Opinions-Débats

De la fin du tunnel au Togo

par Eyidi Clara et Agou Wood , le 8 février 2005, publié sur ufctogo.com

... solliciter la présence d’une force internationale pour garantir la sécurité sur tout le territoire ainsi que la libre circulation des habitants et pour cantonner les forces armées togolaises dans les casernes afin de réduire à néant toute interférence intempestive dans la vie politique du pays. On sera ainsi en mesure d’organiser des élections libres et démocratiques.

 

JPEG - 2 ko

Eyadéma vient de mourir mais les pratiques politiques douteuses n’ont pas disparu avec lui En effet, Faure Gnassingbé vient d’être intronisé par les forces armées togolaises et un parlement de godillots comme si le Togo appartenait à la famille du dictateur défunt. Cette nomination honteuse a été effectuée en violation flagrante des règles les plus élémentaires de la démocratie : l’armée a fait fi de la Loi Fondamentale avant de la mettre à mal une deuxième fois en la modifiant dans la précipitation en faveur de son poulain. Les amis du dictateur défunt n’ont donc pas hésité à défier le peuple togolais et la communauté internationale en imposant à la tête du pays un homme qui, semble-t-il, était prédestiné par son père aux plus hautes fonctions de la Nation.

L’Union Africaine a désigné l’opération « sauvetage de la dynastie Eyadéma » par son vrai nom : un coup d’état. Suite à cela, des condamnations de cette opération sont survenues de toute part. La réaction unanime de la communauté internationale a confiné Faure Gnassingbé et ses alliés dans un isolement quasi total. Des sanctions sont envisagées par l’Union Africaine, la CEDAO et l’OIF au cas où les autorités togolaises maintiendraient le statu quo. Pour le moment, ils font le dos rond et feignent d’user d’un droit légitime.

L’opposition togolaise, surprise par la mort subite du dictateur, tente par divers moyens de lutter contre cette nouvelle agression du peuple togolais. Elle n’avait, sans doute, pas prévu le scénario de la mort du dictateur et son remplacement par l’un de ses fils mais les partisans du dictateur n’avaient pas non plus anticipé sa disparition. La précipitation avec laquelle ils ont tenté de modifier la Loi Fondamentale en est une preuve.

Cette situation pose des questions au regard de la démocratie et du régime mis en place par Eyadéma. Quelles leçons peut-on tirer des récents évènements ? Quel est l’avenir de la démocratie au Togo ?
Un scénario déjà vu ailleurs

Le scénario concocté par les suppôts de Eyadéma n’a rien d’exceptionnel dans le cadre d’une dictature : c’est un scénario à la Kim IL Sung / Kim Jong IL ! En effet, en 1994, à la mort du dictateur nord coréen, son fils Kim Jong IL a été installé au poste de commande de la Corée du Nord qu’il dirige dès lors d’une main de fer. D’autres exemples récents peuvent être cités : Joseph Kabila, Bachar Al-Assad, etc.

Le schéma appliqué par les dignitaires du régime Eyadéma est donc archi classique. Cependant, la situation togolaise se distingue de celle de la Corée du Nord par exemple, sur trois points (au moins) :

- sous les pressions jointes du peuple togolais et de la communauté internationale, Eyadéma avait dû faire voter une Constitution qu’il a, par ailleurs, fréquemment tripatouillée à son avantage. Cette Loi Fondamentale permet aujourd’hui de contrer les manœuvres frauduleuses, scandaleuses et anticonstitutionnelles de l’armée. Ce n’était pas le cas en Corée du Nord en 1994 ;
- le contrôle exercé par Eyadéma et le RPT sur le Togo est moins hermétique que celui qui prévalait en Corée du Nord. De fait, la population togolaise a toujours manifesté son opposition au régime Eyadéma avec une intensité plutôt tangible, notamment au cours de la dernière décennie. L’existence d’une presse privée malgré les emprisonnements abusifs et les violences exercées à l’encontre des journalistes, la présence de partis d’opposition plus ou moins tolérés ainsi que les difficultés financières actuelles du pays sont autant d’éléments favorables à un rejet de la solution que voudrait imposer l’armée ;
- la communauté internationale, plus particulièrement, celle des pays africains, n’est plus prête à enregistrer comme une donnée, les putschs et prises de pouvoir anticonstitutionnels et illicites. De ce point de vue, les vives et fermes réactions de l’Union Africaine et de la CEDAO ont été salutaires pour la cause du peuple togolais.

Toutefois, ces facteurs favorables ne sont pas une garantie pour la réussite de la contestation actuelle qui devrait déboucher sur la démission pure et simple de Faure Gnassingbé et le retour à la Loi Fondamentale qui prévalait avant la mort de Gnassingbé Eyadéma. Comment peut-on interpréter la réaction de l’armée togolaise et des piliers du régime du RPT ?

Quels enseignements tirés de la situation actuelle ?
- La réaction des officiers supérieurs, majoritairement issus de la région d’origine du dictateur défunt marquant ainsi le caractère ethnique de l’armée, révèle un phénomène dont on subodorait l’existence : Eyadéma avait créé un sentiment d’appartenance clanique parmi ses partisans. Il avait construit une dynastie sur des bases ethniques, dangereuses pour la Nation. Même si Eyadéma avait toujours voulu être remplacé par un de ses fils, le fait que Faure Gnassingbé ait été désigné dans la précipitation au mépris de toutes les règles, est un signe de rites claniques où seul le chef a le droit de nommer les responsables des entités composant le clan. D’une certaine manière, Faure Gnassingbé et l’état major de l’armée sont en train de jouer en ce moment la survie de leur clan. La question est alors de savoir jusqu’où ils sont capables d’aller dans cette logique forcément destructrice pour eux-mêmes et le pays.

- Le danger pour le Togo vient du fait qu’un régime fondé sur un clan, une ethnie ou une tribu comporte les germes d’une guerre civile voire d’un génocide. Cette raison seule suffit pour ne pas laisser la moindre chance de survie au pouvoir que l’armée et les partisans d’Eyadéma viennent d’ériger au Togo. Ce problème concerne le Togo mais également l’Afrique entière qui n’a plus les moyens de supporter un nième conflit. C’est pour cela que les condamnations et déclarations d’intention de l’Union Africaine et de la CDEAO doivent être suivies d’effet : si Faure Gnassingbé ne veut pas se plier aux injonctions des communautés nationale et internationale et respecter la Loi Fondamentale antérieure à la mort d’Eyadéma, de sévères sanctions devront être prises à l’encontre du Togo. L’argument consistant à dire que c’est la population qui en pâtira le plus est fallacieux : cela fait des années que les Togolais vivent dans une sombre misère ; ils connaissent la cause de leur problème et attendent une délivrance réelle et non un simulacre.

- Le régime actuel doit être mis au ban de la communauté et traiter comme un paria. On ne doit pas laisser le Togo dans les mains d’hommes et de femmes dont le comportement relève du gangstérisme le plus méprisable. Toutes les sanctions prévues, y compris l’interdiction de circuler et le gel des avoirs, doivent être appliquées avec une extrême rigueur aux responsables et aux bénéficiaires du coup d’état.

- En nommant aux postes clé de l’armée ses hommes de main, Eyadéma a constitué une mafia prête à tout pour conserver le pouvoir. C’est un régime totalitaire, fondé sur la main mise des forces armées sur l’état, qu’il a mis en place au cours de ses trente huit années de pouvoir. Ces hommes, déterminés et armés, constituent un danger permanent pour la population et la démocratie. Par ailleurs, ayant réussi le coup de force de se mettre à dos non seulement la majorité du peuple togolais mais aussi la communauté internationale, les partisans du président défunt paraissent plus dangereux aujourd’hui. C’est pour cela qu’il faut les neutraliser sans délai.

- A notre sens, il faut obtenir la neutralité de l’armée tribale léguée par Eyadéma au Togo, si nécessaire par la contrainte en lui imposant la présence d’une force internationale (ONU, UA, etc.). Cette option est indispensable si l’on veut lancer un véritable processus démocratique au Togo et éviter dans l’avenir les putschs sur le continent. Ayant clairement affiché ses préférences par pure imposture, ayant outrepassé ses droits et n’ayant pas accompli ses devoirs qui consistent à protéger la Nation, l’armée togolaise s’est discréditée et disqualifiée aux yeux du peuple. Elle doit maintenant être cantonnée de gré ou de force dans les casernes. C’est là où, entre autres, le Togo a besoin de la communauté internationale.

- La manière dont l’armée et l’assemblée nationale se sont « assises » sur la Loi Fondamentale montre que la dictature ne fait aucun cas des textes qui sont censés régir la vie de la Nation. Dès lors, placer les actions pouvant conduire à un changement d’attitude de Faure Gnassingbé sous l’égide de négociations a des limites évidentes. On ne doit en aucun cas composer avec la dictature et ses émanations. Que peut-on discuter avec un homme qui a accepté d’être imposé par la force à tout un peuple, en violation flagrante de la Loi Fondamentale, protectrice du Peuple et seule garante des libertés individuelles et collectives ?

- Tout régime mis en place sous la contrainte ou l’usage de la force et de la violence en plus du non-respect des lois, est, par nature, engendré par un coup d’état. De ce fait, la solution consistant à trouver un compromis sur un éventuel partage du pouvoir avec Faure Gnassingbé est éminemment dangereuse et mauvaise. On pourra lui faire signer les papiers qu’on voudra, il y a de fortes chances qu’il ne respectera pas sa parole comme son prédécesseur. Dès lors, si l’on doit conduire des actions à l’encontre de Faure Gnassingbé et de ses alliés, elles doivent être vigoureuses et motivées par un seul objectif : la démission sans condition de l’équipe mise en place par l’armée et le respect scrupuleux des articles inscrits dans la Constitution antérieure à la mort du dictateur. Toute autre solution reviendra à valider le coup d’état des officiers supérieurs de l’armée et à ouvrir la porte aux futurs dérapages et violations de Constitution au Togo mais aussi ailleurs sur le continent africain.

- Le mépris affiché par l’armée et les piliers du régime à l’égard de la population est également à prendre en compte dans l’analyse des perspectives que nous réserve le régime issu du coup d’état des 5 et 6 février 2005. Faure Gnassingbé et les forces armées n’ont fait aucun cas du peuple togolais qu’ils ont pris en otage sans tergiverser. Comment peut-on parler de démocratie avec un régime issu d’un processus si antidémocratique ?

- Il n’y aura pas de salut pour l’opposition si elle ne parvenait pas à taire ses dissensions et à s’unir sur le seul mot d’ordre qui en vaut la peine aujourd’hui : exiger le départ sans condition de Faure Gnassingbé et le retour de l’armée dans les casernes. Les partis de l’opposition auront le temps de révéler leurs différences voire leurs divergences lorsque le processus démocratique sera lancé. Dans cette phase difficile que traverse le pays, l’objectif primordial est de tout faire pour que le régime mis en place par l’armée n’obtienne aucune forme de légitimité. Plus l’opposition focalisera son énergie sur cet objectif, mieux elle sera écoutée et suivie par la population (devenue assez dubitative à l’égard de l’opposition en raison de son manque de consistance) et la communauté internationale. C’est par ce biais que l’opposition togolaise pourra servir de locomotive au mouvement de protestation qui s’étend de jour en jour mais dont la durée pourrait, hélas, être longue.

A notre sens, le Togo n’est, malheureusement, pas encore sorti du long tunnel de la barbarie et de la dictature même si, aujourd’hui, il y a lieu d’espérer un lendemain meilleur pour tous. Les Togolais commenceront, sans doute, à apercevoir la lumière s’ils arrivent à faire bloc autour d’un objectif clair et unique : ne pas permettre au régime actuel de prendre ses marques et de légitimer le passage en force que tentent d’imposer l’armée et le RPT.

Les actions à mener dans les jours à venir peuvent être résumées en quelques points :

- continuer d’exiger la démission de l’usurpateur jusqu’à ce qu’il se résigne à nous satisfaire ;
- solliciter la présence d’une force internationale pour garantir la sécurité sur tout le territoire ainsi que la libre circulation des habitants et pour cantonner les forces armées togolaises dans les casernes afin de réduire à néant toute interférence intempestive dans la vie politique du pays. On sera ainsi en mesure d’organiser des élections libres et démocratiques ;
- mettre en place les procédures prévues dans la Constitution, en cas de vacance de pouvoir, qui doivent conduire aux élections présidentielles réellement libres et démocratiques ;
- organiser ces élections libres et équitables (mise à disposition de chaque candidat ou parti les moyens prévus par la loi, ...) sous la tutelle d’organismes internationaux tels que l’ONU, l’UA, etc. ;
- organiser, soit conjointement, soit juste après les présidentielles, les élections législatives pour doter le pays d’un véritable parlement, réellement représentatif du peuple togolais dans toute sa diversité.

Le peuple togolais et la communauté internationale ont un intérêt convergent évident : tout faire pour éviter à l’Afrique un nouveau cycle de régimes illégitimes pouvant conduire à d’autres bains de sang sur le continent. Il est grand temps que l’Afrique adopte cette belle phrase de Jules Barni : « La vertu est le fondement du gouvernement républicain comme la peur est celui du gouvernement despotique ». C’est une idée que Faure Gnassingbé et ses alliés doivent méditer.

Paris, le 8 février 2005
Eyidi Clara et Agou Wood
AGOU_EYIDI HOTMAIL.COM

 

© Copyright Eyidi Clara et Agou Wood

Articles suivants

Articles précédents

Dépêches

UFC Live !

  • Vous devez installer le module flash correspondant à votre navigateur pour voir ce contenu.

WEB Radios - TV

WEB Radios
Tous unis pour un Togo libre et démocratique
lundi
27 mars 2017
Lomé °C (à 0h)