Conférence

Dédommagement pour l’esclavage

par Godwin TéTé , le 5 février 2000, publié sur ufctogo.com

 

INTRODUCTION

Sur invitation du COFFAD , une conférence-débat s’est tenue à la Bourse du Travail de Montreuil (Paris) le 8 janvier 2000. Voici donc la formulation de cette invitation :

" 8 janvier 1454 - 8 janvier 2000
LE TEMPS DES REPARATIONS EST VENU POUR LES AFRICAINS AUSSI.

1 - L’indemnisation des JUIFS ouvre la voie aux AFRICAINS. Cette noble démarche PEDAGOGIQUE des Juifs qui a imposé des réparations matérielles, financières, morales et actes de repentance aux institutions et Gouvernements occidentaux doit encourager les PEUPLES NOIRS victimes de la TRAITE NEGRIERE, DE L’ESCLAVAGE ET DU TRAVAIL FORCE.

2 - Sur des bases de données fiables, le COFFAD a estimé à plus de 960 TRILLIONS DE DOLLARDS US actuels (soit, 1000 Trillions d’EUROS environ) la somme que les pays occidentaux doivent payer aux Peuples Noirs pour avoir réduit des Africaines et des Africains en esclavage, en travailleurs forcés et pour s’Etre emparé (par la violence) de l’Afrique et de ses richesses depuis le 15Ëme siècle. Outre ces réparations, le COFFAD exhorte les Etats africains à dénoncer unilatéralement toutes les prétendues dettes de l’Afrique envers l’Occident.

3 - Le 8 janvier 1454 le Pape Nicolas V, dans sa bulle papale, exhorte les razzias, les déportations et l’esclavage des Africains afin de les évangéliser ! Par cette bulle, le Pape sacralise ce qui va devenir le plus monstrueux des crimes contre l’humanité : la Traite Négriere Transatlantique légalisée par le Code Noir de Colbert en 1685.
" ... "
Le présent article développe les notes qui m’ont servi à participer aux discussions du 8 janvier 2000.

Je commençai par deux questions préjudicielles, qui avaient été posées par des Africains aux organisateurs de la rencontre. A savoir, primo, devrions-nous revendiquer un dédommagement quelconque pour les crimes multiformes commis à l’endroit des peuples africains ? Ne serait-ce pas là les vendre une énième fois ? Secundo, si dédommagement devrait y avoir, le continent africain devrait-il en bénéficier ?

Ces deux interrogations, qui vont ensemble au demeurant, expriment une appréhension plutôt superficielle, mystifiée et erronée des tragiques phénomènes que furent la traite et l’esclavage négriers transatlantiques. Elles suggèrent que des Nègres décidèrent un jour, de propos délibéré, de troquer des frères et sœurs contre des pacotilles, contre de véritables menus fretins. Non ! La traite et l’esclavage négriers européens furent des entreprises initiées par le capitalisme naissant qui, dès le XVËme siècle de notre Ere, entama son envol universaliste dont la " mondialisation " que nous vivons aujourd’hui n’est que la manifestation contemporaine de sa dynamique congénitale .

Dans cette sombre et douloureuse histoire, l’élément déterminant - la donnée décisive qui aura fait la différence - aura été, assumèrent, le fusil des européens...

En tout Etat de cause, " Non ! N’en déplaise aux révisionnistes (invétères) de tout poil, l’Occident ne saura jamais, (au grand jamais), gommer la primauté de sa responsabilité dans la déportation et la réduction de millions et de millions de Nègres en esclavage pendant quatre siècles et demi "

Enfin, tous les grands panafricanistes nous ont enseigné que le sort de la Diaspora africaine se trouve intimement lié au sort du Continent africain. Plus clairement, les affres ancestrales de cette Diaspora ne disparaîtront que le jour où notre Alma-Mater l’Afrique relèvera la tête, et brillera de nouveau de mille feux dans l’arène des nations...

Cela dit, j’ai structuré ma contribution autour des cinq questions essentielles et fondamentales ci-après :
- 1) Pourquoi devons-nous réclamer dédommagement ?
- 2) Que faire pour imposer gain de cause ?
- 3) A qui confier les fonds représentant ce dédommagement ?
- 4) Que faire avec ces fonds ?
- 5) Comment Evaluer ces derniers ?

Reprenons.

I) POURQUOI DEVONS-NOUS RECLAMER DEDOMMAGEMENT ?

En la matière, le terme " réparation " est un concept juridique, un terme du droit positif. Mais, d’entrée de jeu, je déclare que, pour ma part, je lui préfère ici la notion de " dédommagement ". La raison en est que, s’agissant de la traite et de l’esclavage négriers transatlantiques, et du travail forcé dont la colonisation européenne a accablé des Nègres, il ne saurait absolument jamais Etre question de " réparation ". Car, au fait, réparer quoi ? Le génocide et le crime contre l’humanité ? Les souffrances insondables infligées aux victimes ? Les abondantes sueurs chaudes, les cinglants coups de fouets, les lancinantes douleurs occasionnées par les blessures accidentelles, les innombrables pertes de vies humaines au cours des travaux obligatoires ? Evidemment pas ! C’est donc le vocable dédommagement que j’utiliserai dans la suite du présent article ; il offre, en effet, l’avantage de n’inspirer qu’une simple symbolique. Cela étant, la réponse à notre première interrogation se subdivise en trois raisons incontournables. De prime abord, et c’est le moins qu’exige de nous notre propre dignité, nous avons un devoir de mémoire imprescriptible vis-à-vis des victimes. Et s’il est vrai que " Chaque génération dans une relative opacité doit découvrir sa mission et la remplir ou la trahir " (Frantz Fanon), obtenir ce dédommagement m’apparaît comme l’un des termes de référence majeurs constitutifs de la mission sacrée de la génération africaine montante d’aujourd’hui. Et ce, afin que l’Histoire n’assiste plus jamais, au grand jamais, aux Abominations des abominations que sont les fléaux ici en considération. C’est là la raison Ethique impérative. En second lieu, le pardon suppose la reconnaissance du crime perpétré, et le dédommagement qui en découle. De manière à prévenir l’impunité en tant que principale matrice de la récidive. A cet Egard, l’Ecrivain Primo Lévi (1919-1987), ancien déporté des camps de " la solution finale " nazis, a proféré un jour, avec le sanglot dans la gorge : " Cela s’est passé, cela peut encore bien se passer " . C’est là la raison politique. La troisième raison relève, elle, de la socio-économie. Oui, " Le capitalisme européen et américain s’est édifié largement sur la traite et l’esclavage négriers. Certes, ce capitalisme naissait déja avant l’essor du monstrueux commerce triangulaire transatlantique. Mieux, on pourrait même avancer que ce commerce naquit des tout premiers besoins de l’Èconomie-monde (Fernand Braudel) aux XVËme et XVIËme siècles, une économie poussée vers le grand large à la faveur des grandes découvertes. Mais, n’en déplaise aux révisionnistes avérés ou masqués, c’est bel et bien de ce commerce que le capitalisme naissant s’est essentiellement alimente. Karl Marx l’a soulignée dans son fameux Capital, Eric Williams et Walter Rodney l’ont confirmé dans leurs récents travaux. " Oui, des métropoles ou des ports tels que Londres, Manchester, Liverpool, Nantes, Bordeaux, Marseille, La Rochelle, Le Havre, Saint-Malo, Brest, Bayonne, Lisbonne, Madrid, Amsterdam, Copenhague, New York, Washington D.C., Boston, Atlanta, Chicago, Rio de Janeiro, Salvador de Bahia, La Havane, etc., recèlent une étoffe pétrie avec le sang, la sueur, les larmes d’esclaves nègres " . A vrai dire, la traite et l’esclavage négriers européens auront été les deux mamelles vitales du capitalisme à son âge de nourrisson. Dès lors, il n’est que justice, que l’Occident dédommage l’Afrique et sa Diaspora, en contribuant, un tant soit peu, à sa reconstitution socio-économique et culturelle.

II) QUE FAIRE POUR IMPOSER LEDIT DEDOMMAGEMENT ?
L’invitation ci-avant rappelée se réfère, à juste titre, aux Juifs. Or, ce qui, indubitablement, fait (avant tout) la force des fils et filles d’Israël sur la scène internationale, c’est précisément leur solide structuration. Or, nous autres Négro-africains, nous nageons, allègrement comme des poissons d’aquarium, dans une euphorique atomisation... structurelle. Ainsi donc, à mes humbles yeux, il nous faut trois choses pour commander respect, efficience et gain de cause. Ces trois choses se désignent chacune comme ci-après. Premièrement, organisation. Deuxièmement, organisation. Troisièmement, organisation. Le grand révolutionnaire Vladimir I. LÈnine a dit : " L’organisation décide de tout " . Et c’est ici qu’il convient de saluer et de louer très sincèrement les efforts pugnaces du COFFAD. Mais je crois, non moins sincèrement, que nous devrions tendre à parvenir à mettre sur pied une organisation plus compréhensive (au sens anglais de ce mot), qui engloberait et le Continent noir, et sa Diaspora. En somme, nous devrions tendre vers une structure aussi large et aussi puissante que celle, (inégalée à ce jour), de Marcus Garvey au cours de l’entre-deux-guerres . Last, but not least, nous nous devons de devenir un peu plus graves, un peu plus volontaristes, un peu plus déterminés dans nos entreprises visant la destinée des peuples africains et d’ascendance africaine. En tout cas, " L’heure CFA n’est pas celle du progrès " .

III) A QUI CONFIER LES FONDS REPRESENTANT LE DEDOMMAGE-MENT SOUS RUBRIQUE ?

Cette problématique nous ramène à celle de l’organisation. En effet, il va sans dire que si dédommagement il y a, il doit Atre confié à une instance légitime, crédible, digne de la mémoire des victimes de la traite, de l’esclavage et du travail forcé. Ce sujet appelle un large débat inter-africain. Pour ma part, je pense qu’une Organisation de l’unité Africaine des Peuples - radicalement aux antipodes de l’OUA actuelle qui n’est qu’un syndicat de Chefs d’Etat - s’avère nécessaire. Oui, une organisation qui incarnerait véritablement les intérêts supérieurs des peuples africains et de leur Diaspora. Une telle instance, en symbiose avec des représentants attitrés de ladite Diaspora, serait tout désignées à recevoir et à gérer les deniers du dédommagement. A cet égard, l’on est en droit de se féliciter de la récente relance du projet des Etats-Unis d’Afrique, relance opérée en 1999 par un appel solennel de Mouammar Kaddafi . Cela veut signifier que le plus tôt nous réaliserons ce beau et grand projet, le mieux cela vaudra. Une fois réalisés, les Etats-Unis d’Afrique s’emploieront à mettre en place un grand Conseil Mondial des Peuples Noirs (CMPN). Mais l’avènement de l’unité Afrique des Peuples implique la liquidation totale du néocolonialisme et des micro-dictatures dont souffre notre Continent à l’heure présente...

IV) QUE FAIRE AVEC CES DENIERS ?

Certes, cette interrogation appelle, elle aussi, un large débat. Je voudrais, cependant, prendre la liberté d’avancer ici les suggestions qu’elle m’inspire. Je vois, avant toute chose, aux endroits les plus symboliques de la traite et de l’esclavage négriers européens, de grandioses mémoriaux matérialisant les indicibles souffrances des victimes. Je les vois à Lagos (Nigeria), à Ouidah (République du Bénin), à Gorée (Sénégal), aux Antilles, à Cuba, au Brésil, à Pemba (Tanzanie), à la Réunion, à Atlanta (Etats-Unis), etc. Je vois l’extirpation des pandémies de nos jours les plus dévastatrices : analphabétisme, paludisme, SIDA... Je vois deux autoroutes royales en croix, allant l’une d’Alger à Cape-Town, l’autre de Dakar à Mogadiscio. Je vois la réalisation du projet de l’encyclopédie africaine - projet visionné par W.E.B. Dubois et repris par l’équipe du Prof. de Bana. Je vois des universités et des instituts de recherches scientifiques véritablement africains... Je vois de magnifiques barrages sur nos majestueux fleuves Sénégal, Niger, Nil, Congo, Zambèze, en vue de l’Electrification de l’Afrique profonde. Je vois des forages visant l’approvisionnement de nos villages en eau potable. Je vois la reforestation et refertilisation du Sahara et du Kalahari. Je vois la concrétisation de la " révolution verte ", pour l’autosuffisance alimentaire de nos populations. Je vois nos mégaphones (Lagos, Le Caire, Johannesburg, Kinshasa, etc.) dotées de métro. Je vois, en somme, de gigantesques travaux de développement socio-économique et culturel de notre Alma-Mater l’Afrique. Ah ! Je rêve ! Je rêve comme rêvaient notre fameux Marcus Mosiah Aurélius Garvey, notre illustre Kwame Nkrumah, notre immortel RÈv. Pasteur Martin Luther King Jr. Oui, Lénine nous a recommandé de " Rêver, de rêver encore, de rêver toujours, pourvu que nous soyons maîtres de nos rêves " . En effet, le rêve se révèle être la matrice de toute percée de civilisation significative de l’humanité.

V) COMMENT EVALUER LE MONTANT DES FONDS A RECLAMER ?

A mon humble avis, il s’agit là d’un pensum à confier à un panel pluridisciplinaire d’experts. Un aréopage de personnes compétentes, respectables et crédibles. Il va de soi que la première estimation du COFFAD devrait servir de base audit pensum. * * * " Alors, nous disons que la traite négriere européenne fut un véritable génocide ! et l’esclavage négrier outre-Atlantique, un véritable crime contre l’humanité ! Alors, nous nous croyons autorisés à réclamer la reconnaissance des torts multiformes causés à l’Afrique, et la réparation qui y correspond... " Mais, pour cela, en ces jours de commémoration à la fois du 150Ëme anniversaire de l’abolition française du 27 avril 1848, et du 50Ëme anniversaire de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, nous disons qu’il est plus que grand temps pour l’homme négro-africain lui-même d’opérer, enfin, à l’orée du XXIËme siècle, un historique sursaut salutaire ! Nous nous devons de nous interpeller nous-mêmes, de chercher à dénicher nos propres tares Eventuellement tapies quelque part dans notre subconscient... Nous nous devons de relever les lancinants défis de la libération réelle de nos peuples, de l’Etat de droit, de la démocratie, de la dignité, d’un développement Economique, social et culturel durable et viable en Afrique. "A cette fin, nous nous devons d’arracher nos pays à la dictature et au néocolonialisme, de réaliser l’unité africaine des peuples, de construire les Etats-Unis d’Afrique (d’Alger à Cape-Town, de Dakar à Mogadiscio), de créer un grand Conseil Mondial des Peuples Noirs (CMPN)." L’Afrique du XXIËme siècle sera panafricaine ou ne sera plus !

Paris, le 5 février 2000
Godwin TETE

 

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