Corruption

Enseignement secondaire en Afrique : des profs se livreraient à la " petite corruption "

par Le Soleil (Sénégal) , le 16 juin 2003, publié sur ufctogo.com

La question n’a pas fait l’objet d’un débat poussé. Elle a tout juste été mentionné dans un document synthétisant une présentation sur le recrutement, la rétention et le recyclage des enseignants du secondaire. Cette question, c’est celle de la corruption. On sait qu’elle est très présente dans le monde, actuellement, et qu’elle est même combattue par plus d’un Etat et institution. En milieu enseignant, il est difficile d’avancer catégoriquement qu’elle existe en Afrique subsaharienne. Mais une etude a essayé de la mentionner, comme pour soulever le tollé général chez les délégations interrogées sur le sujet.

 

Le problème les plus insidieux auquel est confronté l’enseignement secondaire, dans l’ensemble de l’Afrique sub-saharienne, est celui d’une corruption omniprésente. L’affirmation est contenue dans un document préparé par David Chapman et Aidan Mulkeen, respectivement de l’université du Minnesota aux Etats-Unis et de l’université nationale d’Ireland. Ce document a été préparé pour l’Académie internationale de l’Education dans le contexte de l’étude thématique de la Banque mondiale. Inititulé "Professeurs et directeurs d’écoles dans l’enseignement secondaire ; recrutement, rétention et recyclage", cette étude a fait l’objet d’une présentation au cours de la conférence de Kampala. Les présentateurs indiquent que la revue en cours de la littérature en matière de recrutement, formation et rétention des professeurs en Afrique fait déjà émerger des problèmes importants qu’auront à aborder les gouvernements et leurs partenaires internationaux aux cours de cette décennie.

David Chapman et Aidan Mulkeen sont d’avis que les professeurs constituent les facteurs de qualité les plus importants de l’enseignement dans un pays. Selon eux, la Banque mondiale a identifié la corruption comme étant de loin le facteur bloquant le plus important au développement économique et social. "Bien qu’il y ait de nombreux exemples de corruption sur une large échelle, au sein des ministères centraux de l’Education, un nombre de plus en plus important d’éducateurs et de cadres gouvernementaux commence à penser que les conséquences les plus graves proviennent de la petite corruption omniprésente qui s’infiltre dans les transactions quotidiennes à l’école et en classe", relève-t-on dans leur document. On y note aussi que "cette corruption est souvent le fait des professeurs et des directeurs d’école, et se traduit, par exemple, par la vente de notes d’examens, dans l’admission dans une école choisie, par l’imposition d’un tutorat comme source supplémentaire de revenus pour le professeur."

Selon toujours le document, la prévalence de telles pratiques a pour origine le pouvoir qu’ont les professeurs et les directeurs d’école d’influencer des décisions qui sont très souvent perçues par les parents comme ayant des conséquences significatives pour les possibilités offertes à leurs enfants, aujourd’hui et demain. Les dégats réels de cette petite corruption pour la société se traduisent par des générations entières de jeunes dont le sens des valeurs est perverti. Car, indiquent-ils, "croyant que le succès personnel n’est pas associé au mérite et au travail, mais vient du favoritisme, du pot de vin et de la fraude". Une petite corruption omniprésente coupe le lien entre l’effort personnel et l’attente d’une récompense. Cette corruption aurait des conséquences négatives sur le développement économique et social qui vont bien au-delà de la corruption immédiate. Les coûts les plus directs et d’une certaine façon les moins graves, de la corruption ont trait au gaspillage de resources financières qui sont mal utilisées. "Mais ses coûts les plus sérieux se matérialisent quand on refuse l’accès à l’école à des enfants incapables de payer les pots-de-vin demandés. Le talent est mal récompensé, suite à des promotions accordées sur la base de pots-de-vin, plutôt que sur la base du mérite.

Et une génération d’enfants commence à croire que l’effort personnel et le mérite ne comptent pas et que le succès ne peut provenir que de la manipulation, du favoritisme et des pots-de-vin", soutient-on dans le document. Ses rédacteurs soulignent qu’on a, alors, une perversion du système de valeurs qui est hautement destructrice pour le développenemt social et économique d’un pays. De nombreux participants à la première conférence sur l’enseignement secondaire en Afrique, considèrent, face à une telle situation, qu’il y a des affirmations qu’il faut relativiser. Pai Obanya est de ceux-là. Expert international indépendent en matière d’éducation, il dit comprendre de quoi il pourrait s’agir. Il précise d’abord que certaines enquêtes ont été menées dans un nombre assez limité de pays. Pour lui, il y a dans certains systèmes des enseignants qui, à force de donner des cours de renforcement à des élèves dont les parents payent, arrivent parfois à négliger le travail pour lequel ils ont été recrutés. Pour Eloi Bambara, directeur de l’Enseignement secondaire, au Burkina, on ne peut pas dire de façon absolue qu’il n’y ait pas de corruption. "Mais, pour ce qui est du Burkina Faso, s’il y a des cas pareils, les sanctions précises sont prises à l’encontre des coupables.

D’une manière générale, c’est quelque chose qu’il faut relativiser. Et les politiques tiennent à la qualité des diplômes", explique M. Bambara. Or, s’il y a corruption, cela porte atteinte à la qualité même du diplôme, "parce que cela n’inspire plus confiance". Garba Djibo, membre de l’Association des parents d’élèves du Niger, inspecteur de l’Enseignenemt secondaire à la retraite, ancien ministre de l’Education dans son pays, estime qu’il ne faut pas en faire "un probleme general". "On peut trouver des brebis galeuses, mais je crois que dans les pays de la sous-région que je connais, ce n’est pas un cas général. Car des dispositions ont été prises par les gouvernements pour annihiler de telles pratiques", explique-t-il. Selon lui, un peu partout, les différents acteurs de l’école sont mobilisés contre ce phénomène. Robert Tabarant, conseiller culturel à l’ambassade de France au Cameroun indique, pour avoir enseigné au Congo et au Niger, qu’il n’a pas "souvenir d’avoir été confronté à ce phénomène ou d’en avoir entendu parlé. Mais c’était dans les années 70". Maintenant, indique-t-il, "je suis au Cameroun et j’entends beaucoup parler de ce probleme. Mais il est sûr qu’on ne peut parler qu’en généralités". "On ne dispose d’aucune étude qui nous dise que ces pratiques sont dominantes. Il est évident qu’il y a partout des gens honnêtes et des gens malhonnêtes", estime.

Il raconte le cas de ce chauffeur qui, voulant inscrire sa fille dans un lycée, devait débourser 100.000 francs demandés par l’intendant, alors que le coût de l’inscription est de 7.000 francs. "Il a fallu se mobiliser pour dénoncer une telle pratique qui coûte cher aux parents. Si on réussissait à supprimer ces pratiques là ou elles existent, on pourrait demander aux parents de payer plus à l’Etat et de dépenser moins", explique notre interlocuteur. Selon lui, le risque, avec de telles pratiques, est de voir les élèves copier sur de mauvais modèles. "Mais, quel que soit le niveau de son expansion, il est certain que c’est un problème nuisible. Nous nous sommes confrontés par exemple à des gens qui voulait s’inscrire en France. On y comptait, à peu près, 70 % de faux documents. L’élève arrive en croyant sincèrement que ce qui compte c’est qu’il arrive à décrocher une inscription dans une université. Cela pervertit complètement son jugement car, ce qu’on lui demande, c’est un niveau pour pouvoir suivre sans difficulté", confie M. Tabarant.

En Guinée, il y a quelque temps, le ministre de l’Education a parlé de ce phénomene "pour mettre en garde les enseignants", confie Bernard Haoumou, directeur national de l’Enseignement secondaire. Selon lui, s’il y a de tels cas, on prend de séveres measures administratives et disciplinaires. Aussi, ajoute-t-il, depuis 1997, la Guinée a un document appelé "Réglements généraux des examens", lequel prévient et interdit certains manquements. Dans tous les cas, laisse-t-il entendre, le système mis en place ne permet pas cela. "De toute façon, s’il y avait la corruption, on aurait atteint des taux élevés d’admission, ce qui n’est pas le cas". Au Sénégal, il est évident qu’on ne peut pas parler de telles pratiques. L’affirmation est de Léopold Faye, directeur de l’Enseignement moyen secondaire général au ministère de l’Education du Sénégal. Le mal de certaines études est qu’elles sont faites dans un nombre assez limité de pays, confie M. Faye. De ce point de vue, il faut relativiser certaines déclarations qui sont très loin de la réalité sur le terrain, ajoute Léopold Faye.

Sadibou Marone - Kampala

 

© Copyright Le Soleil (Sénégal)

Articles suivants

Articles précédents

Dépêches

UFC Live !

  • Vous devez installer le module flash correspondant à votre navigateur pour voir ce contenu.

WEB Radios - TV

WEB Radios
Tous unis pour un Togo libre et démocratique
jeudi
30 mars 2017
Lomé 30°C (à 20h)