13 janvier 1963

Des témoins parlent

par Diastode , le 1er septembre 1999, publié sur ufctogo.com

Eyadéma lui arrache son arme et tire trois balles, à la poitrine et l’abdomen du président, qui s’écroule. Encore vivant, il se tord de douleur. Alors, Eyadéma sort son poignard et lui coupe les veines. Pour finir, il lui taillade la cuisse gauche avec la baïonnette. "C’est comme çà que je faisais en Algérie, pour m’assurer que mes victimes étaient bien mortes", conclut-il en souriant, avant de rembarquer dans la jeep avec ses complices. Il est 7h15. A son bulletin de 6h00, France Inter avait déjà annoncé la mort de Sylvanus Olympio...

 

"Le 27 avril 1960, le Togo accéda à l’indépendance. Cette ancienne colonie allemande, sous mandat français depuis quatre décennies, est un pays tout en longueur, dix fois moins vaste que la France. Très ouvert sur l’extérieur, il l’est aussi au débat politique. Ses habitants ont obtenu que soit organisé en 1958, sous supervision des Nations Unies, un scrutin incontestable, largement remporté par l’Union nationale togolaise. Le chef de ce parti, Sylvanus Olympio, est un cadre international de très haut niveau. C’est aussi un militant chevronné de l’émancipation africaine. A cinquante-huit ans, il touche au but de son existence.

A pied ou à vélo, une foule nombreuse est descendue à Lomé, la capitale. Le chef du nouvel État s’adresse à elle : "Une émotion intense nous étreint. Des années durant nous l’avons voulu, de toute notre volonté, de toutes nos forces. Aucun sacrifice ne nous a paru trop grand pour y parvenir. Nous l’avons attendu avec impatience, dans la fièvre et dans l’espoir. Et voilà que notre rêve devient réalité : notre Togo va jouir de son indépendance.

"Il n’y a place dans notre cœur pour aucune haine, aucun ressentiment. Nous n’éprouvons que de la reconnaissance envers les puissances qui ont administré nos affaires. Reconnaissance envers l’Allemagne. Reconnaissance envers la France qui n’a pas failli à ses traditions de libéralisme et de générosité. Jamais le Togo ne fut confondu avec aucun pays voisin et notre personnalité fut toujours respectée. La France a eu à cœur d’investir de très importants capitaux pour assurer notre développement économique et social. Elle nous a donné les moyens de préparer notre indépendance".

Mille jours n’ont pas passé, ce samedi 12 janvier 1963. Parlant six langues, Olympio est un chef d’État de stature internationale. Sexagénaire, indépendantiste de longue date, il acquiert l’influence d’un sage et peut prétendre, au même titre qu’Houphouët, au rôle de juge de paix régional. Diplômé de la prestigieuse London School of Economics, il travaille sans relâche au développement de son pays. L’exportation de phosphates, de toute première qualité, alimente les caisses de l’État. On vit en démocratie au Togo, ce qui est rare et va le rester. Le Président n’éprouve pas le besoin d’une protection particulière. La France ne veille-t-elle pas aux humeurs des minuscules forces de sécurité togolaises, qu’elle a formées et qu’elle encadre ?

Il est près de minuit à Lomé. Au premier étage de sa villa proche de l’Océan, gardée seulement par deux policiers, le Président dort du sommeil du juste ! Toute la journée, il a travaillé au projet de charte de l’Organisation de l’Unité africaine (OUA), dont la rédaction lui a été confiée. Dina, la femme de Sylvanus, est réveillée. Elle a entendu des bruits bizarres devant l’entrée de la villa. Une altercation monte. Soudain, des coups de feu éclatent. Réveillé à son tour, Sylvanus Olympio se lève. Il allume la lumière et regarde vers la rue. Des balles le visent. Vite il éteint. Lui et sa femme s’aplatissent.

Quand la fusillade cesse, au bout d’une dizaine de minutes, le Président enfile un short kaki, une chemisette et des sandales légères. Il demande à son épouse de l’attendre et descend au rez-de-chaussée. Il cherche à sortir par la salle à manger, mais la porte est bloquée de l’extérieur. Il passe par une fenêtre, traverse le jardin et franchit le mur de la propriété voisine qui se trouve être l’ambassade des États-Unis. Le centre de la cour est un parking. Olympio se cache dans une vieille Buick.

Pendant ce temps, la dizaine d’assaillants cherche à défoncer la porte principale de la villa. Ils y parviennent et, vers 1 heure du matin, six d’entre eux investissent la maison. Manifestement, ces hommes en tenue de combat sont des militaires. Ils repoussent contre un mur Dina, ses enfants et les domestiques, fouillent la maison, mitraillent les placards, s’acharnent sur la bibliothèque. A leurs questions, Dina Olympio ne peut répondre que la vérité : elle ne sait pas où est passé son mari. Le chef du groupe décroche alors le téléphone : "Allô ! Monsieur Mazoyer ? Nous sommes chez lui ! Il a disparu". Henri Mazoyer est l’ambassadeur de France à Lomé...

Au bout d’une demi-heure, les assaillants repartent avec l’argent et les bijoux qu’ils ont trouvés. Il est 1h30 environ. Le téléphone sonne peu après, au domicile privé de l’ambassadeur américain Léon Poullada. C’est Henri Mazoyer, son homologue français. Il annonce un putsch et signale à son confrère que le président Olympio se trouve sans doute dans l’enceinte de son ambassade.

Le chef du commando qui pourchasse Olympio est un certain Etienne Gnassingbé Eyadéma Sergent de l’armée française, âge d’environ vingt-sept ans, il vient d’être démobilisé au terme de la guerre d’Algérie. Ils sont un certain nombre dans son cas à traîner leur désœuvrement au pays natal. Une milice idéale. Un autre ancien d’Algérie, l’adjudant Emmanuel Bodjollé, a recruté une fine équipe dans la région de Kara, au Nord du Togo. Chef apparent des opérations putschistes, il est basé à Lomé au camp militaire de Tokoin. C’est le point de ralliement des insurgés, à cinq kilomètres environ de la villa présidentielle Un second commando, dirigé par le sergent Robert Adéwi, a réussi à arrêter la quasi-totalité des ministres et les a conduits au camp Tokoin.

Etienne Eyadéma, lui rentre bredouille, Bodjollé le renvoie vers la villa d’Olympio, avec mission de procéder à une fouille plus minutieuse. En vain.

La gendarmerie du Togo est commandée par un officier français, le commandant Georges Maîtrier - Il est aussi, choisi par l’Élysée, le conseiller militaire du président de la jeune République togolaise. On avertit le lieutenant de gendarmerie Bodjona des menaces qui pèsent sur le président Olympio. A 3 heures du matin, cet officier togolais s’en va, avec quelques hommes, demander armes et munitions à Georges Maîtrier. Après un temps de réflexion, le commandant leur remet des fusils-mitrailleurs et un carton de munitions. Les gendarmes filent en Jeep vers la villa d’Olympio. Arrivés sur les lieux, ils veulent charger leurs armes : les munitions ne correspondent pas. Le sergent Eyadéma leur propose de se joindre aux putschistes. Les gendarmes refusent, et retournent vers Maîtrier : introuvable.

De son côté, Eyadéma n’arrive à rien. Il fait plusieurs aller-retour à Tokoin. Les mutins s’inquiètent. Léon Poullada aussi, depuis l’étrange coup de fil de son confrère Mazoyer. Il quitte son domicile et va jusqu’à son ambassade, à trois kilomètres de là. Il y arrive vers 5 heures, et doit longuement négocier pour que les insurgés le laissent entrer. Sitôt franchi le portail, il emprunte une lampe-tempête au veilleur de nuit et inspecte la cour. Vers le parking, il entend l’appel chuchoté d’Olympio. Il s’approche. Le président togolais lui résume ce qu’il sait des événements. Léon Poullada veut l’abriter dans les bureaux de l’ambassade, mais le personnel n’est pas arrivé, et lui-même n’a pas pris les clefs.

Il retourne à son domicile, non sans avoir été interpellé par les mutins à sa sortie de l’ambassade. Chez lui, il appelle son collègue Mazoyer. Il lui raconte innocemment ce qu’il a vu et entendu. Henri Mazoyer lui déconseille vivement d’accorder l’asile au président Olympio et l’invite à ne pas se mêler d’une affaire purement togolaise. Léon Poullada réveille alors par téléphone son vice-consul Richard Storch, qui habite juste en face du portail de l’ambassade. Il lui demande de veiller au grain.

En échec, les putschistes sont réunis chez le sergent Robert Adéwi, prêts à laisser tomber. Vers 6 heures, ils voient arriver un émissaire du commandant Maîtrier. Informé par l’ambassade Mazoyer, ce dernier leur fait savoir où est Olympio, et leur demande d’"achever le travail commencé", au risque sinon, d’être exécutés. Les plus "mouillés", dont Eyadéma, Bodjollé et Adéwi, décident alors de repartir vers l’ambassade des États-Unis.

Entre-temps, deux députés du Nord Togo, Moussa Kona et Jules Moustapha, sont allés porter à Dina Olympio un message des insurgés : ils exigent la démission du chef de l’État. La femme du Président ne sait toujours pas où est son mari. Instinctivement, elle regarde par une fenêtre donnant sur l’ambassade voisine. Le jour se lève. Elle aperçoit Sylvanus, qui, de la Buick, lui fait signe de venir. Et puis des militaires qui escaladent le mur d’enceinte. Elle s’empresse d’aller mettre un pagne pour sortir.

Le sergent Eyadéma a raconté la suite à deux journalistes, le surlendemain : Chauvel, du Figaro et Pendergast, de Time-Life. " A l’aube, nous sommes allés vers le parking de l’ambassade américaine. L’homme, tout sali, était blotti sous le volant d’une Plymouth de l’ambassade, garée là. On lui a dit : ’Nous t’avons repéré, sors de là !". Olympio a répliqué : "D’accord, j’arrive. Où m’emmenez-vous ? - Au camp militaire", avons-nous répondu. Il est descendu de la voiture et a marché vers le portail de l’ambassade. Là, il s’est arrêté (réalisant sans doute que, s’il continuait, il perdait toute protection diplomatique), et nous a dit qu’il ne voulait pas aller plus loin. Je décidai : c’est un homme important, et il pourrait y avoir des manifestations de foule s’il restait ici. Aussi, je l’ai descendu".

En face, le vice-consul américain de faction "n’a pas bien vu" : prenant l’homme en short et chemise pour un aide cuisinier, il dit être allé se restaurer à la cuisine. C’est à ce moment que les coups de feu ont éclaté.

Eyadéma abrège probablement l’histoire. Il n’était pas encore là quand quatre soldats sont allés déloger Olympio et l’ont conduit au portail : ne sachant pas conduire, il avait dû chercher un véhicule et son chauffeur pour le ramener du camp Tokoin vers le quartier présidentiel. Sortis de la cour de l’ambassade, ses comparses sont perplexes : ils ont laissé repartir leur jeep ; eux aussi, il leur manque un véhicule pour emmener leur prisonnier au camp Tokoin. Ils hèlent une Volkswagen de passage, croyant avoir affaire à un Européen. C’est en réalité un métis togolais, Yves Brenner, rédacteur en chef de Togo Presse. Il leur répond en Éwé (la langue du Sud). S’apercevant de leur méprise, les insurgés le chassent.

Survient le sergent Eyadéma, en jeep. "Qu’attendez-vous ?", demande-t-il aux soldats." "La jeep". "Pour quoi faire ? Descends-le !" crie-t-il au soldat Kara. Celui-ci tire aux pieds d’Olympio. Furieux, Eyadéma lui arrache son arme et tire trois balles, à la poitrine et l’abdomen du président, qui s’écroule. Encore vivant, il se tord de douleur. Alors, Eyadéma sort son poignard et lui coupe les veines. Pour finir, il lui taillade la cuisse gauche avec la baïonnette. "C’est comme çà que je faisais en Algérie, pour m’assurer que mes victimes étaient bien mortes", conclut-il en souriant, avant de rembarquer dans la jeep avec ses complices. Il est 7h15. A son bulletin de 6h00, France Inter avait déjà annoncé la mort de Sylvanus Olympio...

Dina Olympio surgit au coin de la rue : "(je) trouvai mon mari gisant au sol, criblé de balles et mutilé à coups de baïonnette. Me voyant arriver, les militaires se sauvèrent. Une Française qui avait suivi la scène vint me raccompagner à mon domicile. Ainsi mourut mon mari. Jusqu’à l’ultime instant de son existence, il n’a jamais fait preuve de violence ; c’est ainsi que je l’ai vu mourir en homme digne et courageux, rendant son dernier soupir pour un pays dont il avait toujours été fier et qu’il aimait de toute la force de son âme !"

Extraits du journal L’EXILÉ, Archives de Diastode.org, Septembre 1999

 

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