit ces derniers temps malade, notamment le 14 octobre dernier, jour des législatives. Comment vous sentez-vous actuellement ?

Bien. J’ai appris beaucoup d’informations relatives à ma santé. J’ai appris récemment que j’étais malade en effet. Certains ont même dit que j’étais mort et enterré au Ghana. Ce qui est complètement faux. Je suis en bonne santé. A moins que ceux qui disent cela aient des renseignements que moi je n’ai pas, ni mes médecins. En fait, j’ai dû quitter le Togo un jour avant le scrutin (NDLR : 13 octobre) pour des raisons très simples : je revenais d’une longue tournée dans tout le nord du pays.

Arrivé à Lomé, qui est mon fief, ma maison était bondée, je ne pouvais même pas sortir 5 mn pour faire les 100 pas sans être suivi par des centaines de gens. Or, j’avais besoin de réflexion et de repos. Je ne pouvais pas le faire à Lomé, je suis donc parti à ma résidence d’Accra pour y passer 48 heures. J’ai donné une procuration à quelqu’un pour voter à ma place. Cette procuration a d’ailleurs été rejetée parce qu’on demandait en plus l’acte de naissance, le certificat de nationalité...

voulais aller au Ghana aussi parce que j’ai reçu une invitation des autorités du Burkina pour participer au colloque international sur "Démocratie et développement en Afrique" qui s’est tenu à Ouaga. Je voulais d’Accra venir à Ouaga et retourner directement à Lomé. Je suis donc en bonne santé et Dieu merci, j’espère que ça va continuer.

Quelles sont les premières leçons que vous tirez du scrutin du 14 octobre ?

Je ne parlerai pas de leçons, mais plutôt de constats : le premier est que nous avons été amenés à accepter beaucoup de compromis pour pouvoir participer à ces élections. Pour nos adversaires, pour le pouvoir en place et surtout pour le RPT, il fallait faire tout pour que l’UFC puisse quitter le processus, qu’on claque la porte et qu’on en parle plus. Mais nous avons pris la décision contrairement à ce qu’on faisait avant, de ne plus faire la politique de la chaise vide.

D’où l’acceptation de ces compromis. Le premier d’entre eux est la répartition des sièges. Cette répartition a été faite jadis par Eyadema 1er. Par exemple à Lomé, c’est 100 000 électeurs pour un siège, par contre dans la région du Golf et du Lac comme à Anecho, c’est à peu près 50 000 pour un siège, et une fois que vous traversez Atakpamé et vous allez dans le nord, dans la région d’Assouli et de Kara, c’est 10 000 électeurs pour un siège.

Cette répartition était mauvaise et démentielle, mais on ne pouvait pas la changer parce que nous étions très minoritaire au dialogue intertogolais et à la signature de l’Accord politique global (APG). Pire, nous le sommes dans la CENI. Pour ces élections nous avons 28 partis politiques. Et je peux vous dire que 90% des propositions de l’UFC ont été rejetées.

Personnellement, j’ai eu à faire plusieurs propositions au facilitateur Blaise Compaoré, au représentant de l’Union européenne. Ils m’ont dit à peu près ceci : "Vous avez accepté d’aller aux élections avec ce genre de répartition, nous ne pouvons rien faire... Nous sommes là pour constater les élections et non pour faire des changements à la répartition démographique du pays". Nous sommes allés néanmoins à ces élections.

Ensuite, second compromis : le rejet de l’authentification des bulletins de vote par signatures. On nous a fait venir des vignettes ou des timbres si vous voulez. Ces timbres ne pouvaient pas être distribués dans tout le pays en 48 heures. Moi à l’époque, je revenais du nord, pour aller à Dapaong, à l’extrême nord du Togo. A Mandouri, toujours au nord par exemple, il faut 5 heures de trotte en véhicule, tant les routes sont épouvantables.

De Lomé à Mandouri en 4x4, il faut 13 heures de route. Imaginez avec des gros camions, il faut toute la journée. Quand est-ce donc que ces timbres ont pu arriver à temps dans les bureaux de vote pour que l’opération puisse commencer ? Il faut noter aussi que lorsque ces timbres ont été distribués, il n’y avait pas de quittance.

Alors question : ces timbres ont été distribués quand et comment et en quelle quantité dans les différents bureaux de vote ? Nous ne le savons pas. Troisièmement, quand on a commencé à voter, là où il y avait la documentation à Lomé, à 11 heures, il n’y avait plus ces fameux timbres.

Comment expliquez-vous alors cette rupture de timbres ?

Je n’en sais rien du tout.

Le ministre burkinabè des Affaires étrangères, Djibril Bassolet, a affirmé qu’en réalité, à certains bureaux, on en a envoyé en trop et à d’autres pas assez...

En tout cas, moi j’ai fait le constat de la situation. Les raisons qui ont fait qu’on a rejeté l’utilisation des signatures et la rupture des timbres méritent une enquête approfondie. Vous savez, on a donné des instructions aux électeurs de voter et quelquefois de signer eux-mêmes sur les bulletins de vote pour marquer qu’ils ont voté pour x ou pour y. C’est fort de cela que les démembrements de la CENI ont fait beaucoup d’annulations de ces bulletins.

Vous estimez que malgré ces timbres les prévotations frauduleuses ont été massives ?

Oui. Et nous avons déjà écrit à la Cour constitutionnelle pour attirer son attention sur certaines annulations. Par exemple, dans la région de Ahou, on a annulé plus de 12 500 bulletins, ce qui a fait qu’on a eu 0 siège dans cette localité. Je vous le rappelle aussi que ce scrutin est dit proportionnel. Or, vous savez, pendant longtemps, on a utilisé le système uninominal à deux tours.

Tout d’un coup, le gouvernement vient nous annoncer qu’on a changé le mode. Ce qui était une première et nous avons dû faire des séminaires pour expliquer aux militants comment cela fonctionnait. On nous a dit que ce mode était fait pour qu’un parti politique n’écrase pas les autres. Ce qui n’a pas été le cas malheureusement.

Le RPT s’en tire avec une cinquantaine de sièges. Nous avons fait un recours à la Cour constitutionnelle, même si on n’a pas confiance en cette Cour : avant, elle était composée de 6 membres, des juristes, pas de haute qualité, mais des juristes tout de même. Mais avant sa mort, Gnassingbé 1er a augmenté le nombre à 9 membres.

Il a mis ses hommes dont certains n’ont jamais mis les pieds à l’école de droit. Mais nous allons devant cette Cour par acquis de conscience pour qu’on ne vienne pas nous critiquer en disant que nous ne sommes pas des gens qui aiment l’ordre.

Pourquoi n’avoir pas résolu tous ces problèmes dans le cadre du dialogue intertogolais ?

Je vous ai dit qu’il y avait un problème d’option : on était en minorité dans le dialogue ; alors, soit on claquait la porte et on quittait le processus, soit on restait et on allait aux élections. Il y avait à ce dialogue les représentants du RPT qui faisaient à peu près 50% en plus des partis qui se prétendaient représentatifs et même majoritaires dans le pays qui avaient les mêmes droits que nous...

On nous avait dit que les décisions allaient être prises de façon consensuelle, ce qui n’a pas été le cas. Chaque fois qu’il y avait une proposition, on passait au vote, et l’UFC était perdante. Ces problèmes ne pouvaient donc être résolus ni au dialogue, ni à la signature de l’APG.

On nous a soumis un document très vague, un précontrat qui énumerait un dialogue sur le dialogue à venir (rires). Fallait-il boycotter encore comme en 1994, 2005... C’est donc dans ces circonstances que nous sommes allés aux élections. On n’était pas content, mais contraint d’y aller.

En attendant le verdict de la Cour constitutionnelle, l’UFC se retrouvera avec 27 députés. Etes-vous satisfait de ce score ?

Pas du tout ! Nous croyons qu’avec un million de votants pour l’UFC et un million de votants pour le RPT, on serait plus proche de la majorité absolue. C’est-à-dire 40-41 députés. Est-ce que nos camarades de la majorité qui n’ont pas l’expérience de la démocratie respecteront le droit de la minorité à l’Assemblée nationale ?

Ce sont des choses dont nous ignorons. Mais compte tenu de la tradition du RPT, de notre histoire récente et distante, nous avons beaucoup de doute et nous commençons à croire que les choses vont être très difficiles pour l’avenir immédiat du pays.

Le Comité d’action pour le renouveau (CAR) de Me Yawowi Agboyibor a engrangé 4 députés. Feriez-vous alliance avec cette formation politique ?

Même si on ajoute les 4 du CAR aux 27 de l’UFC, nous arrivons à 31, pour avoir une force à l’hémicycle, il faut avoir au moins 40 sièges. Ce qui est important à nos yeux dans l’immédiat, c’est la Constitution amendée par M. Gnassingbé, en utilisant le parlement monocolore qui donne beaucoup de pouvoir au président.

Le président nomme et révoque les ministres, sans consulter qui que ce soit. Nous aimerions avoir une certaine garantie avant de nous lancer dans une forme de coopération avec ce gouvernement. Pour ce qui est de Me Agboyibor, de par le passé, et à plusieurs reprises, nous avons essayé de travailler avec lui, c’est normal. Et pour les grands problèmes de la démocratie, on doit pouvoir se retrouver. Mais 4 pour 8 sur le plan purement arithmétique, ce n’est pas suffisant.

En tant qu’opposant historique à Eyadéma, comment jugez-vous l’action du jeune président Faure ?

Vous savez, comparé à ce que nous avons subi pendant 40 ans sous le premier Gnassingbé, tout le monde en sort blanchi, tout le monde est un saint. J’ai eu l’occasion de rencontrer Faure à trois reprises : une fois, sous l’égide du président Obasanjo du Nigeria (NDLR : 25 avril 2005, veille de la proclamation des résultats de la présidentielle), ensuite, sous l’égide de Sant’Egidio à Rome et enfin, quand il était en visite officielle à Paris.

C’est un jeune homme avec qui nous avons eu à discuter des grands problèmes du pays. Il m’avait donné l’impression à l’époque qu’il était prêt pour l’ouverture. Mais les deux ans qui ont suivi n’ont pas confirmé ses intentions. Et pour cause.

Un : il a dit que le Premier ministre sortirait de l’UFC, ce qui n’a pas été le cas. Il est revenu de Libreville un jour pour nous annoncer qu’il a nommé Agboyibor Premier ministre. C’est ce dernier qui devait nous recruter pour entrer au gouvernement.

Et deux : Il ne nous a même pas aidé à être bien présent à la CENI. Nous avons réussi avec l’aide du président burkinabè à introduire un membre indépendant dans cette Commission électorale indépendante. Disons que la situation sur le plan institutionnel est difficile, dans ce sens que lorsqu’on dit dans l’APG qu’on va faire une refonte institutionnelle, nous ne voyons pas les modalités.

Qui va le faire ? Quand est-ce qu’on va le faire ? Nous avons l’impression qu’il n’y aura pas de changement et que Faure et son gouvernement veulent que les choses restent telles. C’est là où nous aurons les blocages.

Estimez-vous qu’avec cette configuration qui se profile au parlement, Faure va nommer un PM de l’opposition ou de son propre camp, le RPT ?

Il faut poser cette question à Faure, pas à moi, puisque c’est lui qui a tout le pouvoir institutionnel, légal, tout et tout. Il peut révoquer le PM et tout ministre qu’il veut. Mais ce que je peux dire, si nous devons participer à un gouvernement éventuel, il va falloir que nous ayons certaines garanties.

Nous ne voulons pas qu’on nous donne un ministre de l’Agriculture ou de la Santé qui est révoqué 3 semaines après. Ces garanties doivent être internes et externes. Internes parce que nous allons appliquer toutes les pressions possibles sans violence et externes, car nous avons un facilitateur et au niveau de la communauté internationale, nous avons encore quelques amis (sourire).

Que répondez-vous à ceux qui affirment que l’UFC est arc-boutée à des positions maximalistes ?

Nous sommes allés à ces élections dans des conditions difficiles. Est-ce une position maximaliste cela ?

Aller par exemple au gouvernement quels que soient les postes qu’on vous propose...

Cela va être difficile, car si nous le faisions, nous serons sanctionnés par le peuple, dans ce sens qu’il y a un million de Togolais qui ont voté pour nous et nous allons rentrer dans un système sans aucune garantie. Il faut commencer à changer d’abord les dispositions institutionnelles du Togo qui ne vont pas réussir, commencer la construction du pays qui ne sera pas faite selon les normes que vous désirez, etc. Nous demandons que le pays qui est en déconfiture totale soit construit. Regardez le Burkina surtout Ouaga, qui est propre, allez à Lomé voir l’état des rues.

Ne craignez-vous pas d’être un peu en porte-à-faux avec l’Union européenne, qui trouve que le 22e engagement est rempli et qui va reprendre sa coopération intégrale avec le Togo ?

Nous n’avons pas dit que nous n’irons pas au parlement, ni que nous n’irons pas au gouvernement. Nous ne sommes pas contre les déclarations de l’Union européenne, nous disons que c’est en partie vrai. Nous disons que la préparation de ces législatives a été plus ou moins satisfaisante dans ce sens que cette fois-ci on n’a pas tué beaucoup de gens, on n’a pas eu de bras cassés, le recensement a été correct, et qu’il n’y a pas eu d’exilés massifs. Ce que nous disons est que l’UE n’a pas eu l’occasion de voir ce qui se passait dans les bureaux de vote et a fait une déclaration qui a été mal interprétée.

Est-ce terminé ce que d’aucuns appellent une vendetta personnelle de Gilchrist Olympio ?

En 2005, on a eu à la présidentielle 1000 personnes tuées...

Vous dites bien 1000 ? Vous en êtes certain ?

Oui. Nous avons la documentation y relative. L’enquête des Nations unies a dit que c’était 500 au lieu de 1000. La Commission d’enquête montée par Faure Gnassingbé et dirigée par Koffigho donnait 125 personnes tuées. Retenons même ce dernier chiffre de Koffigoh. Pour un petit pays comme le Togo, on tue 125 personnes qu’on passe après par pertes et profits. Est-ce les familles de ces défunts, leurs amis, les 15 à 20 000 exilés qui vivent dans des conditions effroyables, ils n’ont pas de parents ?

Non, ce que nous ne voulons plus au Togo, c’est le règne de l’impunité. Mon père (NDLR : Sylvanius Olympio, premier président du Togo) a été assassiné par Gnassingbé 1er il y a 45 ans. Depuis, beaucoup de choses se sont passées... Nous ne réfléchissons pas en termes de vendetta. Si c’est cela que nous voulions, on n’aurait pas créé un parti politique, il y a des façons beaucoup plus faciles de se venger. Nous avons créé un parti pour sensibiliser les populations.

Quel jugement portez-vous sur l’action du facilitateur Blaise Compaoré dans cette crise togolaise ?

Je crois qu’il a fait de son mieux dans des conditions très difficiles. Le Togo est divisé, très divisé sur le plan politique, régional, culturel... Et contrairement à d’autres pays qui ont connu des va-et-vient, le Togo a connu pendant 40 ans un système plat de dictature avec la même personne. Donc pour commencer à joindre les bouts maintenant, à réconcilier les gens et en même temps faire plaisir à tout le monde, ce n’est pas facile. Et c’est ce qu’a tenté de faire le président Compaoré. Je lui tire mon chapeau, tout en disant que nous avons encore un long chemin à faire.

Interview réalisée par Zowenmanogo Dieudonné Zoungrana.

 

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