Criminalisation des Etats en Afrique

D’un crime à l’autre, une vie est une vie

par La Croix (France) , le 30 juin 1999, publié sur ufctogo.com

Pour sortir de leur instabilité actuelle, les pays africains doivent acquérir une culture du droit et un sens du devoir qui s’imposent à leurs dirigeants. Alphonse Quenum, Professeur, Institut catholique d’Afrique de l’Ouest, Abidjan.

 

L’assassinat politique du président du Niger est un acte répréhensible qu’on croyait en train de disparaître du continent africain. Les faits prouvent malheureusement le contraire.

Cet assassinat avait soulevé en son temps une volée de protestations indignées, les unes justifiées, les autres assez hypocrites. Face à un événement aussi tragique, il fallait se donner le temps de le relire, de l’écouter au travers de ses vraies causes pour obliger les Africains à aller au-delà des réactions épidermiques aux effets sans lendemain.

On ne devrait s’accommoder d’aucun assassinat. Une vie est une vie et toute vie est sacrée. Celle du dernier des paysans ou du plus petit ouvrier, distraitement jetés dans une fosse commune, a autant de prix que celle d’un chef d’Etat. Le journaliste burkinabé, Norbert Zongo, n’avait d’autre tort que de chercher à démasquer la « délinquance d’Etat ». Son assassinat, camouflé sous le couvert d’un accident, est aussi condamnable que celui d’un président. Il faut donc se garder de trop hiérarchiser les cadavres par nos silences, au point de paraître tenir les uns pour tolérables, parce qu’ils ne seraient pas les dépouilles de puissants.

On sait, de par l’histoire des communautés humaines, que le chef, parce qu’il incarne la protection et la promotion du Tout, acquiert une certaine sacralité. Mais celle-ci ne trouve vraiment sa légitimité que quand celui qui en jouit n’apparaît pas comme un usurpateur et se met à l’abri de tout abus. On ne peut donc combattre efficacement le mal de l’assassinat politique qu’en ayant le courage de chercher les causes qui génèrent de façon si récurrente de telles violences intolérables, en Afrique. Chercher les racines du mal et les combattre.

On comprendra l’illogisme de certaines protestations officielles si on se rend compte que bon nombre de chefs d’Etat de l’Afrique de l’Ouest sont des militaires : au Bénin, au Burkina, au Togo, au Ghana, au Nigeria, en Guinée, en Gambie, en Mauritanie, etc. En dehors de la Côte d’Ivoire, du Mali et du Sénégal, les autres Etats sont en effervescence permanente. Qui peut donc se croire vraiment le droit de faire la leçon aux autres ? C’est bien pour cela que les soldats qui vont faire la loi chez les autres ont en général une mission impossible. Ils n’ont pu balayer le seuil de leur propre maison. De troquer l’uniforme contre une veste ou un boubou somptueux ne saurait disculper les militaires d’une sorte de péché originel, celui de s’être approprié le pouvoir à l’ombre des armes, comme un droit.

La tradition d’honneur dont se réclament les militaires à la prise du pouvoir, comme justiciers, ne se vérifie que quelques semaines. Ils véhiculent les mêmes maladies que tous les autres avec l’inconvénient d’avoir les leurs en plus. On ne peut diriger un pays, pour y faire advenir les valeurs de promotion collective et de respect du droit, comme une caserne. Les mises en scène d’élections truquées pour légaliser un pouvoir usurpé ne trompent personne.

Le pouvoir politique est trop facilement source d’enrichissement illicite en Afrique. A peine les hommes d’Etat prennent-ils le pouvoir qu’ils veulent s’approprier tout ; leurs familles se croient tout permis, s’installent dans l’arrogance et dans une insatiable rapacité. Il est pourtant socialement imprudent de vouloir doubler, dans des pays démunis, le pouvoir politique qui procure déjà bien des avantages d’un pouvoir économique. Cela prend une allure d’insolence et suscite indignation et frustration contenues. Quand des enseignants n’ont pas été payés depuis six mois et qu’ils observent les excès des clans et des amis du pouvoir en place, il y a lieu de se révolter. Le moindre incident enflamme tout.

Il nous faut travailler à établir dans les pays africains une culture du droit en même temps qu’un sens du devoir qui protégeraient tout le monde et surtout les plus faibles. A certains égards, cette culture du droit et du devoir est aussi importante que d’apprendre à lire et à écrire. Cette éducation paraît nécessaire pour conjurer la violence aveugle qui tend à prévaloir comme ultime recours. C’est rarement sans dommages.

Alphonse Quenum,
Professeur, Institut catholique d’Afrique de l’Ouest, Abidjan.

 

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