Dossier

Ernest Gnassingbé, le redoutable « gouverneur de la région septentrionale », est mort

par Liberté Hebdo (Togo) , le 17 novembre 2009, publié sur ufctogo.com

 

JPEG - 7.4 ko
le Colonel Ernest Gnassingbé « Chancelier du septentrion »

Jeudi 12 novembre dernier, le Colonel Ernest Essohanam Gnassingbé, environ 50 ans, a rendu l’âme des suites d’une longue maladie. Même si pour l’heure, il n’y a aucune information officielle sur cette disparition, il y a lieu de se demander comment la fratrie divisée par l’affaire de coup d’Etat va gérer cette nouvelle situation. Mais en attendant, retour sur l’histoire de l’« enfant terrible ».

Ernest, le « Chancelier du septentrion »

A l’origine, c’est Ernest Gnassingbé, le fils aîné du Général, qui semblait être le dauphin désigné. Militaire de carrière, Ernest était l’homme de confiance de Gnassingbé Eyadema dans les années 90. Face à une opposition requinquée par la chute du mur de Berlin (1989) et le sommet de La Baule (1990), Ernest aidait son père à garder le pouvoir par tous les moyens, y compris par la violence. Certains observateurs le citent dans l’affaire des corps repêchés dans la lagune de Bê en 1991 ainsi que dans les répressions sanglantes d’autres manifestations publiques au début du processus démocratique.

Devenu ensuite commandant de la garnison du camp Landja, c’est là où il s’est négativement illustré en infligeant aux civils ainsi qu’aux militaires les pires formes de traitement inhumains et dégradants. Brocardé « Chancelier du septentrion » ou « gouverneur de la région septentrionale » du pays, il y dispose de toute l’administration générale et de tous les démembrements de l’Etat ; particulièrement violent, il exerce cyniquement toutes formes de sévices sur tous ceux qui s’opposent à son autorité et à celle de son père. A l’époque, c’était la torpeur dans cette région du Togo. Difficile de s’afficher comme opposant au régime de son père ou à ses pratiques.

Le dimanche 3 mai 1992, il était à Bassar où il devait perpétrer un coup contre le cortège de Gilchrist Olympio en tournée de sensibilisation dans la région septentrionale. Tout a été préparé en complicité avec certains responsables locaux du RPT. Mais grâce à la vigilance des militants de l’opposition, le coup fut déjoué et le meeting qui devait avoir lieu au stade de Bassar, a été annulé après un bref passage du leader de l’UFC. Celui-ci sera escorté par les jeunes militants de l’opposition jusqu’au niveau de Malfakassa. Dans la foulée, une voiture pleine d’armes a été saisie par les jeunes et remise à la gendarmerie. Ce coup manqué d’Ernest sera à l’origine de la violence à Bassar. Unis malgré leurs différences, les fils Bassar vont s’affronter ce 3 mai 1992. Flèches, fusils de chasse et armes modernes ont parlé ce jour-là. Il y a eu des pertes en vies humaines ainsi que d’importants dégâts matériels. Une mission gouvernementale dépêchée dans la ville le 4 mai n’a pas pu ramener l’ordre et la confiance.

Quand le 5 mai se produisit l’attentat de Soudou (préfecture d’Assoli), tout le monde savait à Bassar que le « chancelier du septentrion » n’y était pas étranger. Il a quasiment réussi à Soudou ce qu’il n’a pas pu faire à Bassar. Une déduction logique puisque Les enquêteurs de la Commission internationale diligentée par la FIDH (8 au 13 juin 1992), au terme d’un rapport, concluent : « Que l’attentat du 5 mai 1992 survenu vers 12 heures sur la route de Bafilo à Soudou qui fit plusieurs morts parmi lesquels le Docteur Atidépé et plusieurs blessés parmi lesquels Gilchrist Olympio, a vraisemblablement été préparé et exécuté par des militaires [...] Que la liberté de mouvement et l’autonomie d’action laissée au capitaine Ernest Gnassingbé permettent à celui-ci de se livrer à un activisme incompatible avec son statut militaire ». Comme l’affirme d’ailleurs l’ancien Premier ministre Agbéyomé Kodjo dans une interview accordée à « L’Autre Afrique » en 2002 : « Faut- il rappeler que cet officier dont le nom a été cité par la FIDH dans l’attentat de Soudou contre Gilchrist Olympio, n’a jamais été entendu par la justice. »

Y avait-il un lien entre cette mission de la FIDH et l’attaque nocturne de la ville de Bassar début juin par Ernest et son groupe ? Tout porte à le croire. A voir comment les choses se sont déroulées, c’était une opération de purge et d’effacement de preuves. Ils sont rentrés en pleine nuit dans la ville et tiraient sur tout ce qui bougeait. Sont surtout prises pour cibles les maisons de certains militants de l’opposition et quelques édifices publics comme le Commissariat de la ville. Le lendemain, les populations ont même vu des traces de balle sur des bâtiments de l’hôpital et un peu partout. C’est ainsi que Bassar va sombrer dans des actes de violence inouïe.

Des démêlés avec Agbéyomé et Bitinéwé

Le colonel Ernest a eu maille à partir avec l’ancien Premier ministre Agbéyomé Kodjo. Dans une lettre de démission, Agbéyomé avait fait état « de menaces de mort proférées en toute impunité contre sa personne par le lieutenant-colonel Ernest Gnassingbé ». Le Colonel Gnassingbé, dont les pratiques en terme de violation des droits de l’Homme sont connues, menace d’exécuter le Premier Ministre, jette le journaliste qui a fait écho de l’information en prison ; son père suborne les témoins et fait porter plainte contre le serviteur menacé de mort, affirme l’actuel patron d’OBUTS dans son interview à « L’Autre Afrique ». Cette affaire a conduit notre confrère Basile Agbo en prison et l’ancien aide de camp d’Agbéyomé, le lieutenant Fiomagne, est mis aux arrêts de rigueur de soixante jours sur ordre du Lieutenant-colonel Ernest.

Mais le Colonel a rejeté ces allégations dans un entretien avec le quotidien burkinabé « L’Observateur Paalga ». Il donne sa version des faits : « des renseignements avérés m’ont appris que pendant l’absence de papa, le président Eyadéma, l’aide de camp d’Agbéyomé, le lieutenant Fiomagne, se rendait à son domicile. Lorsque j’ai su cela, j’ai appelé cet aide de camp, en tant que son supérieur dans l’armée, pour lui donner des conseils. Je lui ai demandé d’abord : est-ce normal que pendant l’absence du président de la République, toi, aide de camp du Premier ministre, te rende chez le chef de l’Etat ? Il m’a répondu non. Alors je lui ai dit que ce sont des conseils que je lui prodigue et que j’aurais pu agir autrement. J’ai ajouté que s’il continuait ce comportement, je le ferais arrêter. L’aide de camp m’a remercié pour ces conseils. Quelques temps après, je lis dans un journal du Togo, que j’ai menacé de mort Agbéyomé Kodjo. Non, je ne l’ai jamais fait ».

En outre, le colonel Bitiniwé Kouma, ancien Chef d’état major de l’Armée de terre, actuel Directeur de Cabinet du ministre de la Défense, a eu des problèmes avec Ernest Gnassingbé. Le 5 mai 2003 à Kara, l’ancien officier supérieur des FAT mis à la retraite par mesure disciplinaire, fait l’objet d’une tentative d’assassinat conduite par un commando dirigé par Ernest Gnassingbé. Des coups de feu auraient été tirés contre sa voiture alors qu’il était sommé de s’arrêter à un barrage de sécurité. Et pour se sauver, il a dû prendre le chemin de l’exil.

Ernest, le tortionnaire

L’ex-patron du Camp Landja s’est illustré, à plusieurs reprises, dans la région septentrionale, par des arrestations, enlèvements et séquestrations arbitraires, des tortures et graves violations des Droits de l’Homme. L’ex-responsable de l’UFC à Kara, Marc Palanga, décédé en mai dernier, en sait quelque chose. « Le 09 février 2003, il a été interpellé avec cinq autres militants de son parti et ont été placés en détention à la gendarmerie de la ville de Kara. Au cours de leur détention, Marc Palanga et ses compagnons ont été conduits à plusieurs reprises au camp militaire de Landja à Kara où ils ont été soumis à des sévices corporels et torturés par des militaires de l’armée togolaise », lit-on dans un rapport de FIACAT (Fédération internationale de l’action des chrétiens pour l’abolition de la Torture) publié en 2003.

Selon un reportage publié en 2002 par l’hebdomadaire togolais « La Tribune du Peuple », il existe quatre formes de tortures au camp Landja d’Ernest Gnassingbé :

- Le goudron : qui consiste à se baigner dans un caniveau contenant l’eau de douche des militaires, une eau puante et à rouler par terre après ; c’est ce qu’on appelle au camp Landja, faire des tonneaux. Ensuite le prévenu est obligé de charger des bûches lourdes sur ses épaules ou sur sa tête pour parcourir une distance de 100 m chronométrée sans tomber ni rechigner. Des militaires sont tout au long du parcours avec des gourdins au cas où le prévenu est fatigué.

- La piscine : c’est se baigner dans une eau stagnante contenant des déchets humains.

- La salle d’attente : plusieurs militaires y passent leur temps à fouetter ensemble et en même temps les prévenus jusqu’au sang ou à l’évanouissement.

- Le boulevard du 13 Janvier : la plus dure des corvées. Sur une piste de 100 m semée de cailloux aux bouts pointus, les prévenus marchent dessus à genou, et lorsque ces genoux sont abîmés par les cailloux, on y met du « mercurochrome », c’est-à-dire du piment écrasé.

Pour une banale affaire, des citoyens sont soumis à ces traitements inhumains et dégradants. C’est ainsi qu’un jeune de Kara a confié à « La Tribune du Peuple » avoir subi le boulevard du 13 janvier tout juste parce qu’une maîtresse du colonel l’a accusé d’avoir volé sa moto mate, un forfait qu’il nie avoir commis. Un autre, du nom de Serge affirme qu’après une discussion entre amis qui s’est soldée par une bagarre, il a été emmené au camp où il a passé des heures au goudron parce que ceux avec qui il s’est disputé sont partis l’accuser d’être de mèche avec l’opposition pour semer du désordre à Kara.

Appréhendés dans une affaire de tract après la dissidence de l’ancien Président de l’Assemblée Nationale, Péré Dahuku, Adekedeou Pierre et Ladjo Dariux ont été sérieusement torturés au Camp Landja. Le sieur Adekedeou raconte ses tribulations dans les colonnes de « La Tribune du Peuple » : « A notre retour au camp Landja, je ne reconnaissais plus LADJO. Il était couvert de la tête au pied par de la boue. Derrière la douche des militaires, il y a un caniveau qui est bloqué et où stagnait l’eau de douche qui dégageait une odeur nauséabonde. Ernest me demande si je vois comment est devenu mon ami et demande TELOU. Comme on ne l’a pas vu, il a dit qu’il doit forcément lui parler. […]On est allé au « goudron » où il y a de l’eau de douche bloquée dans les caniveaux. Il s’agissait de rentrer dans cette eau de la tête au pied avec des militaires tout autour tenant des gourdins. Une fois imbibés, nous sommes sortis pour rouler sur nous-mêmes (faire des tonneaux) sur une distance d’à peu près 100 mètres à une vitesse mesurée au chrono. Après cette étape, on nous fait transporter des bûches de 3 mètres dont le poids nous écrasait. Elles étaient de forme irrégulière et nous les avons transportés sur nos épaules en courant, toujours chronométrés. Après cela, nous nous sommes couchés l’un sur l’autre à l’envers et on a fait le tonneau. Ce qui fut difficile et à chaque fois qu’on voulait lâcher prise, le bâton nous redressait. J’avais le vertige. Je ne savais pas que le Colonel et Patassé regardaient par une petite fenêtre et c’est quand j’ai entendu « arrêtez » que j’ai su qu’ils nous regardaient. Ils ont demandé de nous relâcher. Et lorsque je suis en train de perdre l’équilibre, ils m’ont intimé l’ordre de me relever rapidement. Alors le Colonel s’est approché de moi pour me demander ce que je cherche, ce que M. Péré a fait pour nous et que nous croyons qu’il peut faire pour nous. Et Agboyibo, qu’est-ce qu’il a fait chez lui et que nous pensons qu’il peut faire chez nous ? Quel poste nous pensons occuper lorsque Péré ou Agboyibo prendront le pouvoir ? »

En outre, le Colonel est accusé d’avoir torturé le guérisseur d’un de ses proches. Le guérisseur a été torturé le 28 juin 2003 et un de ses membres supérieurs, rapporte « togoforum.com », a été fracturé au poignet. La seule partie de son corps qui n’aurait pas reçu de coups est son ventre. On indique qu’il ne peut plus ni s’asseoir, ni rester debout, ni rester couché sur le dos et qu’il reste allongé sur son ventre dans sa cellule de la gendarmerie où il est retourné après la torture et malgré son état de santé très critique.

Ernest malade

C’est en 2003 que le « gouverneur de la région septentrionale », après avoir pacifié Bè qui protestait contre la deuxième réélection de son père, est tombé malade. Il n’y a jamais eu d’informations précises sur ce dont il souffrait. C’est dame rumeur qui a excellé dans ce domaine. Certains affirment qu’il souffrirait d’une enflure aux pieds et d’un ballonnement de l’estomac alors que d’autres parlent d’une maladie africaine. Souvent, on affirme qu’il a été envoûté par un vieux bouvier peul qu’il aurait tué après l’avoir humilié. D’autres encore parlent de la vengeance de l’âme de tous ceux qui ont été tués par le Colonel.

Tout compte fait, Ernest ne se remettra pas de cette maladie. Et la question que tout le monde s’est posée à la mort du général Eyadema est de savoir ce qu’aurait fait Ernest s’il n’était pas tombé malade. Passons. En plus, le traitement en France n’a rien changé à la donne. Plus les années passent, plus la santé du tout-puissant militaire se dégrade. Des indiscrétions rapportent qu’ il serait victime d’une attaque cérébrale qui l’a laissé hémiplégique. Au début de l’année, il a été hospitalisé au CHU Tokoin pour de multiples fractures après avoir sauté du haut d’un immeuble. A l’époque, sa mort a été même annoncée avant que l’information ne soit démentie.

Mais jeudi dernier, Ernest Essohanam Gnassingbé s’en est allé après environ six ans de maladie. Paix à son âme !

En revanche, les Togolais se demandent comment la famille Gnassingbé, actuellement divisée par cette affaire de « tentative d’atteinte à la sûreté » de l’Etat, gérera les obsèques d’Ernest. De chaudes discussions sont sûrement attendues.

Il semble qu’il y aurait un « problème personnel » entre le chef de l’Etat et son défunt frère aîné. Au centre de cette bisbille, une « affaire de cœur » ; allez-y comprendre quelque chose.

L’autre préoccupation concerne Kpatcha et Essolizam ainsi que leurs autres cousins incarcérés dans cette affaire de coup d’Etat. Auront-ils une autorisation pour aller rendre un dernier hommage à leur grand frère ? Difficile de répondre… Mais l’idée d’une « conciliation » qui émanerait de la Présidence et qui a été acceptée par Kpatcha est en train de s’éloigner. Le chef de l’Etat vient de surprendre tout le monde en choisissant cinq avocats qui vont le défendre, plutôt qui vont défendre « l’Etat togolais ».

Zeus A.

 

© Copyright Liberté Hebdo (Togo)

Articles suivants

Articles précédents

Dépêches

UFC Live !

  • Vous devez installer le module flash correspondant à votre navigateur pour voir ce contenu.

WEB Radios - TV

WEB Radios
Tous unis pour un Togo libre et démocratique
lundi
27 mars 2017
Lomé °C (à 0h)