Kourouma

Ahmadou Kourouma : Le chantre de la libre expression

par Ekoué SATCHIVI , le 11 décembre 2003, publié sur ufctogo.com

Ecrivain à la plume acerbe, il compte au nombre des plus grands de la littérature africaine d’expression française. Avec une bibliographie limitée mais très riche en thèmes, les œuvres de l’Ivoirien Ahmadou Kourouma sont aimées du public et sont étudiées dans les établissements scolaires. Pendant plus de trois de trois décennies ,il aura eu le mérite d’avoir su braquer son attention sur des crises hideux de son époque. La vie d’un homme étant comme la flamme d’une bougie, l’écrivain aux mots de revolver, nous a le plus drôlement du monde, tourné le dos le jeudi 11 décembre 2003 à Lyon, en France. A l’âge de 76 ans. Retour sur le riche parcours de l’écrivain qui par vocation, a écrit sans espérer en tirer quelque chose.

 

D’ethnie Malinké, Ahmadou Kourouma a vu le jour le 24 novembre 1927 à Togobala, dans la partie Nord de la Côte d’Ivoire. Eduqué par son oncle, il s’inscrit en 1949, après un fructueux parcours scolaire dans son pays natal, à l’Ecole Technique Supérieure de Bamako au Mali. Il sera très vite exclu, considéré qu’il fut d’être le chef de file d’une fronde estudiantine. Il se mettra malgré lui de 1950 à 1954 au service de l’armée coloniale française en Indochine. Démobilisé après ces années de service, il reprit le chemin des études, en faisant un brillant parcours à l’Ecole de Construction Aéronautique et Navale de Nantes en France avant de s’orienter par la suite, faute de débouchés vers les assurances en se préparant à la profession d’actuaire .

Au terme de ses études, il retourna en Côte d’Ivoire qui entre-temps avait accédé à l’indépendance. Mais mal vu par le régime de feu Félix Houphouët-Boigny et accusé de complot contre son peuple, il connut les affres de la prison. Une fois élargi, il est recruté en Algérie de 1964 à 1969 en qualité d’actuaire. Entre-temps, aiguisé par son expérience carcérale ; il rédigea en 1968 un manuscrit qui allait être publié deux ans plus tard par les Editions du Seuil en France sous le titre Le Soleil des indépendances, une satire politique. Trois prix avaient couronné la parution de cette première œuvre romanesque dans laquelle son auteur dénonce l’arbitraire et pour laquelle les éditeurs avaient auparavant été réticents. De retour dans son pays, cinq après, Ahmadou Kourouma en bon téméraire, fera publier une pièce de théâtre ; Le Diseur de vérité qui sera perçue comme une œuvre révolutionnaire. Pour une nouvelle fois, il sera maintenu à distance de son pays. Au Cameroun, il avait été pendant une décennie de 1974 à 1984, directeur général de l’Institut International des Assurances avant d’assumer le même rôle au Togo de 1984 à 1994 à la tête de la Compagnie Africaine d’Assurances et de Réassurances (CICARE).

Trop occupé pendant deux décennies par ses responsabilités actuarielles, le chantre de la libre expression parvint tout de même en 1990 à faire publier Monné, outrages et défis qui traite du fait colonial en Afrique. Admis à la retraite en 1994, le fils de Togolaba, retrouva la plénitude de son temps en se consacrant à sa carrière d’écrivain. C’est ainsi qu’il signe En attendant le vote des bêtes sauvages, son troisième roman dans lequel, il passe au peigne fin les multiples maux qui assaillent l’Afrique post-coloniale ; corruption, népotisme, favoritisme, gabegie, tyrannie etc… Ce roman qui évoque l’épopée de Koyaga, un chasseur de la tribu des hommes nus devenu dictateur à l’image des potentats qui s’accrochent même fatigués au pouvoir en Afrique de l’Ouest, eut un énorme succès en librairie et auprès des critiques. Il a été récompensé du Prix Tropiques 1998 de l’Agence française de développement et du Prix du Livre Inter 1999. Cet écrivain qui sait braquer son attention sur des crises hideuses de son temps, sortira en 2000, Allah n’est pas obligé , un roman d’une grande intensité, inventif qui a abordé ces guerres civiles et tribales que des mains invisibles suscitent en Afrique pour l’empêcher de s’orienter sur la voie de son réel développement et qui a pour héros, Birahima, un enfant-soldat, une profession à la mode et destinée de gré ou de force à des gamins des deux sexes à peine sortis de l’adolescence. Cette œuvre de l’auteur qui aide à comprendre l’horreur des rivalités ethniques et claniques, lui vaudra le prix Renaudot (le plus important en France) et le prix Goncourt des lycéens.
Figure marquante de la littérature africaine ; Ahmadou Kourouma a eu le courage de dire à la face du monde que l’Occident a une part de responsabilités dans l !impasse que vit l’Afrique. Ce continent au lieu d’être soutenu après avoir été l’objet des siècles d’esclavage, de colonisation et de guerre froide, en traîne plutôt les séquelles. Et c’est avec doigté qu’il aura veillé à ce devoir de mémoire. Je veux toute la vérité entière, et il m’est difficile de suivre des leaders politiques qui représentent tous une partie de cette vérité, affirmait récemment le Malinké à la stature imposante au cours d’un dialogue avec les internautes.

Déçu par la politique pour avoir consacré sa vie au Rassemblement Démocratique Africain (RDA), pour n’en récolter que de déboires, Ahmadou Kourouma, doté d’une plume alerte, a fini par choisir de dénoncer les tares de sa société et le peu de temps consacré à l’écriture, a fait de lui, un écrivain très apprécié et dont les écrits sauront résister au temps. La parole était pour le chantre de la libre expression, l’élément indispensable au maintien de la démocratie en Afrique. Il y a cru jusqu’à son dernier souffle sans la voir s’instaurer véritablement en Côte d’Ivoire, son pays natal. Le parcours de cet écrivain que la mort a peut-être surpris alors qu’il se préparait à la publication d’un prochain livre sur l’état de la littérature africaine et la situation de crise en Côte d ’Ivoire, restera vivace dans la mémoire de ceux qui ont le privilège de l’avoir connu et lu ses œuvres. Après un brillant parcours, voici venu le temps pour le téméraire Ahmadou Kourouma de ranger sa plume. A ceux qui ont encore le souffle, ils ont le noble devoir de savoir tirer de son héritage pour faire sortir l’Afrique de l’ornière.

Ekoué SATCHIVI - Le 11 décembre 2003

 

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