Françafrique

Chirac change de masque africain

par Libération (France) , le 14 août 2001, publié sur ufctogo.com

 

Qui a dit que la Corrèze et le Zambèze n’étaient pas faits pour s’entendre ? Sûrement pas Denis Tillinac, écrivain corrézien et poisson pilote chiraquien. Au moment où la France se retire du continent, il vient de lancer une association, Renaissance Afrique-France (RAF). Cet acronyme aux consonances peu gaullistes a pourtant été porté sur les fonts baptismaux le 18 juin à Douala, au Cameroun. « Le 18 juin, ça me paraît évident. Et Douala, c’est de là qu’est partie l’aventure de la France libre avec une vingtaine de types et trois pirogues », explique Denis Tillinac.

On peut s’étonner qu’à moins d’un an de la présidentielle l’écrivain, qui avait beaucoup phosphoré sur la « fracture sociale » lors de la campagne de 1995, s’occupe aussi activement d’Afrique. Quelle urgence y avait-il donc à « nettoyer la case » et faire le ménage dans les rangs gaullistes ? « Cela fait longtemps que je cogitais là-dessus, mais la multiplication des affaires connectées à l’Afrique a hâté ma décision de mettre en place un réseau propre, rénové, une vraie trame de solidarité. Il faut en finir avec les émissaires officieux, les réseaux louches, les rapports personnels. Il y a trop de monde à se réclamer de Jacques Chirac en Afrique. » Cette fois-ci, promis, on sera intraitable sur le profil des « honorables correspondants » : « Pas de pétrole, pas de jeux de hasard, pas d’armes, ni de drogue », promet Tillinac. En ce qui concerne le pétrole, les jeux de hasard et les armes, l’allusion est transparente. Elle vise l’ex-empire Elf, qui n’a pas fini de donner du travail à la justice. Elle exclut aussi les « frères de la Côte » corses, les familles Feliciaggi et Tomi, proches de Charles Pasqua, qui contrôlent le PMU et plusieurs casinos en Afrique. Enfin, les armes, c’est pour l’affaire Falcone et ses nombreux intermédiaires, de Pasqua à Jean-Christophe Mitterrand.

Maître à penser.

Y aurait-il des raisons d’être particulièrement inquiet à un an de la présidentielle ? A priori non, mais on n’est jamais assez prudent. En créant ou en laissant créer son réseau, Jacques Chirac entérine la mort définitive de Jacques Foccart, le maître à penser de la politique africaine de la France, de l’indépendance à sa mort en 1997. Pendant près de quarante ans, Foccart, l’« homme de l’ombre », a tiré les ficelles, monté des coups, conseillé et cajolé, réprimandé et puni, toujours au nom de la « plus grande France ». Les héritiers de l’« éminence noire » Foccart se sont déchiré les restes du pré carré. Chacun a tiré la couverture à soi : cela fait longtemps que Pasqua roule pour son propre compte en Afrique, via le conseil général des Hauts-de-Seine et son association France-Afrique-Orient, et avec l’aide de son fidèle lieutenant, Jean-Charles Marchiani, ancien préfet du Var et député européen (RPF).

Nombreux héritiers.

Le chef de l’Etat, lui, n’a jamais su choisir entre les héritiers de Foccart, qui, jusqu’à sa mort, a bénéficié d’une ligne directe avec le chef de l’Etat. Il y a la cellule africaine, au 2, rue de l’Elysée, dirigée par Michel Dupuch, ex-ambassadeur en Côte-d’Ivoire : lors du putsch de décembre 1999, c’est lui qui avait suggéré que la France intervienne pour rétablir Henri Konan Bédié, ce qui avait occasionné une violente passe d’armes avec Matignon. Il y a aussi Fernand Wibaux, fils spirituel de Foccart, qui mène des missions parallèles, tout comme Robert Bourgi. Et aussi Michel Roussin, ex-ministre de la Coopération et ex-chef de cabinet de Jacques Chirac à la mairie de Paris, mais qui a « trahi » pour Edouard Balladur en 1995, avant de rentrer au bercail : mis en examen dans l’affaire des marchés publics d’Ile-de-France, il est prié d’être discret. Il y a encore Jacques Godfrain, député (RPR) de l’Aveyron, lui aussi ancien ministre de la Coopération. A droite, c’est l’embouteillage des missi dominici plus ou moins autoproclamés : Jean-François Probst, Bernard Pons, Jeannou Lacaze, Michel Aurillac, etc. s’intéressent à des degrés divers à l’Afrique.

Désormais, il y a Denis Tillinac. Son association s’appuiera sur des correspondants locaux, des gaullistes « propres et fiables » : à terme, RAF est destinée à remplacer la branche africaine de l’association des Amis de Jacques Chirac, qui sera liquidée. « Mais, jusqu’à la présidentielle, je préfère éviter l’afflux de personnalités trop marquées politiquement », confie Tillinac, visiblement réticent à donner des noms. On sait juste que Jacques Godfrain en fera partie, mais pas avant les élections. Godfrain est un ancien du SAC (Service d’action civique), l’officine de « gros bras » du parti gaulliste, dont Foccart a été le patron et Pasqua un cadre important, avant sa dissolution en 1982. En attendant, c’est Christian Charazac, un Corrézien - « rien que ça, c’est une caution morale » -, qui fera tourner la boutique au poste de secrétaire général.

Mais tout ça, c’est de la basse cuisine. Ce qui compte, c’est l’Afrique, assure Denis Tillinac. « Nous sommes un pays géographiquement exigu, notre imaginaire aspire à de plus grands espaces, et, sur le continent africain, l’espace francophone est le sésame potentiel de nos rêves, de nos idéaux, de notre soif d’ouverture et d’action », explique-t-il, lyrique. L’Afrique, Tillinac connaît, puisqu’il a sillonné le continent de 1995 à 1998, lorsqu’il était représentant personnel du président de la République auprès des pays francophones : « Je n’ai pas caché à Jacques Chirac que les Africains lui reprochent de les avoir abandonnés. Pas la France seulement, lui personnellement. Ça l’a blessé, raconte-t-il avec une certaine gourmandise. Mais le Président est bien embêté, parce qu’il ne veut pas qu’on l’accuse de soutenir des dictateurs. »

Opposants bienvenus.

Renaissance Afrique-France est donc le nouveau masque africain de Jacques Chirac. Un Chirac sympa et généreux, un Président qui demande au gouvernement Jospin de faire plus : plus d’aide publique au développement, plus de visas pour les ressortissants du Sud, plus de bourses pour les étudiants africains. Même les opposants sont accueillis à bras ouverts : « Ils sont les bienvenus, nous les verrons comme les autres. » Telles sont les priorités affichées par Denis Tillinac, qui insiste encore : « Il y a eu trop d’affaires. La Françafrique, il commence à y en avoir marre. » Et puis cette fois, promis, « on ne ramènera pas de valises pleines de billets ». Parce que c’était le cas par le passé ?

Christophe Ayad - Libération (France)

 

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