La chronique du fou

Après le bâton, la carotte de la CEDEAO

par Le Pays (Burkina) , le 8 avril 2005, publié sur ufctogo.com

 

Après la mort de Eyadéma et la démission forcée de son fils et successeur autoproclamé, tout le monde s’était mis à rêver d’un Togo délivré du totalitarisme trentenaire du grand timonier et s’engageant enfin sur les sentiers de la démocratie contre la violence, de l’Etat de droit contre l’arbitraire, de la liberté et de l’égalité contre le privilège.

Erreur. Et si on n’y prend garde, le Togo risque de s’engager dans un scénario à l’ivoirienne parce que, comme en Côte d’Ivoire, la communauté internationale, après avoir brandi le bâton du père fouettard contre les apprentis sorciers de la politique, a pratiquement baissé la garde, offrant pratiquement ainsi la carotte à tous ceux qui ont été nourris à la sève de l’ancien régime. Une situation qui, loin d’assécher l’eau dans laquelle nagent tous les nostalgiques poissons de l’ordre ancien, ne peut que conduire à la pérennisation d’un pouvoir décrié et qui pourrait se bomber demain le torse en prétendant avoir permis d’organiser des élections. Or, la démocratie, ce n’est pas uniquement celle qui consiste pour le citoyen d’introduire un bulletin de vote dans l’urne. Encore faut-il que les conditions de transparence, en matière d’inscription sur les listes électorales, de distribution des bulletins de vote soient remplies. Ce qui ne semble pas être le cas présentement au Togo.

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Lomé : manifestation du 7 avril 2005. Photo UFCTOGO.COM

Les fraudes électorales, le bourrage des urnes, le vote des personnes fictives ou disparues et le tripatouillage des textes ne sont pas en Afrique, une simple vue de l’esprit et un fantôme que les opposants brandissent pour justifier leurs échecs lors des consultations électorales. Encore moins au Togo où, il n’y a pas si longtemps, lors des élections, c’était un crime de lèse-majesté qu’un opposant affiche son poster sur la place publique à côté de celui du président défunt. Des gourous fanatisés du pouvoir, une menaçante et puissante machine du RPT, une armée inféodée n’hésitant pas à écraser la "vermine" de l’opposition, une administration, repaire de carriéristes et de terroristes payés plus pour leur fidélité au régime que pour leurs compétences, un pays où les journalistes étaient priés de ne parler que de la pluie et du beau temps ou de se taire comme des carpes, c’est l’héritage laissé par Eyadéma au peuple togolais.

Autant les Africains s’étaient réjouis de la fermeté avec laquelle la CEDEAO avait empêché Faure Gnassingbé de faire main basse sur le pouvoir, autant ils sont déçus aujourd’hui de sa mollesse face aux dérives actuelles du camp présidentiel. L’erreur de la communauté internationale, de l’Union africaine et de la CEDEAO, c’est d’avoir naïvement cru qu’il était facile de redresser un bois sec et raide. Le seul remède qui convenait, c’était de le casser. En levant rapidement les sanctions qui pesaient sur Faure Gnassingbé et son clan, la communauté internationale n’a fait que conforter les tenants de l’actuel pouvoir dans leur obstination à mettre des entraves au processus démocratique en cours. Aujourd’hui, Faure Gnassingbé a les mains libres et pratiquement la bénédiction de la communauté internationale pour reprendre les rênes du pouvoir après son passage éphémère et frauduleux à la tête de l’Etat.

En décampant sur la pointe des pieds (seulement trois observateurs de la CEDEAO sont actuellement au Togo), de ce pays à haut risque politique, les organisations chargées d’accompagner le Togo dans sa nouvelle marche ont orchestré une symphonie inachevée. Au nom d’une prétendue non immixion dans les affaires intérieures d’un pays, la communauté internationale n’a pas fait preuve de capacité d’anticipation, car après plus de trente ans de dictature, le Togo est un pays méconnaissable politiquement, psychologiquement, moralement et économiquement et où les citoyens n’ont jamais été impliqués dans les décisions qui affectent leur vécu quotidien. Aujourd’hui, le processus en cours risque d’être grippé à propos de la date de l’élection présidentielle. Tandis que le RPT (Rassemblement du peuple togolais) tient coûte que coûte à la maintenir en brandissant le prétexte de son souci de se conformer à l’esprit et à la lettre de la constitution, la coalition de l’opposition milite pour son report.

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Lomé : manifestation du 7 avril 2005. Photo UFCTOGO.COM

Ainsi donc, ceux qui ont sodomisé hier la constitution se présentent aujourd’hui en avocats intransigeants de la légalité. On aimerait bien les croire s’ils avaient fait preuve jusque-là de sincérité républicaine. Faut-il coûte que coûte s’arc-bouter sur la légalité constitutionnelle pour organiser le scrutin présidentiel si les conditions de son bon déroulement ne sont pas réunies ? En réalité, le vide constitutionnel que créerait le report de la date de l’élection et dont fait cas le pouvoir ne résiste pas à la réalité des faits. Le Togo a tellement vécu des années de non-Etat et de vide institutionnel du fait du viol répété de la Constitution par Eyadéma que quelques semaines ou mois de plus pour mieux organiser des élections à la satisfaction de tous les protagonistes ne feraient du mal à personne. Cette mauvaise foi du camp présidentiel est lourde de conséquences quand on sait que l’opposition menace de prendre ses distances si ses exigences n’étaient pas prises en compte.

Et si le camp présidentiel qui dispose de tous les moyens de l’Etat et de la complicité de certains pays était sûr de sa victoire, pourquoi refuser, comme le demande l’opposition, de créer les conditions d’une élection transparente ? En tous les cas, après tant d’années de plomb, cette première élection pluraliste ne va pas régler tous les problèmes du Togo. Elle permettra au moins au pauvre peuple togolais de sortir de son traumatisme car il aura au moins le sentiment de ne pas être le dindon de la farce d’un régime qui l’avait longtemps domestiqué sous la baguette d’un seul chef d’orchestre. Une seule alternative s’offre au Togo : emprunter le schéma sud-africain (organiser des élections transparentes) et jeter les bases d’une véritable réconciliation nationale sans se laisser séduire par la logique de la chasse aux sorcières, ou arpenter les entiers tortueux en s’inspirant du schéma ivoirien. Cette dernière éventualité ne serait, en tout cas, pas dans l’intérêt du peuple togolais sauf dans celui de ceux qui, à l’intérieur comme à l’extérieur, se plaisent à voir les Africains s’entredéchirer.

Aucune constitution, lorsqu’il s’agit de créer les conditions d’une paix véritable, ne saurait être immuable. Elle doit s’effacer devant tout acte politique de nature à apaiser la société.

Le Fou

 

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