Togo

Eyadéma, toujours à contre-courant

par Africa International , le 1er février 2003, publié sur ufctogo.com

Apparu sur la scène voici 40 ans, le général-président de Lomé pose encore problème. Anachronique comme lui seul, il vient d’escamoter la Constitution à sa guise...

 

Gnassingbé Eyadéma est-il « une honte pour l’Afrique » ? The Nation, l’influent quotidien de Nairobi, l’affirme au lendemain de l’élection de Mwai Kibaki. Contre tout bon sens, le président togolais a poussé ses parlementaires à modifier la loi fondamentale pour lui ouvrir la voie à un mandat éternel. Seulement, si « le grand timonier » se présente aux prochaines présidentielles, c’est Jacques Chirac qui s’en trouvera ridiculisé.

En présence du président français, il s’était engagé quatre ans plus tôt à se retirer au terme de son mandat finissant en 2003. Pris à son propre piège, l’homme fort de Lomé doit désormais faire face à la réprobation générale. En tripotant l’article 59 de la Constitution qui limitait le mandat présidentiel à 5 ans renouvelable une fois, le président Eyadéma a franchi la ligne rouge qu’il s’était lui-même fixée devant témoin en juillet 1999. Le nouvel ersatz constitutionnel obtenu sous son impulsion ne fixe plus de limite temporelle à la magistrature suprême au Togo. Jouant les grands seigneurs, Eyadéma avait pourtant promis. « Je ne touche pas la Constitution ! ». C’était au plus fort de la crise née de sa dernière réélection très contestée. Il s’était alors répandu dans ce sens. Pour désamorcer la tension, calmer l’opposition, séduire la communauté internationale, il avait usé de ce stratagème assorti d’une curieuse explication. « Si je touche à la Constitution, on va dire : Ah, c’est pour se prolonger comme la plupart des chefs d’Etat. .. » Poussant le cynisme, il se risqua à une promesse. « Si je finis mon mandat, je ne veux même pas rester un jour [de plus]. Je ne suis pas un politicien, je suis militaire et ma parole m’engage ». A qui voulait l’entendre, « un nouveau président sera librement choisi » à la tête du pays en 2003, ajoutait-il. Quatre années ont passé. Ces promesses n’ont plus de valeur. L’article 59 « toiletté » par les députés du Rassemblement du peuple togolais (le parti au pouvoir) place, cette fois, sur orbite Eyadéma, qui peut rempiler ad vitam aeternam. Les nouveaux verrous posés dans le texte constitutionnel, le 30 décembre, visent en définitive à empêcher Gilchrist Olympio, l’opposant principal, de se présenter au scrutin de juin. Au terme de 36 ans de pouvoir effectif et de 40 années d’apparition sur la scène, Eyadéma ne se montre guère disposé à prendre la porte de sortie, mais opte pour la présidence à vie. L’habitude est bel et bier une seconde nature.

Une fois de plus, le rideau est tiré sur le processus de démantèlement de l’Accord cadre de Lomé dont il faut parler au passé. Dans sa course vers cette escalade supplémentaire, le régime avait commencé par dissoudre la commission électorale indépendante issue du dialogue intertogolais. Sans en référer à la commission paritaire, il triturait, transformait, en février 2002, les textes, histoire d’aboutir aux législatives controversées d’octobre dernier. Or, aucune partie au dialogue n’avait le droit de modifier le code électoral de manière unilatérale. Dernière étape, les nouveaux députés du « parlement monocolore » (d’où l’opposition est absente) emmenés par le zélé Fambaré Natchaba au perchoir parachèvent cette cuisine peu orthodoxe dans l’intérêt du rescapé de Sarakawa.

L’opposition extra-parlementaire dénonce un virage tordu intervenu en fin d’année. A ce coup de force, les réactions sont nombreuses à l’échelle continentale et internationale. Les Kenyans qui viennent d’élire en beauté Mwai Kibaki en remplacement du dinosaure Arap Moi « peuvent s’estimer heureux de ne pas vivre » au Togo, écrit The Nation de Nairobi pour lequel, « Eyadéma est une honte pour l’Afrique ». A Lagos où l’on a souffert des excès des militaires autocrates, Post Express rappelle qu’Eyadéma, « dictateur ; a régné sur son pays par la terreur » ; et de déplorer, la choquante et facile réforme constitutionnelle votée par des parlementaires instrumentalisés.
Selon Sidiki Kaba, président de la Fidh (Fédération internationale des droits de l’homme), « cette modification instaure la présidence à vie à celui qui porte déjà le titre peu glorieux de doyen des chefs d’Etat, qui est au pouvoir depuis 35 ans. C’est un coup de poignard porté contre la démocratie africaine. Malheureusement, cela illustre le coup d’Etat permanent [en cours] dans ce pays depuis l’assassinat du premier président Sylvanus Olympio en 1963. Il faut rappeler aux adeptes d’une telle modification de la constitution que ceux qui s’y sont essayés -Mobutu s’était proclamé maréchal-président à vie, Bokassa, même Bourguiba qu’ils ont tous fini par un renversement à la suite d’une insurrection populaire ». Dénonçant le despote qui ne cesse de se draper dans une « couverture juridico-technique », Gilchrist Olympio annonce la « confrontation à partir de maintenant ». D’après ce leader opposant, « Eyadéma a dissout les élections en 1998. Il a fait dissoudre le parlement et notre commission électorale indépendante. Il a nommé des généraux pour compter les voix, il s’est proclamé président et tout le monde l’a regardé faire. Cette fois-ci, il n’en sera pas de même. Nous allons lancer notre lutte de désobéissance civile jusqu’à ce que M. Eyadéma parte ! Ça suffit, il faut qu’il parte ! Il faut le faire partir par tous les moyens possibles ! »

L’attitude du président togolais n’est pas non plus pour encourager les bailleurs à lui fournir un appui financier. Depuis une décennie, l’Union européenne a suspendu ses crédits destinés au pays en raison du déficit démocratique.

Pour mémoire, le sergent Eyadéma, ex-chef d’état-major des forces armées togolaises, a réalisé son premier putsch le 13 janvier 1963 en renversant du pouvoir le père de l’indépendance togolaise qui trouva la mort sous les balles des soldats. 40 ans déjà. A la place du président liquidé, il installa Nicolas Grunitzky pendant 4 ans avant de chasser celui-ci en janvier 1967. Depuis, « le grand timonier » gouverne sans partage et s’ingénie à se maintenir par tous les moyens. Insatiable, désormais le locataire de Lomé II rêve d’un pouvoir sans fin. Président non sortant, il fournit lui-même les fouets qui le flagelleront.

Et si au lieu de se maintenir au palais, le scénario consistait, pour le dictateur, à présenter l’un de ses rejetons aux élections placées sous son seul contrôle ?

Objet de toutes les fixations, le général-président a encore commémoré le mois dernier ses prises de pouvoir par un défilé civilo-militaire conduit en grande pompe, comme si de rien n’était. Curieux moment de démonstration de force. « Vaincre ou mourir ! », exhibait une pancarte du corps des blindés dirigé par le commandant Roch Gnassingbé, l’un de ses fils. A la tête des paracommandos, un autre fils, le colonel Ernest Gnassingbé défilait. Les masques sont jetés.

Que prépare Eyadéma au juste ? Et si au lieu de se maintenir au palais, le scénario consistait pour lui à présenter l’un de ses rejetons en tenue aux élections placées sous son seul contrôle ? Une manière de prolonger sa présidence à travers ce fils-successeur. Parmi les modifications récentes, l’âge minimum de la candidature à la présidentielle a été ramené à 35 ans. Une indication à retenir. La surprise n’est pas à écarter. On est loin des sorties de crise projetées avec la caution de Chirac qui lui aura permis de se sortir la tête de l’eau en 1999. La baisse de tension consécutive à la visite du président français à Lomé l’aura aidé à s’écarter de ses engagements. La logique de discussion est épuisée.

La déception est partout grande. Même à Paris. Dominique de Villepin se réserve le droit de se prononcer le moment venu. Sur les nouveaux projets d’Eyadéma, « nous attendons que les décisions soient prises et le moment venu nous nous prononcerons et dirons ce que nous avons à dire », promet le chef de la diplomatie française, laquelle (premier signe ?) a tenu à l’écart des accords ivoiriens de Kléber à Paris le président togolais, pourtant coordinateur de la médiation ouest -africaine. On a préféré se passer des services de cet homme embarrassant, encombrant, a murmuré un observateur.

Pour l ’heure, « notre souhait, affirme de Villepin, c’est que la démocratie puisse fonctionner pleinement en Afrique. Des progrès ont été faits au cours des dernières années et il est important que dans chaque Etat le jeu démocratique puisse participer à plein ; et donc dans les prochaines échéances togolaises, le jeu démocratique soit pleinement appliqué. Nous souhaitons que sur le plan démocratique les mesures soient prises pour permettre à cette démocratie de fonctionner dans les meilleures conditions ». Comprendra qui voudra.

De partout, on condamne le président togolais qui manque de sagesse.
Pour sa part, le président Eyadéma qui ne recule devant rien adressait au lendemain de ses manipulations constitutionnelles ses « chaleureux remerciements » au président Chirac, au gouvernement Raffarin, au peuple français, pour « ce qu’ils font dans le sens d’un règlement pacifique » de la crise ivoirienne. « N’eût été le déploiement rapide des contingents français, estimait ce négociateur dévoué, la Côte d’Ivoire serait plongée dans une guerre civile et sans doute dans le chaos ». Sans rire... Loin de se soucier de la situation créée dans son propre pays, Eyadéma tentait de détourner l’attention des uns et des autres vers les problèmes de Laurent Gbagbo. Mais, ses propos n’ont pas suffit à fléchir Paris qui ne souhaitait pas sa présence à Kléber. Alors, il s’est contenté d’aller célébrer en brousse le 29ème anniversaire du crash de Sarakawa dont il est le rescapé. Pendant ce temps, devant son domicile parisien, ses partisans le couvrent des remerciements pour son action médiatrice entre Abidjan et Bouaké.
Toujours à Paris, durant le sommet des chefs d’Etat penchés sur l’affaire ivoirienne, des opposants s’en prennent au général, en manifestant Place du Trocadéro, et se réjouissent de l’avoir fait reculer. « Eyadéma est resté au pays, car il ne fait pas bon s’afficher avec lui en ce moment. Il qu’il faut comprenne que dans notre monde en pleine mutation, il n y a plus de place pour les dictateurs à vie », confie un opposant. .

BRICE AHOUNOU - Africa International

 

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