Le vote des minorités

Black out : l’apartheid électoral aux USA

par Frédéric Denoncourt - Voir (Canada) , le 28 octobre 2004, publié sur ufctogo.com

La prochaine élection américaine risque d’être entachée de graves irrégularités avec, au premier chapitre, l’intimidation des électeurs noirs et latinos et la partisanerie des employés d’élection. Cinq mille avocats sont déjà sur le terrain pour tenter de protéger leurs droits du banditisme républicain.

 

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"Les gens qui n’ont pas pu voter étaient noirs et pauvres. C’est quelque chose que nous avions subi historiquement et ça nous a rendus encore plus émotifs. Nos ancêtres ont été pendus pour le droit de vote."

Le psychodrame floridien des élections présidentielles de 2000 est encore bien frais dans la mémoire des États-Uniens. Tous se souviennent du cafouillage engendré par des bulletins à carte perforée, illisibles, ou d’autres qui portaient à confusion, tel le "bulletin papillon". Comment oublier aussi ces électeurs noirs qui disent avoir subi de l’intimidation et des manœuvres douteuses ou avoir été privés du droit de vote car ils ne figuraient pas sur la liste électorale, bien qu’ils se fussent inscrits ? Pour plusieurs, le dernier scrutin présidentiel a eu l’effet d’une bombe et a ébranlé leur confiance dans les règles démocratiques américaines. D’autant que pour la première fois de l’histoire, le président des États-Unis se voyait désigné à la suite d’une décision de la Cour suprême, qui ordonna la fin des procédures de recomptage des bulletins de vote contestés.

Ainsi, au cours des derniers mois, de multiples organisations et ONG se sont mobilisées aux États-Unis afin d’éviter la répétition du cauchemar de 2000. Leur objectif central est d’inciter les citoyens à aller voter en s’assurant au préalable de figurer sur la liste électorale. Ces organisations offrent aussi de l’assistance et de l’information aux citoyens tout au long du processus électoral, et ce jusqu’au jour du scrutin, où certains pourraient rencontrer des problèmes. À 50 % en moyenne, la participation aux élections présidentielles américaines est une des plus faibles de tout l’Occident. Mais cette année, les données indiquent que 1 million d’électeurs de plus qu’au dernier scrutin se sont inscrits sur les listes.

Le groupe Election Protection Coalition sera un des plus actifs alors qu’il enverra 25 000 personnes, dont 5000 juristes, sur le terrain le 2 novembre, surtout dans les circonscriptions où les Noirs ou les Latinos sont en majorité, pour faire échec à ceux qui voudraient empêcher certains de voter et aider ceux qui craignent d’être victimes d’intimidation.

LES NOIRS SUR LES DENTS

Dans la communauté noire en particulier, les dernières élections ont laissé un goût amer, nombreux sont ceux qui ont eu l’impression de subir le retour en force de préjugés centenaires et d’être privés de leurs droits, non seulement en Floride, mais aussi au Missouri et dans d’autres États. Felicia Davis, de la National Coalition on Black Civic Participation, garde un très mauvais souvenir de 2000 et estime que l’élection de cette année est la plus critique de l’histoire pour les Noirs. "Les gens qui n’ont pas pu voter étaient noirs et pauvres, c’était nous. C’est quelque chose que nous avions subi historiquement et ça nous a rendus encore plus émotifs. Nos ancêtres ont été pendus pour le droit de vote. Pour certains, voter est un droit sacré mais pour les Noirs, c’est une obligation morale."

Mme Davis soutient que traditionnellement, les Noirs votent peu car ils sont convaincus que leurs intérêts ne sont pas représentés par les politiciens. D’énormes efforts sont donc déployés pour les convaincre de participer, afin de créer un revirement. "Nous travaillons fort surtout pour rejoindre les jeunes de la génération hip-hop, qui se montrent très réceptifs. Les Noirs se sont inscrits sur les listes électorales comme jamais. En Géorgie, il y a plus de 300 000 noms additionnels sur les listes et le tiers sont des Afro-Américains. Je prévois un accroissement historique du vote des jeunes Noirs. Cette fois, ils vont se lever."

L’élection de cette année promet d’être aussi serrée que la dernière, alors que les candidats sont nez à nez dans les sondages. Dans ce contexte, le risque de manœuvres douteuses, de fraude et de tricherie augmente. En Floride seulement, républicains et démocrates enverront chacun 2000 avocats pour prévenir les irrégularités. Il y a quelques semaines, l’organisateur républicain John Pappageorge s’est mis le pied dans la bouche en affirmant que son parti se devait de réduire la participation des Noirs à Detroit, une ville où ceux-ci constituent 80 % de la population. Le New York Times rapporte par ailleurs qu’à Orlando, en Floride, des électeurs noirs âgés ont reçu la visite d’agents armés de la police de l’État qui les ont interrogés afin, disaient-ils, d’enquêter sur les crimes liés au vote par correspondance. Cette manœuvre, qui a été dénoncée, a suscité la panique chez de nombreuses personnes qui ont vécu des persécutions dans les années 50 alors qu’elles tentaient de voter. Au Texas, une procureure républicaine a affirmé aux étudiants de la Prairie View A & M University, une institution à majorité noire, qu’ils ne pouvaient pas voter dans le comté où était situé leur établissement et les a menacés d’arrestation. Or, l’allégation de la juriste était fausse, la loi permet aux étudiants de voter dans la ville où est située leur université...

VIGILANCE

Bien au fait des dénis de droit qui pourraient être faits à l’endroit des minorités, Keith Jennings, de l’organisme Count Every Vote, est à la tête d’observateurs électoraux qui se rendront dans sept États chauds - la Géorgie, la Louisiane, la Caroline du Nord, la Caroline du Sud, l’Alabama et le Mississippi - afin de donner des ateliers d’information pour les citoyens vulnérables, maximiser leur participation et assurer l’exercice de leur droit. Auparavant, M. Jennings a supervisé des élections aux Philippines, en Mauritanie, au Nigeria et au Nicaragua. M. Jennings craint des problèmes techniques avec les machines à voter et de l’intimidation, mais assure que son groupe sera vigilant. "Je suis passablement perturbé par ce que j’ai vu jusqu’ici dans certains États du Sud, mais aussi en Ohio, au Nevada et en Arizona. En Arizona, un groupe qui s’appelle Bad Integrity se promet d’intimider les Latinos. En Alabama, ils s’attaquent aux Asiatiques. À La Nouvelle-Orléans, il y a déjà eu des problèmes lors du vote par anticipation alors que les machines n’étaient pas en place à l’heure prévue. Pourquoi est-ce que le seul endroit où les machines ne sont pas là à l’heure en est un où la majorité des gens sont Noirs ? Quoi qu’il arrive cette fois, nous ne resterons pas en retrait à regarder l’élection être volée."

La plus grande inquiétude de M. Jennings concerne la partisanerie des officiels électoraux en ce qui touche les bulletins de réserve, remis à ceux qui ne figurent pas sur la liste électorale. Depuis les dernières élections, une loi fédérale oblige les États à conserver des bulletins de réserve mais les règles de distribution et de comptabilisation desdits bulletins sont si floues qu’elles laissent place à l’arbitraire.

Jason Mark, de Fair Election, un groupe d’observateurs internationaux provenant de dix pays d’Europe, d’Afrique et d’Amérique latine, se montre très pessimiste. En dépit des efforts pour informer les citoyens et discuter avec les autorités locales, le spectre de 2000 plane encore. "On est là pour créer symboliquement de la transparence, qui est la clé pour rétablir la confiance du public dans les élections. Mais j’ai bien peur que le scénario de 2000 ne se répète. On prévoit des problèmes techniques avec les machines électroniques et beaucoup de confusion autour des bulletins de réserve qu’on ne saura pas quand ni comment donner aux gens. Il y aura sûrement des problèmes avec la suppression du vote de minorités ; il semble qu’il y ait des efforts pour supprimer leur vote."

Professeur au département de journalisme de l’Université du Wisconsin à Milwaukee, Paul Brewer trouve ironique que les États-Unis fassent appel à des observateurs étrangers pour surveiller l’intégrité de leurs élections. "C’est une drôle de situation après toutes ces années où les États-Unis sont allés surveiller les élections dans d’autres pays...L’Iran a aussi offert ses services en tant qu’observateur mais je ne crois que ceux-ci seront requis !"

Mais comment une démocratie peut-elle avoir de tels problèmes ? "Une explication structurelle explique les problèmes de 2000. C’est que l’élection présidentielle est contrôlée par les États. Le fait que le fédéral ne contrôle pas le processus électoral ouvre la porte à différents systèmes de vote selon les États. Ce qui entraîne des risques que certains électeurs ne soient pas traités équitablement. Il est compréhensible de la part des Afro-Américains d’être inquiets quand, légalement, ils ont été privés de vote jusque dans les années 60 dans le Sud."

Des problèmes techniques avec les machines pourraient survenir de nouveau. Il existe cinq systèmes de vote différents aux États-Unis, selon les comtés à l’intérieur de chaque État (machine électronique, lecteur optique, carte perforée, bulletin papier et levier). Le meilleur étant la machine électronique, selon M. Brewer, où l’électeur appuie sur une touche correspondant à son choix. "Il n’y a pas de système idéal. Mais une élection serrée ouvre la porte aux arguments de tricherie et d’obstruction du vote."

Vous êtes confiant que tout se déroulera bien cette fois ? "Pour être honnête, je ne suis pas sûr que ça ira, il y a encore des risques de gros dérapages. Mais Kerry devra s’assurer de ne pas répéter l’erreur de Gore en concédant l’élection trop tôt", conclut, quasi prophétique, M. Brewer.

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