Cinéma

Commentaires intimes et politiques sur une Afrique divisée

par Le Monde (France) , le 27 août 2003, publié sur ufctogo.com

Ramassée sur les journées des 22 et 23 août, la programmation africaine de Lussas s’est révélée d’une densité exceptionnelle. Ces films, tous parcourus par une même thématique sociopolitique, font apparaître la ligne de fracture qui sépare à l’évidence l’Afrique australe de l’Afrique francophone, notamment sur le plan du financement et des modes de production.

 

Le premier à le constater est un protagoniste de cette histoire mouvementée, le réalisateur sénégalais Moussa Touré, présent avec deux films, Poussières de ville et Nous sommes nombreuses. "Les deux Afriques proposent des regards profondément différents, très séparés. Se rencontrer en Afrique, en tant qu’Africains, ce n’est pas facile", explique le cinéaste, dont les deux documentaires portent justement sur un pays étranger, le Congo.

Les deux films de Touré sont emblématiques de la production documentaire de l’Afrique francophone. Profitant de la liberté qu’offre le numérique, le réalisateur a souhaité, à l’image, assure-t-il, de toute une jeune génération de cinéastes, s’écarter du système de production traditionnel, "longtemps dépendant de la France, notamment à travers le ministère des affaires étrangères". Il est son propre producteur, soutenu par des aides ponctuelles, en l’occurrence venues de l’Unicef puisque Poussières de ville est consacré aux enfants des rues à Brazzaville, et Nous sommes nombreuses aux victimes de viols pendant les guerres civiles des années 1990.

Cette démarche traduit une conviction politique autant qu’une détermination artistique. "En Afrique c’est le documentaire qui peut nous faire bouger. La fiction impose des coproductions avec l’étranger alors que le documentaire permet une totale indépendance. Or toute personne qui a la parole en Afrique a une mission politique. C’est suffisamment rare pour que ce soit une obligation, un devoir, de l’utiliser. Il faut se battre tous les jours pour la conserver", explique le cinéaste, qui s’affirme "investi d’une mission".

TRENTE-CINQ FILMS SUR LE SIDA

Reste la question épineuse de la diffusion : "Encore aujourd’hui, les télévisions africaines ont des accords avec des chaînes francophones, TV5 et CFI. Ce sont elles qui achètent les films, puis les télévisions locales les diffusent. Pour éviter de rentrer dans ce système, je compte donner directement Nous sommes nombreuses à la télévision sénégalaise pour une diffusion gratuite."

Tout autre semble être la situation en Afrique australe, où une intense coopération internationale a permis la constitution de "Steps for the Future" ("Des jalons pour l’avenir"), une collection dont deux films étaient présents à Lussas. D’une grande ambition, mêlant financements européens (venus de Finlande et de France) et africains (Afrique du Sud), elle réunit trente-cinq films issus de sept pays, tous consacrés au thème du sida.

Ma vie en plus, du Sud-Africain Brian Tilley, est le portrait constamment juste d’un personnage exceptionnel : Zackie Achmat, militant anti-apartheid et aujourd’hui défenseur charismatique des séropositifs de son pays. Zackie lui-même met sa vie en danger en refusant de prendre des antirétroviraux tant qu’ils ne seront pas disponibles dans les hôpitaux du pays.

Alors que le président sud-africain refuse obstinément de reconnaître un lien entre le virus HIV et la maladie du sida, alors qu’il assure que les antirétroviraux sont toxiques pour l’organisme - "comme le paracétamol", ironise le médecin de Zackie -, Zackie affirme : "Je veux avoir le droit de vivre comme individu, mais je veux vivre dans une communauté politique dans laquelle chacun a ce droit."

Nul besoin pour Brian Tilley de glorifier son personnage, d’une stature morale exceptionnelle. En fin de compte, le cinéma de Brian Tilley et celui de Moussa Touré se rejoignent de façon très fondamentale. Ils partagent en effet une croyance dans le genre du documentaire comme commentaire politique et intime. Moussa Touré s’apprête à commencer un film consacré au naufrage du Joola, qui fit 1 800 morts voici un an au large du Sénégal.

Tourner en Afrique lui paraît toujours un défi. "De nombreux pays sont en instance de guerre, ce qui rend le travail difficile, souvent frustrant. Même si on arrive à faire le film, les relations personnelles sont interrompues, c’est douloureux. Dans Poussières de ville, j’ai filmé les enfants en respectant les secrets que je pressentais. Alors que ces enfants ont fait la guerre, ils m’ont assuré le contraire. Le documentaire, c’est la vie, avec des zones d’ombre qu’il faut accepter."

Fl. C.

 

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