Interview

« En Afrique, l’armée française sert à maintenir des régimes peu légitimes »

par Libération (France) , le 9 décembre 2004, publié sur ufctogo.com

Comi Toulabor , directeur de recherche au Centre d’études sur l’Afrique noire de Bordeaux, revient sur le rôle militaire de la France en Côte d’Ivoire et dans ses anciennes colonies africaines.

 

Michel Barnier affirme que la France n’a pas vocation à être « le gendarme de l’Afrique ». Est-ce ce rôle qu’a joué l’armée française en Côte d’Ivoire ?

Depuis la décolonisation, la France a toujours joué le rôle de gendarme. On est donc en plein changement de doctrine et ce changement est le bienvenu car il correspond à ce que souhaitent les Africains. L’armée française est utilisée sur le continent pour maintenir en place des régimes peu légitimes. Rappelons à ce sujet que, dans les années 1980, Laurent Gbagbo alors opposant au président Houphouët Boigny, disait que s’il arrivait au pouvoir, il demanderait le départ de l’armée française... Une fois chef de l’Etat, il a fait exactement le contraire, en gardant les accords de défense entre son pays et la France, et ce bien avant que la rébellion ne tente de le renverser en septembre 2002. Cet exemple montre que si l’armée française est toujours présente quarante ans après les indépendances, c’est avec la complicité des dirigeants africains.

Quel intérêt ont-ils à garder des bases militaires françaises sur leur territoire ?

Dans certains cas, pour conserver le leadership au niveau régional. Quand, pour des raisons budgétaires, la France a voulu redéployer ses bases en Afrique de l’Ouest, le Sénégal et la Côte d’Ivoire se sont démenés pour garder chacune des troupes françaises. Mais bien souvent, il s’agit tout simplement de se maintenir au pouvoir. C’est pour cette raison que Gbagbo a demandé une intervention militaire française à l’automne 2002. Au Gabon, Omar Bongo a besoin des troupes françaises car il n’a pas réussi à asseoir son pouvoir sur une légitimité populaire. On pourrait aussi parler du Cameroun et du Tchad. Dans ces Etats peu démocratiques, la présence militaire française apporte aux dirigeants un soutien extérieur qui fait défaut à l’intérieur.

Les populations veulent-elles le départ pur et simple des soldats français ?

La francophobie des jeunes « patriotes » ivoiriens est largement partagée. Les « rentrez chez vous » qu’ils crient à l’armée française, on les entend dans tous les pays de l’Afrique francophone depuis dix ans. Une nouvelle génération est arrivée sur la scène politique et il existe une rupture idéologique entre ces jeunes, ces « cadets sociaux » plus ou moins instruits, et les anciens qui ont toujours été très proches de la France. De nombreux jeunes ont fait leurs études aux Etats-Unis, ils ont d’autres références. Pour eux, la présence militaire française sert de paravent aux élections frauduleuses et aux dictatures.

La mission de protection de ses ressortissants de l’armée française est-elle légitime ?

A chaque intervention militaire, la protection des ressortissants est avancée et, aux yeux des populations, elle passe pour un alibi. En Côte d’Ivoire, la destruction totale de l’aviation nationale est apparue comme une réaction disproportionnée et a aggravé le sentiment antifrançais. On a le sentiment qu’on ne ferait jamais ça dans un autre pays ou sur un autre continent. La France, qui a construit ce pays, s’arroge le droit de détruire parce qu’elle est en position de force. Pour nombre d’Africains, c’est une atteinte intolérable au sentiment de fierté nationale. Est-ce que la souveraineté des pays africains se limite à un drapeau, un hymne et une équipe de foot ?

En Côte d’Ivoire, l’intervention militaire française visait à « éviter un nouveau Rwanda ». Que va-t-il se passer si les soldats hexagonaux quittent le pays ?

Au Rwanda, les Français étaient présents et n’ont rien fait. Le risque d’affrontements sanglants existe indéniablement, mais si on raisonne toujours sur des hypothèses, les gens n’apprendront jamais à régler leurs conflits. L’histoire de la France aussi s’est faite dans le sang et la guerre.

Judith Rueff - Libération (France)

 

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