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Etienne Eyadema : biographie non officielle

par K.K. in BLACK , le 5 juin 1985, publié sur ufctogo.com

Gnassingbé Eyadéma est sans doute le seul homme au monde à assumer les fonctions de chef d’Etat (du Togo), après avoir tué de ses propres mains le président de son pays. Pour autant, le général Gnassingbé Eyadéma (Etienne) n’a pas une mauvaise image de marque sur le plan international.

 

Pourtant, il tue encore, plus lui-même, mais il ordonne ce qui revient au même. Curieusement, il y a au niveau des dirigeants politiques (français en particulier) une volonté manifeste tendant à étouffer tout ce qui peut révéler à l’opinion la véritable face de cet homme d’à peine cinquante ans, qui, il y a vingt-deux ans ! se rendait coupable du premier assassinat de chef d’Etat en Afrique.

Le 15 janvier 1963, il avouait, dans une interview aux journalistes Chauvel du Figaro et Pendergast de Time-Life, avoir tiré à bout portant sur le président Sylvanus Olympio. C’était une vaste conspiration, dans laquelle certains pays étrangers ont des responsabilités historiques. Les putschistes, conduits par l’adjudant Emmanuel Bodjollé, étaient, à une ou deux exceptions près, tous des militaires démobilisés de l’armée française, à la suite des Accords d’Evian mettant fin à la guerre d’Algérie.

Un des principaux témoins de ces événements tragiques, M. Léon B. Poullada, alors ambassadeur des Etats-Unis d’Amérique au Togo s’est confié, dans son ranch de Flagstaff, en Arizona. C’est lui qui, à 7h25 le dimanche 13 janvier 1963, a découvert le corps du président Olympio devant le portail de l’ambassade des Etats-Unis à Lomé. Son témoignage, celui de l’épouse du président et de certains autres- dont nous tairons les noms, pour des raisons que vous n’imaginez peut-être pas- les télex et autres documents confidentiels du Département d’Etat américain (tombés, depuis peu, sous le coup de la prescription) permettent aujourd’hui de reconstituer dans les détails, les différentes péripéties de ce qu’il faut, bien appeler le MAUVAIS EXEMPLE. Depuis Eyadéma, d’autres ont tué des chefs d’Etat, en Afrique.

La quête de l’Histoire continue.

Il est à souhaiter qu’un jour les documents « ultra-confidentiels » du Quai d’Orsay (Ministère français des Relations extérieures) et de l’Elysée tombent, eux aussi, dans le domaine public, afin que le rôle des dirigeants français de l’époque soit connu. En attendant, il semble que des personnes encore vivantes soient trop directement impliquées dans ces événements sanglants pour que l’on en prenne "tous" connaissance.
Qui était ce Sylvanus Olympio, ce brillant économiste "type anglo-saxon", qui dérangeait tant au point de ne mériter que l’élimination physique ? Que fait Eyadéma aujourd’hui pour soigner une image de marque a priori ternie à jamais ? Autant de questions, et bien d’autres, qui font l’objet de la série d’articles que nous vous proposons.

CE QU’IL Y A DE TERRIBLE EN AFRIQUE C’EST LA MÉMOIRE. TOUT LE MONDE SAIT, TOUT LE MONDE SE SOUVIENT. MAIS L’AFRIQUE EST AUSSI LE CONTINENT DU SILENCE PARCE QUE CEUX QUI EN PARLENT NE SONT PAS CEUX QUI SAVENT... ET CEUX QUI SAVENT CHERCHENT VAINEMENT OÙ PARLER...

Etienne Gnassingbé Eyadéma est né vers 1936 à Pya-Bas, petit village du pays kabrès, situé a cinq kilomètres de la ville de Lama-Kara, dans le Nord du Togo. Il avait environ huit mois lorsque son père, de retour des « travaux forcés », décéda, à la suite d’une forte fièvre. A peine avait-il atteint l’âge de 4 ans que sa mère, pour se remarier, l’abandonna dans la maison familiale. Car, à l’époque, dans les coutumes kabrèses, une femme ne pouvait pas intégrer le domicile d’un nouvel époux avec des enfants d’un précédent mariage. Etienne fut donc livré très tôt à lui-même, personne, dans la maison paternelle, ne s’était réellement occupé de lui.

Son plus grand problème était de manger.

Victime d’un aspect des coutumes, Etienne allait trouver dans les pratiques de son milieu natal la solution de son principal souci. Il était en effet de règle dans la société kabrèse que chaque épouse apporte à son mari un repas tous les soirs au moins. Ainsi, plus un homme avait de femmes, plus il avait à manger. Il y avait donc dans le village de Pya une maison tout indiquée pour trouver à manger en abondance : le domicile du chef de canton, Robert Assih. Ce dernier avait une cinquantaine d’épouses, et donc une cinquantaine de plats. Il ne pouvait guère manger qu’un seul. Le reste était distribué à sa nombreuse progéniture, qui partageait généreusement avec les enfants nécessiteux du village. Etienne était un des plus réguliers, et le chef finit par le remarquer.

Aussi, lorsqu’ à la rentrée scolaire d’octobre 1943, la mission protestante de Pya demanda au chef de village de leur envoyer des enfants a scolariser, le chef désigna Etienne. Dans cette région du Togo, ils étaient encore peu nombreux, les notables qui avaient compris l’utilité de l’école. Les chefs y envoyaient de préférence les enfants de leurs adversaires, ceux des pauvres ou ceux qui étaient soupçonnés d’être des sorciers en puissance. Le chef Assih n’hésita donc pas à joindre au lot le jeune orphelin abandonné. Hélas, neuf ans après, Etienne en était encore à tripler le cours élémentaire première année. Il fut donc exclu de l’école en 1952, pour « fainéantise et voyoucratie ».

Le chef Assih le fit alors entrer au Centre d’apprentissage de Farindé (dans la région de la Kara), où les jeunes de la région étaient formés à divers métiers artisanaux. Le centre, fondé par le pasteur Delors, était dirigé par un certain Kao Gabriel originaire de Pya, Tous les apprentis étaient des pensionnaires. Ils étaient renvoyés dans leurs villages le samedi après-midi. Ils revenaient au cours le dimanche soir, avec des vivres pour la semaine. La formation était polyvalente : menuiserie, forge, cordonnerie, tissage, etc. Parallèlement, les apprentis faisaient de la culture maraîchère et de l’élevage. Les petits travaux domestiques étaient assurés à tour de rôle, par les pensionnaires.

Déjà une attirance pour le sang...

Un jour, à midi, alors qu’il etait chargé de tenir éloignés d’un tas d’arachides mises à sécher, les poules, les chèvres et autres animaux élevés dans l’enceinte du centre, Etienne Gnassingbé Eyadéma commit un acte « remarquable », que ses anciens condisciples évoquent encore aujourd’hui avec le même frisson. Une chèvre au ventre ballonné tentait de s’approcher du tas d’arachides quand Etienne sauta sur elle, l’ éventra avec son coupe-coupe, lui retira du ventre deux petits qu’il étala devant ses petits camarades ahuris. Dès lors, le directeur du centre allait l’avoir à l’œil. Ainsi pourra-t-il s’apercevoir très vite que le jeune Gnassingbé était très coléreux, qu’il recourrait facilement à des scies, marteaux, coupe-coupe et autres outils de travail à la moindre dispute avec ses camarades. Et puisque les résultats de l’apprenti laissaient à désirer. Il fut exclu du centre, quelques six mois après y être entré.

De retour a Pya, Etienne s’installa à nouveau au domicile du chef Assih. Ce dernier finira. lui aussi, par se lasser du jeune garçon. A plusieurs reprises, il sera pris en flagrant délit d’ adultère avec des épouses du chef.
Evidemment, M. Robert Assih était dans l’impossibilité de satisfaire régulièrement ses quelques cinquante femmes. Les plus délaissées, en manque, prenaient en leur protection les jeunes garçons de la « maison » et en faisaient des amants. Etienne était devenu client de plus d’une.

L’armée : une punition.

A partir de ce moment le chef Assih cherchera les moyens de « punir » Etienne Gnassingbé Eyadema. L’occasion lui sera offerte un jour de 1953, avec la visite à Pya du lieutenant Kléber Dadjo, premier officier togolais et ami du chef. Ce dernier lui demanda d’amener Etienne avec lui à Lomé, de l’enrôler dans l’armée, « pour le dresser ».
L’officier examina longtemps le jeune homme, puis confia à M. Assih qu’Etienne était boiteux et ne pouvait par conséquent pas être recruté dans l’armée. Le chef demanda au lieutenant de l’emmener quand même, au nom de leur amitié.
L’officier quitta donc Pya avec Etienne Gnassingbé Eyadéma, qu’il gardera comme boy-cuisinier à son domicile du camp de la gendarmerie, à Lomé. Quelques mois plus tard, il lui fit subir une opération chirurgicale à la rotule qui permit de redresser légèrement la jambe malade. Etienne manifesta alors le désir d’entrer dans l’armée. C était en 1954, à Ouidah, en République du Dahomey (actuel Bénin), l’armée française recrutait alors des « tirailleurs » pour l’Indochine. Le lieutenant Dadjo envoya Etienne avec une note de recommandation. Il sera effectivement enrôlé et envoyé en Indochine, puis en Algérie.

A la suite des accords d’Evian du 19 mars 1962, la France renvoya dans leurs pays d’origine les Africains qui avaient combattu sous le drapeau français. Etienne fut donc envoyé à Ouidah, où il servit quelques temps comme cuisinier avant d’être libéré, avec une indemnité de 300 000 F CFA(6000FF). Il n’avait pas fait le nombre d’années nécessaires pour prétendre à la pension de l’armée française.

Il voulait une place de planton.

Etienne se rendit à Lomé, dépensa une partie de son pécule à s’amuser. Puis, sur un conseil de son camarade Félix Bitho, il acheta un moulin à huile qu’il confia à un de ses parents à Pya. Mauvais investissement ! Dans la région de la Kara. les femmes préféraient encore écraser sur des meules de pierre leur mil Très vite, Etienne se retrouve sans le sou. Il vivait de plus en plus péniblement. A son âge, il ne pouvait plus décemment se mêler aux enfants pour profiter des restes de nourriture du chef.
Tous les matins, il quittait sa petite case et se rendait à pied à Lama-Kara. Là, il faisait le tour de ses anciens compagnons d’Indochine et d’Algérie, qui le tenaient au courant des démarches faites par certains de leurs camarades, en vue de leur éventuelle réintégration dans l’armée togolaise. Il mangeait chez l’un à midi, prenait le repas du soir chez un autre, empruntait le vélo de son ami Jacques Banissa pour rentrer à Pya. Il remorquait un jeune élève qui rapportait ensuite le vélo à son propriétaire. Ses habits s’usaient sans qu’il pût les remplacer. Ses chaussures étaient éculées. Derrière lui, on riait discrètement. A bout de souffle, Etienne envoya une demande d’emploi au Ministère de la Fonction publique à Lomé. Il voulait un poste de planton.
Il attendait encore une réponse à sa demande lorsque, fin décembre 1962, il fut informé par ses amis de Lama- Kara que leurs camarades restés à Lomé préparaient quelque chose, qui résoudrait certainement leurs problèmes matériels. Il se tint au courant.

Abattre Sylvanus Olympio pour 300 000 Fcfa.

Le 12 janvier, il prit le train pour Lomé en compagnie de ses autres camarades de Lama-Kara. Dans le train, il causaient en kabrès, évoquaient le coup, échafaudaient des projets. Une femme était dans le même wagon qu’eux, qui suivait leur conversation. Elle en informera le ministre de l’Intérieur de Sylvanus Olympio, qui ne prendra aucune mesure pour empêcher le coup.
A leur arrivée à Lomé. Etienne et ses compagnons participèrent en fin d’après-midi à une réunion préparatoire avec leurs camarades de la capitale. Etienne fut désigné pour procéder à l’arrestation du président Sylvanus Olympio, tandis que le sergent Robert Adewi était chargé d’arrêter les ministres et les députes.

Longtemps après le coup d’Etat, quand les relations entre Eyadéma et Adéwi se seront détériorées, le sergent (devenu commandant) Adewi affirmera à des amis qu’après la réunion préparatoire, Etienne Eyadéma avait été pris à part par le commandant Maîtrier qui lui aurait demandé d’abattre Sylvanus Olympio, contre une récompense de 300 000 F CFA (6 000 FF). D’autres détails des événements précédant ou venant après l’assassinat allaient ajouter au lourd soupçon qui pèsera longtemps encore sur cet officier français dans ce qui demeure le premier (et peut-être le plus odieux) assassinat de chef d’Etat en Afrique Francophone.

K.K. in BLACK, 5 juin 1985

 

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