Traite négrière

Fils d’esclaves : la dignité en héritage

par L'Express (île Maurice) , le 22 août 2004, publié sur ufctogo.com

Commémorer la fin d’une période honteuse de l’histoire est un acte politique. S’il ne permet pas une avancée, il est vain. Nos leaders politiques et économiques ne peuvent s’arrêter au débat sur la compensation. Restituer la part morale dérobée à ces « déshérités », c’est déjà un acte digne.

 

JPEG - 7.9 ko
La porte de Gorée,
départ d’Afrique de l’homme devenu bétail.

La traite négrière est un sujet pénible, même lorsqu’il s’agit d’évoquer son abolition. Non pas seulement à cause des atrocités du passé, mais parce que ses conséquences pèsent encore lourdement sur nos sociétés, a fortiori dans les anciennes colonies tropicales.

Qu’il s’agisse de l’héritage des descendants de colons ou de celui des esclaves, il est présent, tout le temps. Ses effets sont divers et imprégnants, d’autant qu’il s’agit d’une histoire relativement récente. Combien de temps faudra-t-il pour que ce pan de quatre siècles se dissolve quelque peu. ? Cela dépendra de nous. Mario Serviable prend à cœur de l’expliquer dans son ouvrage sur le cent cinquantenaire de l’abolition. Il reste tout à dire sur l’esclavage tropical, car il faut « redéfinir la faute et restituer les responsabilités ».

« White man took my land »

C’est bien de restitution qu’il s’agit, non de compensation, mais la perversité de l’histoire écrite repousse toujours cette mise en action, comme si elle était, à l’infini, en devenir. Parce qu’il est difficile de se dégager et de prendre un recul pour frôler l’objectivité, il faudrait qu’un sage millénaire, une présence divine, nous tende notre vrai miroir. Et encore, cette image serait une fois encore tordue et torturée, pour nous plaire...

Le plus difficile à déterminer est l’importance de cet héritage, la quantité de ses effets néfastes. Certains voudraient le minimiser, utilisant l’arsenal classique : « le passé est le passé, construisons l’avenir », ou bien « on ne peut être tenu responsable pour ce que nos ancêtres ont fait », ou bien encore « c’est un mal qui a toujours existé, et l’époque était différente »... On peut en remplir une bibliothèque, voire dix, de cette façon. On peut aussi brûler des livres, ceux qui racontent le contraire.

D’autres, qui ont transformé la souffrance des leurs en idéologie défensive, voudraient accentuer au contraire son impact sur l’actualité. Ceux-là commettent alors l’erreur de tout rapporter à l’esclavagisme, et surtout tout ce qui va mal dans notre société. Il ne se passe pas un jour, dans la Caraïbe, sans qu’on entende : « White man took my land ». De quelle terre s’agit-il ?

Non ! le sol embourbé du débat actuel est celui de la dignité. C’est cet aspect qui est le plus occulté, alors qu’il est le terrain unique d’une réconciliation. Car c’est bien de restitution qu’il s’agit lorsque Bill Clinton amorce une excuse publique, en 1998 lors de sa visite à Gorée, carrefour historique africain du commerce d’hommes vers les amériques.

Et même si ses arguments sont électoralistes, cela ne signifie pas qu’il est hypocrite. Regrettons seulement que l’affaire Lewinsky, levée par ses adversaires politiques républicains, se soit substituée à une demande de pardon à la population African American, arrachée d’Afrique et maintenue par la suite dans un état d’infériorité.

Car lorsque l’Amérique est en guerre, en sécession, Nord contre Sud, c’est une bataille entre deux visions de l’humanité qui se déroule. Les grands propriétaires terriens ne veulent pas abandonner les privilèges acquis par leurs pères qui ont construit la richesse du nouveau contient.

Lorsque les « tuniques bleues » progressent dans le Sud, où le Noir ne s’appartient pas encore, certains maîtres filent vers le Texas, une « île » de laquelle il résisteront contre l’abolition de l’esclavage. Jusqu’à ce jour, la classe dirigeante de cet État est restée armée jusqu’aux dents, en état de guerre permanent...

Empruntons encore une fois au livre de Serviable qui cite Aristote, l’un des artisans de ce système où le peuple est supposé être roi : « Pour être complète, la famille doit comprendre des esclaves et des personnes libres. Car il n’est pas de famille sans propriété, et pour vivre, il faut disposer d’instruments. Parmi eux, les uns sont inanimés, les autres sont vivants. L’esclave est un outil vivant. S’il existait des outils inanimés travaillant tout seuls, on se passerait d’esclaves. Il y a des hommes inférieurs, esclaves par nature...Et comme l’esclave est utile aux esclaves mêmes, l’esclavage est donc juste. »

Comment s’étonner alors, même si la Grèce antique s’est ensuite effondrée, a connu la décadence, que ce discours perdure, repris presque mot pour mot sur un débarcadère par quelque fils de famille ?

À ça sert-il d’aller à l’école en 2004 ? Aristote était peu savant en matière de génétique. Depuis, de façon irréversible, nous savons tous, ou presque, que ce n’est ni la couleur de la peau, ni la forme du visage, qui nous différencie. Oui la vie est injuste. La bassesse est d’en rajouter une couche, juste parce qu’on peut...

Or l’histoire l’a prouvé maintes fois, et c’est probablement pour cela que la peur pousse à l’ignominie, à la course à la sécurité : la vie peut changer de camp. C’est donc en connaissance de cause que les dominants oppriment. Pour ne pas se retrouver dans la peau des dominés de demain.

Une nation ne peut pas éternellement tenter de refouler une partie de son passé, ou pire encore, d’en coller la responsabilité à d’autres. Cela ne fait qu’agrandir le fossé entre ceux qui profitent de ce passé et ceux qui le subissent encore. Ainsi, qu’une compensation en monnaie trébuchante soit impossible à Maurice, c’est probable et même souhaitable. Il est temps d’arrêter de penser que tout est achetable.

Que le sujet soit entraîné par certains politiques vers des débats idéologiques où l’on cherche des coupables, c’est indigne. Il n’y a pas de coupable, ni même de responsable. Mais la responsabilité existe. Elle est celle de ceux qui décident, politiquement et économiquement, quelque soit leur groupe. Acceptée, reconnue, entérinée, elle ne peut que grandir l’aura du pays. Il ne manque pas d’hommes et de femmes qui désirent ce rapprochement, mais qui ne le font qu’individuellement.

Restituer sa part au déshérité

Ce n’est pas tant l’horreur déshumanisante du passé qui importe, que la capacité de tous à comprendre pourquoi un descendant d’esclave est aujourd’hui ce qu’il est. C’est-à-dire non pas d’où il vient, géographiquement, mais de quelle façon sont identité s’est reconstruite depuis l’arrivée sur l’île et la « libération ».

La vraie compensation est mieux que rétribution. Elle est le respect d’un héritage. Des descendants, d’un côté, ont bel et bien accepté les richesses et ne peuvent occulter le reste. Quant aux « notaires », acteurs d’État et témoins de l’indépendance, ils ne peuvent oublier de restituer sa part au déshérité, sa dignité dérobée.

JPEG - 11 ko

Le ton et la parole

S’il est facile, chaque année, de faire parler l’Église ou les associations culturelles, les sociologues et les historiens, on entend peu la voix des descendants d’esclavagistes. Minoritaires, bénéficiaires encore pour beaucoup d’un patrimoine développé sous la traite, ces « héritiers » se sont construits une carapace sociale.

Comme l’Allemand dont les ancêtres ont été nazis, comme l’aristocrate dont les aïeux étaient Seigneurs, le descendant de colon ne peut pourtant pas être considéré comme responsable aujourd’hui de ce qui s’est passé il y a cent cinquante ans. Mais cela ne signifie pas que dans sa conscience, mauvaise ou bonne, il n’y a pas de place pour la reconnaissance du « malaise créole » comme l’un des effets directs de l’esclavage.

En terme de groupe social, le fait d’être minoritaire, disent beaucoup d’entre eux, ne rend pas toujours la vie facile. Et même si la notion de pardon est acceptable pour quelques-uns uns, elle est presque toujours vécue comme une possible humiliation.

Contrairement aux États-Unis où la population blanche est majoritaire, et où l’excuse officielle du président Clinton envers le peuple noir est plus aisée, Maurice l’insulaire a jusqu’à présent préféré se taire, plutôt que d’affronter une situation que les grandes démocraties ne pourraient que réprouver.

« Pendant mes études en France, je n’osais pas dire ce qui se passe tous les jours dans mon pays. Le fait qu’on ne voit presque jamais un Blanc dans un bus, qu’on ne se mélange jamais, que nous vivons une sorte d’apartheid, mais pas officielle. » La confession de Stéphanie s’accompagne d’un constat d’impuissance : « Même si l’une d’entre nous veut inviter quelqu’un d’une autre communauté à son anniversaire, cela peut créer des remous dans la famille et certains risquent de ne pas venir. »

Cette « incommunication » peut être valable dans les deux sens. « ça ne me pose pas de problème de prendre le bus, mais ce qui est gênant, ce sont les regards et les réflexions auxquelles je vais avoir droit. » Stéphanie ajoute que dans bon nombre de situations, le fait d’être la « Blanche de service » est loin d’être un avantage car on est vite catalogué, parfois à tort comme « mo bourzoi ».

Ce fossé, vécu des deux côtés, est creusé par tous les préjugés de chaque bord. Ensuite, on peut se mettre une partie de sa famille à dos, ce qui dans le contexte mauricien peut-être particulièrement gênant, car bon nombre d’entreprises sont familiales.

Il ne s’agit donc pas simplement de reconnaître les faits ouvertement, mais de réussir à vivre autrement et cela, à entendre ces descendants-là, ne peut commencer par se faire que sur le plan individuel. Ainsi, Françoise explique qu’elle fait l’effort, en permanence, de considérer chacun de la même façon, même si l’éducation, la culture, le niveau de vie, sont différents.

« C’est à chacun, avec sincérité, d’aller vers l’autre, même s’il faudra attendre encore longtemps pour voir un changement. Si notre communauté paraît parfois un peu recroquevillée, repliée sur elle-même, ce n’est pas toujours par choix. Une minorité, même si elle a un pouvoir économique, reste marginalisée d’une manière ou d’une autre. »

L’inconvénient d’une société multiraciale, c’est que l’individu a du mal à se dissocier de son groupe, mais aussi à en être dissocié par les autres. La dialectique des communautés est déjà suffisamment très complexe en elle-même pour ne pas, on ne le dira bien sûr jamais assez, être un argument politique.

Le dernier niveau de responsabilité, commun à tous, consiste à refuser systématiquement de juger un homme en fonction de sa communauté, laquelle contient, par essence, des gens de toute qualité. C’est pourquoi il ne faut pas hésiter à rendre justice à ceux qui, contre leur temps, leur famille et leur société, au risque de tout perdre, y compris la vie, ont voulu l’abolition de ce qui était et est encore la part la plus vile de l’homme, sa capacité d’asservissement.

Le partage, la part de tous et celle de chacun

Si tant est que les anciens colons ont une part de responsabilité dans la condition actuelle des descendants d’esclaves, il est évident que cette condition est aussi le résultat d’une ségrégation plus récente, post-indépendance. Dans chaque pays en développement, qu’il s’agisse d’Afrique ou d’Asie, la population majoritaire, même pauvre, a toujours eu tendance à développer un système politique qui lui est favorable.

La responsabilité de la nation envers ceux qui sont encore souvent considérés comme inférieurs, des ti dimounes, terme qui inclut aussi des descendants de travailleurs engagés, cette responsabilité est triple. Elle est partagée.

En premier lieu, elle est celle des descendants d’esclaves eux-mêmes, qui doivent éviter de tomber dans la facilité de ne pas s’assumer et de se croire, eux-mêmes, inférieurs. Nombre d’entre eux ont déjà franchi ce pas dans des conditions difficiles et sans aide, et ne se considèrent plus comme des victimes permanentes.

Ensuite, la responsabilité appartient au secteur privé en général, qui surfe sur un patrimoine considérable que le libéralisme permet de faire fructifier, alors que les emplois créés demeurent peu rémunérés, si l’on évoque le coût de la vie. Ce secteur ne peut se contenter de capitaliser en déchargeant sur l’État la part de responsabilité qui lui est dévolue, même si dans ce domaine, des efforts sont consentis avec les fonds sociaux accompagnant le développement hôtelier.

Enfin, le pouvoir politique lui-même, ne peut exiger du privé qu’il assume seul un malaise social spécifique, alors que l’indépendance a apporté son lot d’enrichissement et de privilèges, et n’a pas réduit le fossé entre riches et pauvres.

Le leurre, c’est de développer un discours dans lequel on vante une multiculturalité bien réelle, mais qui ne justifie pas qu’on l’utilise à des fins politiques. Car derrière ce prétexte, il existe bien chez tous les Mauriciens la conscience qu’une partie de la population a été lésée. C’est juste que personne ne veut accepter sa part de responsabilité, alors que les privilèges, eux, sont toujours revendiqués comme naturels et mérités.

À partir du moment où des êtres bien pensants de chaque communauté reconnaissent l’existence du malaise, que l’État évoque la possibilité d’une compensation, il ne reste qu’à trouver une solution commune pour, d’une part, demander officiellement pardon à cette population, et ensuite œuvrer pour que toute forme de discrimination soit punie par la loi. Ensuite, par souci d’intérêt général, il suffira d’offrir au pays un projet social ou culturel bénéficiant à tous sans discrimination. Cette population lésée, de cette façon, ne sera pas « ghettoïsée ». Elle apportera, avec les autres, sa part à l’édifice d’une dignité nationale, condition nécessaire à l’unité.

Bertrand MEUNIER

 

© Copyright L'Express (île Maurice) - Visiter le site

Articles suivants

Articles précédents

Dépêches

UFC Live !

  • Vous devez installer le module flash correspondant à votre navigateur pour voir ce contenu.

WEB Radios - TV

WEB Radios
Tous unis pour un Togo libre et démocratique
dimanche
28 mai 2017
Lomé 27°C (à 04h)