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Ferme et direct plaidoyer de Kofi Annan en faveur de la démocratie en Afrique

par La rédaction UFCTOGO.COM , le 9 juillet 2004, publié sur ufctogo.com

Le Secrétaire général de l’ONU a dérogé à ces convenances le 6 juillet dernier à Addis-Abeba ; il a profité de la séance d’ouverture pour dénoncer tous les artifices politiques utilisés par les Chefs d’États pour bloquer l’alternance démocratique.

 

Les rencontres politiques de haut niveau sont généralement des événements convenus, réglés, et il est rare de noter des comportements ou des propos discourtois, qui fâchent, voire gênent. Pour le dire un peu plus crûment, c’est le règne de l’hypocrisie et de la langue de bois.

Au surplus, les rencontres politiques au niveau africain suscitent toujours des moqueries et des commentaires critiques sur ces dirigeants irresponsables qui nous gouvernent. Il ne faut donc s’attendre à rien de sérieux de la part de ces responsables que l’on assimile à un syndicat, défendant uniquement les intérêts d’une corporation, celle des ennemis du peuple et de la démocratie.

Or, le Secrétaire général de l’ONU a dérogé à ces convenances le 6 juillet dernier à Addis-Abeba ; il a profité de la séance d’ouverture pour dénoncer tous les artifices politiques utilisés par les Chefs d’États pour bloquer l’alternance démocratique.

Les gouvernants ne doivent pas manipuler les Constitutions pour rester au pouvoir au-delà du terme prévu par la loi lorsqu’ils entraient en fonction ou pour éliminer des adversaires. Il faut renforcer la gouvernance démocratique avec des élections libres, crédibles, une justice indépendante, une presse libre et indépendante, une société civile respectée, une opposition organisée

Il a mis les pieds dans le plat pour stigmatiser le comportement de ces Chefs d’Etat qui viennent de modifier les Constitutions de leurs pays leur interdisant d’avoir plus de deux mandats.

Eyadéma, Lansana Conte, idriss Déby, Ben Ali, sont ainsi directement visés.


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Allocution pronnoncée par Kofi Annan, Secrétaire général des Nations Unies, lors du Sommet de l’Organisation de l’Union africaine, à Addis-Abeba, le 6 juillet 2004 :

Permettez-moi tout d’abord de remercier nos hôtes, le Premier Ministre Meles Zenawi ainsi que le Gouvernement et le peuple éthiopiens, du chaleureux accueil qu’ils nous ont réservé dans cette ville où l’Organisation de l’unité africaine a vu le jour voilà 41 ans.

Un vent de libération soufflait alors sur tout le continent et j’ai passé une bonne partie de cette époque pleine d’espoir ici même, à Addis-Abeba. Nous étions tous galvanisés par l’élan et l’énergie que l’OUA apportait à la lutte contre le colonialisme et à la réalisation d’un projet panafricain porteur d’un avenir meilleur.

Aujourd’hui, l’Afrique s’est débarrassée du joug colonial et de l’apartheid, mais l’aspiration de voir les peuples qui la composent vivre en paix les uns avec les autres et travailler ensemble au développement du continent ne s’est toujours pas réalisée. Cependant, les fondements de l’Union africaine, et les progrès remarquables qui ont été accomplis au cours de l’année écoulée sous la conduite éclairée du Président Chissano, nous font penser que nous sommes sur la bonne voie.

La vision d’une Union africaine, les principes qui devraient la sous-tendent et les stratégies qu’elle devrait suivre sont clairs et mobilisateurs. L’architecture de l’Union se dessine. Nous sommes redevables à M. Konare et aux autres membres de la Commission de ce qu’ils ont accompli pour faire avancer cette cause sur tous les plans.

Le rôle moteur qu’ont joué les Africains eux-mêmes dans la stabilisation du Libéria, du Burundi et des Comores montre qu’ils sont résolus à assumer la responsabilité de la paix et de la sécurité. La création du Conseil de paix et de sécurité marque une étape décisive dans les efforts que vous avez entrepris pour vous donner les moyens d’y parvenir. L’Organisation des Nations Unies continuera de vous fournir information, formation, savoir-faire et ressources pour vous aider à mettre en place la force d’intervention africaine. Je me félicite du soutien que vous avez reçu de l’Union européenne et du Groupe des Huit à cet égard.

Pourtant, le projet que vous vous efforcez de concrétiser au prix de tant d’efforts est directement menacé par la persistance du conflit meurtrier en Afrique. Je pense, en particulier, à l’horrible situation qui sévit dans le Darfour au Soudan occidental. Je viens de me rendre au Darfour et dans les camps de réfugiés au Tchad. Les villages en ruine, les camps surpeuplés de femmes et d’enfants malades et affamés, et la peur que l’on peut lire dans les yeux de ces gens devraient être pour nous tous un signal d’alarme évident : si nous n’agissons pas, les brutalités déjà subies par la population civile du Darfour pourraient être le prélude d’une catastrophe humanitaire encore plus grande -une catastrophe qui pourrait déstabiliser la région..

L’action que mène l’Union africaine pour surveiller le cessez-le-feu, et aider ainsi à assurer la protection des civils, revêt une importance cruciale. L’ONU la soutiendra, tout comme elle intensifiera encore son action pour apporter une aide vitale à ceux qui en ont si désespérément besoin. J’engage la communauté internationale à redoubler d’efforts pour répondre aux besoins humanitaires urgents des populations de cette région qui souffrent.

Mais la menace de nouvelles violences et d’immenses souffrances pour les civils ne reculera que si l’on s’emploie à résoudre la crise de manière globale.

Le Communiqué commun récemment signé à Khartoum entre l’Organisation des Nations Unies et le Gouvernement soudanais est un heureux développement, tout comme le sont les mesures déjà prises par le Gouvernement pour lever les obstacles à l’action humanitaire. Il faut maintenant appliquer les termes du communiqué. Le moratoire qui a été convenu quant aux restrictions imposées à l’ensemble de l’action humanitaire doit être observé. Le climat d’impunité qui a bien trop longtemps régné doit cesser maintenant. Et le mécanisme commun de haut niveau pour la mise en œuvre de l’accord doit commencer à fonctionner dès que possible.

Je souscris entièrement à l’action menée par l’Union africaine pour parvenir à un règlement politique en s’attaquant aux causes profondes du conflit, grâce au processus qui sera lancé ici, à Addis-Abeba, le 15 juillet. Je me tiens prêt à user de mes bons offices à l’appui de ce processus. J’exhorte toutes les parties à se souvenir des leçons de l’histoire soudanaise et à mettre rapidement un terme à la crise par la voie du dialogue. Je rappelle au Gouvernement qu’il a le devoir sacré de protéger ses citoyens, et aux groupes rebelles qu’ils ont la responsabilité et le devoir de respecter le cessez-le-feu et de s’employer avec le Gouvernement à mettre fin au conflit de manière pacifique. Je me réjouis des progrès accomplis par le Gouvernement et l’Armée de libération des peuples du Soudan dans le cadre du processus de Naivasha. Mais la paix au Darfour est vitale pour la paix au Soudan occidental.

Je suis gravement préoccupé aussi par le regain de violence et les atteintes aux droits de l’homme qui se produisent dans l’est de la République démocratique du Congo, par l’instabilité persistante en Côte-d’Ivoire et par les tensions qui continuent d’exister entre ce pays, l’Éthiopie, et l’Érythrée. Nous ne devons pas permettre que les progrès accomplis ces dernières années soient réduits à néant par le retour à une Afrique où une affreuse violence se déchaîne contre des millions d’individus. Nous devons agir ensemble pour mettre un terme aux conflits terribles qui défigurent notre continent.

Nous devons aussi agir ensemble pour combattre la pauvreté, la maladie, l’ignorance et l’absence de services essentiels, dont souffrent au quotidien des millions de personnes. En définitive, toute l’aide du monde, toute la diplomatie et toutes les opérations de maintien de la paix ne suffiront pas pour sortir l’Afrique de la misère, enrayer la propagation du VIH/sida ou mettre fin aux conflits meurtriers. Il nous faut avant tout nous attaquer aux causes premières de l’insécurité et du sous-développement, qui résident souvent dans la mauvaise gouvernance. C’est la raison pour laquelle vous avez placé la bonne gouvernance au cœur de la construction de l’Union africaine, et vous êtes dotés du Mécanisme d’évaluation intra-africaine dans le cadre du Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique.

Le Mécanisme d’évaluation intra‑africaine est un dispositif foncièrement africain conçu pour relever les défis de gouvernance propres à l’Afrique. Il ne portera ses fruits que si la volonté politique de le faire fonctionner existe, de manière à renforcer la gouvernance démocratique sur tout le continent. La mise en place, au début de cette année, du Parlement panafricain à Addis-Abeba témoigne de votre foi en cet objectif.

Il y a aujourd’hui en Afrique plus de gouvernements démocratiquement élus que jamais auparavant. Ces dernières années, dans plusieurs pays d’Afrique, de nouveaux gouvernements sont venus au pouvoir à la faveur d’élections multipartites. Les électeurs ont voté en grand nombre, traduisant ainsi leur volonté d’exercer leurs droits civiques. Dans beaucoup de pays, de larges consultations sur des réformes constitutionnelles sont en cours. La société civile est plus active que jamais, demandant des comptes aux gouvernements et insufflant un nouveau dynamisme aux sociétés africaines. Nombre de pays africains donnent l’exemple au reste du monde, à l’instar de l’Union africaine elle-même qui a veillé à ce que la moitié des postes de commissaire soient confiés à des femmes éminentes et hautement qualifiées.

Cette volonté nouvelle de démocratisation en Afrique doit s’ancrer dans chaque pays d’Afrique. Il faut pour cela que nul ne soit exclu de la vie politique et que l’équilibre institutionnel soit soigneusement préservé, ce qui suppose notamment des élections libres et régulières, une opposition crédible et respectée, un appareil judiciaire indépendant garant de l’état de droit, une presse libre et indépendante, un contrôle réel des autorités civiles sur les forces armées et une société civile dynamique.

On ne saurait parvenir à un tel équilibre institutionnel sans une alternance pacifique et conforme à la Constitution. Il n’est pas de plus grande sagesse, de marque plus évidente du sens de l’État que de savoir, le moment venu, passer le flambeau à la génération suivante. Et les gouvernements ne devraient pas manipuler ou modifier la Constitution pour se maintenir au pouvoir au-delà des mandats prescrits qu’ils ont acceptés lorsqu’ils ont pris leurs fonctions. N’oublions jamais que les constitutions existent pour servir les intérêts à long terme des sociétés et non les objectifs à court terme des dirigeants. Engageons-nous à faire en sorte que l’époque de l’autocratie ou du monopartisme soit bel et bien révolue.

La démocratie n’est pas parfaite et la démocratisation n’est pas facile. Mais plus les gouvernements seront tenus de rendre des comptes, plus ils seront enclins à répondre aux besoins des populations, qu’il s’agisse de prévenir la famine, de combattre la pauvreté ou d’enrayer la propagation du VIH/sida.

Je suis heureux de constater que vous êtes de plus en plus nombreux à vous engager résolument dans la lutte contre le VIH/sida. Mais aucun d’entre nous n’en fera jamais assez. Le pire que nous puissions faire est de garder le silence autour de cette terrible maladie. Le silence, c’est la mort, en particulier pour celles qui assurent la survie de l’Afrique, ces femmes que l’épidémie frappe toujours plus cruellement, et pour ceux qui en représentent l’avenir, ces enfants qui sont de plus en plus nombreux à être infectés, rendus orphelins, voire les deux. L’inaction réduira à néant tous nos efforts pour assurer la bonne gouvernance, car le sida prive les gouvernements de leurs administrateurs, médecins, infirmières, enseignants, ingénieurs et scientifiques.

Comme certains pays du continent l’ont prouvé, le VIH/sida n’est pas nécessairement une sentence de mort pour toute une société. Il faut parler de la maladie et agir, au sein des cabinets présidentiels comme dans les cours d’école. Il faut appliquer des stratégies de prévention et de traitement et les soutenir en investissant dans les secteurs de la santé et de l’éducation, en particulier l’éducation des filles. Il faut adopter des politiques propres à atténuer l’exclusion et la discrimination. Nous pouvons venir à bout du VIH/sida, en Afrique comme sur tous les autres continents. Mais pour remporter la victoire, chacun de nous doit monter au front. C’est le devoir le plus sacré que dicte la gouvernance.

Dans tout ce que vous entreprendrez pour instaurer la bonne gouvernance en Afrique, l’ONU demeurera votre fervent avocat et votre fidèle partenaire. Nous vous aiderons à atteindre les objectifs fixés dans les secteurs de l’agriculture, de l’infrastructure, de la santé et de l’éducation, et appuierons les actions que vous mènerez dans le cadre du Nouveau partenariat et à la poursuite des objectifs du Millénaire en matière de développement. Nous soutiendrons les efforts que vous faites pour mettre en place des institutions responsables et participatives dans chaque pays du continent comme au sein de l’Union africaine. Nous n’épargnerons aucun effort pour convaincre vos partenaires de développement d’honorer leurs promesses solennelles, notamment celles qui figurent dans la Déclaration du Millénaire en matière d’échanges, d’allégement de la dette et d’aide publique au développement. Je suis en train de constituer un groupe consultatif sur l’appui international dans le cadre du NEPAD pour rendre nos efforts plus efficaces. Je remercie le Chef Emeka Anyaoku d’avoir accepté de le présider

Vous avez décidé de prendre en main les destinées de ce continent. C’est là une source d’espoir pour tous les Africains. Il reste maintenant à se montrer à la hauteur de la tâche. Votre détermination nouvellement affirmée d’instaurer la paix et la sécurité doit se traduire dans les faits en temps opportun, c’est-à-dire maintenant. Le nouvel esprit démocratique qui s’est fait jour en Afrique doit aller plus loin, devenir plus fort et se faire sentir dans tous les pays. Nos rêves peuvent être encore plus ambitieux que ceux qui animaient les pères fondateurs de l’OUA réunis à Addis-Abeba il y a 41 ans. Et si notre détermination ne faiblit pas au moment d’agir, ces rêves peuvent devenir réalité.


 

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